Jean Pierre Allali

Membre du Bureau Exécutif du CRIF, Jean-Pierre Allali préside la Commission des Relations avec les Syndicats, les ONG et le Monde Associatif.

Lectures de Jean-Pierre Allali - L'antisémitisme, un meurtre intime, par Brigitte Stora

22 Mai 2024 | 77 vue(s)
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Antisémitisme

À l'occasion des 80 ans du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), les membres du Crif ont été reçus à l'Élysée par le Président de la République, Emmanuel Macron, et Madame Brigitte Macron, lundi 18 mars 2024. Le Président du Crif, Yonathan Arfi, a prononcé un discours à cette occasion. 

Dimanche 14 janvier 2024, quelques mois avant les Jeux Olympiques Paris 2024, une délégation de sportifs et de dirigeants du monde du sport q"es, avec le Crif, pour un voyage de la mémoire dans le camp d’Auschwitz-Birkenau, en partenariat avec le Mémorial de la Shoah.

 

Le 10 janvier 2023, Yonathan Arfi, Président du Crif, s'est rendu à la cérémonie en hommage aux victimes de la rafle de Libourne du 10 janvier 1944. Il a prononcé un discours dans la cour de l'école Myriam Errera, arrêtée à Libourne et déportée sans retour à Auschwitz-Birkeneau, en présence notamment de Josette Mélinon, rescapée et cousine de Myriam Errera.  
 

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L'antisémitisme, un meurtre intime, par Brigitte Stora (*)

 

Dans cet ouvrage très dense et particulièrement bien documenté, l’auteure se propose véritablement de traquer le phénomène nauséabond de l’antisémitisme sous toutes ses formes à travers le temps et l’espace. Le livre comporte trois parties : « L’antisémitisme : une très ancienne vision du monde », « L’Autre en soi, une condition du sujet » et « De la haine de l’Autre au meurtre intime ». Une conclusion intitulée « Orphelins de l’avenir » témoigne du pessimisme de Brigitte Stora en la matière.

La haine des Juifs, accusés de tous les défauts et de toutes les vilénies, remonte à la nuit des temps. « Le nom juif et le nom d’Israël, historiquement confondus est le nom le plus coupable de la planète. Et ça fait plus de 2 000 ans que ça dure ».  L’apôtre Paul, en son temps, n’hésitait pas à écrire : « Ce sont ces Juifs qui ont fait mourir le Seigneur Jésus et les prophètes, qui nous ont persécutés, qui ne plaisent point à Dieu, et qui sont ennemis de tous les hommes ». Le Juif déicide est né et Judas dont le nom restera à jamais attaché à un baiser sournois et meurtrier, deviendra, ironie du vocabulaire, le mot désignant un trou percé dans une porte qui permet d’épier sans être vu. Au fil des siècles et à travers tous les pays, que n’a-t-on pas reproché aux Juifs ! On les a accusés de sentir mauvais, d’avoir des nez démesurés et des doigts crochus. Pire encore, d’empoisonner les puits, de répandre la syphilis et, plus récemment, le sida ou le coronavirus. Le monde arabe n’a pas été exempt de cette folie obsessionnelle et on a pu voir des quotidiens arabes à grand tirage accuser Israël de propager la fièvre aphteuse en Égypte, de distribuer des chewing-gums empoisonnés, du coca-cola contaminé, des ceintures responsables d’impuissance, de stérilité, voire de cancer. En 1977, le représentant de l’OLP aux Nations unies, n’hésita pas à affirmer qu’Israël avait inoculé le virus du sida à 300 enfants palestiniens. Cette mauvaise réputation des Juifs s’est accompagnée, tout au long de l’Histoire, de mises à l’écart et de marquages distinctifs comme la rouelle, les babouches noires, les chapeaux pointus et l’infâme étoile jaune nazie.

Le mot lui-même d’antisémitisme fut inventé, on ne le sait pas toujours, en 1879 par le journaliste allemand Wilhelm Marr. Les ouvrages antisémites se multiplient : des Protocoles des Sages de Sion à La France Juive d’Édouard Drumont en passant par la revue jésuite La Civiltà Cattolica. Sans oublier les écrits de Charles Maurras, de Louis-Ferdinand Céline et de Robert Faurisson. L’apogée de l’horreur sera, bien sûr ; la Shoah, avec ses six millions de victimes mais la haine touchera aussi bien le monde communiste avec la folie stalinienne où les procès de Prague que l’Italie fasciste de Mussolini. Sans oublier la bande à Baader et l’Armée Rouge japonaise. Avec la création de l’État d’Israël et le triomphe du sionisme, un nouveau vocable va être inventé, « antisionisme » qui ne sera qu’un habit neuf d’un concept ancien et permettra aux foules des pays musulmans d’Orient, complexées par leurs défaites récurrentes, de crier leur haine des Juifs sur fond d’islamisme radical.

Dans cette étude magistrale, Brigitte Stora montre un intérêt pour le texte biblique sur lequel elle revient régulièrement et écrit : « L’antisémitisme, ce grand refus de l’Autre, apparaît aussi comme un refus du judaïsme, de son peuple, de son texte. Né au cœur de cette histoire, il semble illustrer par son existence, le refus de l’éthique de la responsabilité, cet élément central de la spiritualité juive qu’il vomit avec le Juif qui, à ses yeux, l’incarne ». Ou encore ; « Pour comprendre l’antisémitisme et le combattre, il semble juste d’utiliser les éléments que précisément il récuse. Le récit biblique, la pensée juive, la démarche psychanalytique, sont des outils précieux, qui, chacun, mobilise l’interprétation c’est-à-dire l’engagement du sujet ». Bref, « Par sa haine d’autrui, l’antisémitisme est aussi un meurtre intime car dans le refus du Nom, de la filiation, de la dette et du désir, c’est bien Thanatos qui parle par sa voix ». En France, en Europe et ailleurs à travers le monde, l’antisémitisme ne recule devant rien et se niche partout. « L’esquive, la dérobade, voire l’anonymat, servent aussi à l’antisémite d’arme redoutable : des graffitis haineux dans les lieux d’aisance aux commentaires masqués sur le web jusqu’à la profanation de sépultures, la haine envers les Juifs se tient souvent derrière l’irresponsabilité d’un collectif anonyme. Un anonymat meurtrier qui propage la rumeur et pratique le lynchage ».

Des pages très intéressantes sont consacrés aux « villages sauveurs » et aux Justes. Le Chambon-sur-Lignon, bien sûr, mais surtout Moissac dans le Tarn-et-Garonne.

Une lecture édifiante et indispensable. À découvrir sans tarder !

Jean-Pierre Allali

(*) Éditions Le Bord de l’Eau, mars 2024, 192 pages, 18 €

 

 

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