Jean Pierre Allali

Jean-Pierre Allali

Lectures de Jean-Pierre Allali – Les habitués du temps suspendu, par Rebecca Benhamou

27 Mars 2024 | 86 vue(s)
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Opinion

Mardi 16 juillet 2024, s'est tenue la cérémonie nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites et d'hommage aux Justes de France, commémorant la rafle du Vél d'Hiv organisée par le Crif en collaboration avec le Ministère des Armées. Cette année, à l'approche des Jeux Olympiques, la cérémonie s'est tenue au Mémorial de la Shoah. À cette occasion, le Président du Crif a prononcé un discours fort et engagé, dans un contexte national et international difficile.

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Les habitués du temps suspendu, par Rebecca Benhamou (*)

 

Voici un ouvrage émouvant qui baigne tout entier dans la « Nostalgérie », la nostalgie de l’Algérie d’antan, celle où vivait une importante et dynamique communauté juive.

« Le temps suspendu », c’est un bistro parisien, tenu par Julien et situé dans le quartier de Port-Royal, où se retrouvent, pour partager un café ou une boisson, les « habitués ». Parmi eux, le vieux Salomon, 90 ans en 2013, horloger-rhabilleur à la retraite et la belle Lila, musicienne, férue de Bach, toujours accompagnée de son violoncelle. Tous deux sont originaires de La Radieuse et, au fil des pages, Salomon livre ses souvenirs du bon vieux temps à sa jeune admiratrice.

La Radieuse, l’auteure ne le dit pas, c’est Oran, la cité aux deux lions, celle où, dans les années cinquante, avant l’indépendance de l’Algérie, les Juifs étaient nombreux et les synagogues emplies de fidèles. De nos jours, plus aucun Juif n’habite La Radieuse. En 1972, le gouvernement algérien a confisqué les dix-sept lieux de culte hébraïque et la grande synagogue d’Oran est devenue la mosquée Abdellah Ben Salem, du nom – ironie de l’Histoire – d’un Juif de Médine, converti à l’islam et qui fut un compagnon de Mahomet.

Le héros de ce roman, Salomon Zimra, fils de David, reçut en cadeau de son père, à l’occasion de sa bar-mitsvah, en 1936, une ravissante montre à gousset qui avait appartenu à son grand-père, Élie. Dès lors, sa voie était toute tracée. Il serait horloger comme son père, David, qui, à l’époque de la Première Guerre mondiale, à laquelle il participa, était très proche de Youssef Benaidrene, un paysan musulman.

Et David épousa Émilie, qui, plus tard mourra tragiquement ainsi que son fils Isaac tandis que Youssef se maria avec Noûr. Les deux épouses tombèrent enceintes presqu’en même temps. Émilie donna le jour à Salomon et Noûr à Nahel. Hélas, elle ne survivra pas à son accouchement. Et c’est Émilie qui allaitera le bébé orphelin.

Élevés comme deux frères, Salomon et Nahel vont encore plus se rapprocher quand Youssef disparaîtra mystérieusement. David adoptera Nahel et le choiera parfois plus que Salomon, ce qui entraînera des jalousies.

Autour de Salomon et de Nahel, on retrouve Milo, Karcenty, Zouaoui dit Zouzou, Djerrah, Louison ou encore le père Lasserre. C’est le temps de la Seconde Guerre mondiale, de la bataille de Monte-Cassino en Italie, et de l’internement cauchemardesque dans un camp vichyste.

Après la guerre, cest une autre période qui commence avec les velléités d’indépendance de l’Algérie. Nahel, désormais policier, aide discrètement les indépendantistes. Les exactions de l’OAS font penser à celles du FLN.

Pour les Juifs, souvent victimes collatérales du conflit franco-algérien, il n’y a plus qu’une seule issue, l’exil.

Salomon, qui a épousé Sol, aura plusieurs enfants. Les Juifs de La Radieuse seront transformés, contre leur gré en « rapatriés ». Il était une fois des Juifs en Algérie. Ya benti !

Ce très beau roman fait partie de la présélection du prix Alexandra Leyris 2022-2023.

 

 

Jean-Pierre Allali

 

(*) Éditions Fayard, mars 2022, 360 pages, 20 €

 

 

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