Richard Prasquier

Ancien Président du CRIF

Le billet de Richard Prasquier - Une otage irlandaise

30 Novembre 2023 | 135 vue(s)
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Israël

Chronique de Bruno Halioua, diffusée sur Radio J, lundi 12 février à 9h20.

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Opinion

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Emily Hand est une fillette de neuf ans dont la mère est morte il y a sept ans. Elle avait passé la nuit dans la maison d’une copine quand les terroristes sont arrivés au Kibboutz Be’eri. On pensait qu’elle avait été assassinée et son père avait déclaré qu’il préférait savoir son enfant morte plutôt que de l’imaginer dans les mains du Hamas. Trois semaines plus tard, il a appris que Emily faisait partie des otages. Le 25 novembre elle a été libérée après 50 jours de captivité ; elle ne parle plus, elle chuchote, apeurée, car pendant sa détention, elle n’avait pas le droit de faire du bruit.

Comme les autres enfants libérés, dont on découvre les conditions de détention, puisse Emily surmonter sa terrible épreuve avec l’aide des professionnels et de sa famille…

Une particularité de Emily Hand est sa nationalité irlandaise. Son père était venu en volontaire au kibboutz Be’eri il y a trente ans et il y est resté. Sachant que sa fille était vivante, Tom Hand était parti Il y a deux semaines en Irlande pour alerter les responsables politiques. Il avait été reçu avec sympathie par Leo Varadkar, le Premier ministre irlandais.

À la libération d’Emily, celui-ci a manifesté sa satisfaction dans un tweet qui restera comme modèle de litote et de déni : « Une enfant innocente qui était perdue a été retrouvée, et rendue à sa famille. Notre soulagement est immense, car nos prières ont été entendues ».

« Une enfant perdue et retrouvée… ». De bonnes âmes sont venues à la rescousse, en prétendant que c’était une référence à la parabole du fils prodigue, qui était perdu et a été retrouvé. Éli Cohen, Ministre des Affaires Étrangères israélien, qui n’est peut-être pas un lecteur assidu de l’Évangile de Luc, a conseillé au Premier ministre irlandais de faire un « reality check », autrement dit de reprendre ses esprits.

Monsieur Varadkar est médecin, gay, d’origine indienne ; il dirige un parti du centre droit, le Fine Gael, et même s’il a été élevé dans le catholicisme, il n’est pas un Irlandais tout à fait standard. Il semble d’ailleurs moins anti-israélien que beaucoup d’hommes politiques de son pays. 

Car l’hostilité à Israël fait consensus en Irlande. La demi-soeur de Emily Hand a révélé que l’hôtel que son père avait réservé à Dublin a refusé de l’accueillir en apprenant qu’il était Israélien. Le gouvernement irlandais a toujours été à l’avant-poste européen des critiques contre Israël. Il est vrai que la Belgique et l’Espagne sont aujourd’hui sur le point de le rattraper…

Dans l’échiquier politique irlandais, très particulier, tant il est noué à l’histoire du pays et ne correspond pas forcément aux clivages socio politiques habituels, le Sinn Fein, le parti révolutionnaire historique, qui espère gagner les élections de l’année prochain, est probablement le parti le plus engagé dans La Défense des Palestiniens. Ce parti avait presque disparu après la signature du traité d’indépendance et de partition de l’Irlande, en 1922, et c’est le Fianna Fail, le parti de Eamon de Valera, le père de la Nation irlandaise, qui dominait la vie politique. Le Sinn Fein a repris sa vitalité en soutenant l’Armée Révolutionnaire Irlandaise dans son combat en Irlande du Nord contre l’Angleterre depuis les années 1960 jusqu’aux accords du Vendredi Saint en avril 1998. Son chef pendant trente ans, Gerry Adams, n’a jamais manqué l’occasion d’enfiler un keffieh et de manifester son soutien aux Palestiniens. La Présidente actuelle, Mary Lou Mc Donald, traite Israël d’État d’apartheid, mais elle a qualifié les événements du 7 octobre de « vraiment horribles », ce qui l’a mise en porte-à-faux avec beaucoup de ses partisans, qui défendent le Hamas coûte que coûte.

Dans cette hostilité permanente à Israël, certains pointent le rôle sous-jacent d’un clergé catholique très conservateur et encore très influent sur une grande partie de la population. C’est sous son influence que le gouvernement irlandais n’a reconnu diplomatiquement l’État d’Israël qu’après que le Vatican l’eut fait…

Il y a la dérive nazie de certains héros de la révolte anti britannique, qui restent honorés aujourd’hui encore. Eamon de Valera, lui-même, qui a maintenu la neutralité irlandaise pendant la guerre, n’a accepté l’entrée d’aucun réfugié Juif mais n’était pas favorable au nazisme, a déposé le 2 mai 1945 ses condoléances à l’Ambassade d’Allemagne après le suicide de Hitler...

Enfin, la population musulmane, aujourd’hui proche de 100 000 personnes, a augmenté de près de trente fois en trente ans, alors qu’elle était comparable à la population juive. 

Mais ces facteurs n’expliquent pas la virulence de l’Israélophobie en Irlande. Les sondages n’indiquent pas un antisémitisme plus virulent qu’ailleurs, mais Alan Shatter, qui fut ministre de la Justice et de la Défense entre 2011 et 2014, et qui est Juif, signale qu’il fut souvent l’objet de remarques antisémites dans sa jeunesse. 

Ce pays, dont le développement économique récent (le « tigre celtique ») provient du capitalisme néo-libéral le plus effréné, se considère avant tout comme une victime du colonialisme britannique, de la même façon que l’Algérie se considère toujours comme la victime du colonialisme français. Il prétend se donc se placer systématiquement dans le camp des victimes, et ce n’est pas la première fois que les victimes se résument aux Palestiniens et les agresseurs à l’État d’Israël…

L’histoire de l’Irlande est terrible : dans les années 1650 les troupes protestantes de Cromwell faisaient un carnage dans la population catholique  

Deux cents ans plus tard, alors que le mildiou entraîne la famine de la pomme de terre, avec un million de morts et deux millions d’émigrés dans un pays de huit millions d’habitants, l’Angleterre, sous les principes du laissez faire économique, apporte une aide minimale aux paysans irlandais qui meurent de faim en masse. 

Et au XXème siècle, c’est la dure révolte contre la domination britannique qui forge le narratif national. 

Paradoxalement, dans les années du Livre Blanc en Palestine, la lutte de l’Irlande contre les Britanniques était une source d’inspiration pour plusieurs militants sionistes : parmi eux, un certain Itzhak Shamir, chef des opérations du Lehi, qui choisit son nom de code Michael à partir de Michael Collins, héros de la lutte irlandaise. 

Paradoxalement aussi, l’Irlande est un pays bien connu du Président d’Israël, Isaac Herzog, qui y a accompagné en 2017 le Président Rivlin dans un voyage officiel sympathique, mais sans effet politique. Son grand-père, avant de devenir grand-rabbin ashkénaze de Palestine puis d’Israël avait été grand rabbin d’Irlande de 1921 jusqu’à 1936…

Rien n’y fait, La mystique de l’underdog, autrement dit le soutien à qui apparait le plus faible, est toute-puissante en Irlande et, Israël étant le Goliath impérialiste, il n’est pas politiquement correct de suggérer que le Hamas était pour quelque chose dans le fait que la petite Emily se soit « perdue »…

 

 

Richard Prasquier, Président d’honneur du Crif

 

 

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