Tribune
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Published on 3 April 2013

L’Égypte dans les sables mouvants

 

Par Zvi Mazel

 

Pour les Frères Musulmans le rêve est en train de tourner au cauchemar. Ils se sont battus pendant presque un siècle pour arriver au pouvoir ; ils ont tenu bon malgré les persécutions et sont arrivés à leur but démocratiquement. Et soudain l’économie est en chute libre et l’anarchie gagne du terrain tandis que la foule scande des slogans réclamant leur départ. Ils font la sourde oreille. Morsy n’a pas l’intention de céder la place. Il a toute la Confrérie derrière lui et ne reculera devant rien pour se maintenir au pouvoir.

 

 

L’Égypte est en proie à une crise économique, sociale et politique d’une telle ampleur qu’une guerre civile peut éclater à tout moment. Certes, de l’avis général l’armée interviendrait pour éviter le pire ; seulement une telle intervention ne réglerait pas grand-chose et le pays aurait besoin de longs mois, sinon d’années, pour sortir du gouffre et retrouver un gouvernement civil accepté par tous. Les lois ne sont plus respectées ; à Port-Saïd la police a déserté les rues et c’est l’armée qui assure l’ordre. Partout dans le pays des citoyens s’adressent aux tribunaux pour demander de nommer président par intérim le très populaire ministre de la Défense, Abdel Fattah Al Sissi. Des demandes qui n’ont aucune chance d’aboutir, mais traduisent l’exaspération croissante des gens. D’ailleurs les manifestations se multiplient tant au Caire que dans le reste du pays. Les supporters des Frères y répliquent de façon musclée et on compte déjà une centaine de morts et des milliers de blessés. Pourtant d’ un côté comme de l’autre on essaye de limiter les dégâts – pour le moment. L’opposition reste unie, et c’est une grande première en Égypte. Les partis non islamiques regroupés sous la bannière du Front de Salut national refusent tout dialogue avec le régime tant que la constitution islamique n’est pas annulée et qu’un gouvernement neutre n’est pas constitué pour superviser les élections. En bref, les premières élections libres avaient donné aux Frères une solide majorité au parlement et amené leur candidat à la présidence, mais la désillusion est à la hauteur des espérances du peuple. Rien n’a été fait pour améliorer leur sort. Morsy s’était engagé à régler cinq problèmes urgents dans les cent premiers jours de son mandat : l’insécurité grandissante, les embouteillages monstres de la capitale, le manque de pétrole et de gaz de cuisine, le manque de pain subventionné et enfin les piles d’ordures accumulées dans les rues. Il a échoué sur tous les plans. Il a essayé d’assumer le pouvoir législatif et de s’arroger l’immunité totale pour ses actes et a du faire marche arrière devant le tollé provoqué. Outrepassant ses prérogatives il a démis de ses fonctions le procureur général et en a nommé un autre à sa place – mesure sanctionnée la semaine dernière par la Cour de cassation. Pour prendre ces mesures aussi illégales qu’impopulaires, il n’a consulté aucun de ses conseillers, se contentant, selon des gens bien informés, d’obéir aux instructions du Guide suprême du mouvement des Frères Musulmans, et de son équipe qui seraient les véritables dirigeants du pays.

 

Alors le mécontentement enfle. Les élections aux unions des étudiants à travers le pays ont vu l’échec des candidats des Frères et le triomphe des indépendants. Pire, c’est Dia Rashwan, directeur du Centre Al Ahram des Études stratégiques, un opposant à la Confrérie, qui a été élu président de l’influent syndicat des journalistes. Jeunes et élites font désormais front contre les Frères et descendent dans la rue avec les masses qui ont perdu leur peur du régime. Un régime qui poursuit pourtant imperturbablement son chemin, nommant encore et encore ses hommes partout, du plan national au plan régional et local, assurant au président le contrôle du maintien de l’ordre et de la distribution de nourriture – enfin du peu de nourriture. Morsy avance ses pions. Pour la première fois depuis Nasser, l’académie militaire vient d’accepter des candidats issus de familles islamiques. Le président égyptien voit loin…

 

La chambre basse du parlement a été dissoute pour avoir été élue dans des élections marquées par la fraude. Qu’à cela ne tienne, Morsy a conféré le pouvoir législatif à la chambre haute, la Shura. Une mesure théoriquement destinée à parer à l’urgence. Qu’importe : tablant sur l’écrasante majorité islamique -80% de Frères et de Salafistes – Morsy fait passer des lois censées régir les prochaines élections, limitant le droit de grève et le droit de manifester et planche sur une loi très stricte concernant les ONG qui a pour véritable objectif de donner une existence légale à la Confrérie, un mouvement mis hors la loi par Nasser. Il faut dire que le conseil consultatif de la Haute Cour administrative venait de recommander la dissolution de ce mouvement, toujours illégal. En 48 heures le projet de loi était prêt ; il attend maintenant l’aval de la Cour. Rappelons que le mouvement refuse depuis sa création de rendre publique la liste de ses membres et ses sources de financement, deux conditions essentielles pour l’enregistrement de l’organisation.

 

Tandis que les organisations féministes manifestent contre les violences infligées aux femmes et les fatwas encourageant ces violences, le site officiel de la Confrérie condamne la résolution récente de l’ONU sur les droits de la femme comme « contraire à la Sharia ».

 

Alors que les manifestations de rues prennent de l’ampleur, le président reste étrangement silencieux, comme s’il préférait tendre le dos en espérant que les opposants se lassent ou baissent les bras ayant perdu tout espoir de faire bouger le régime. Rien ne permet de croire qu’il a raison ; les affrontements autour du siège du mouvement au Caire ont pris une telle ampleur – avec leur cortège de blessés – que le président a pris la parole pour condamner « les voyous » et les menacer. Une déclaration qui a encore exacerbé les violences.

 

Pendant ce temps l’hémorragie des réserves de devises se poursuit faute d’investissements et de touristes ; il n’y aura bientôt plus assez d’argent pour importer pétrole et nourriture, d’autant que l’état consacre un quart de son budget à subventionner ces produits essentiels. Le Qatar, l’Arabie Saoudite et la Libye ont eu beau offrir une aide considérable, elle a servi à couvrir importations et subventions. Les indispensables réformes économiques sont encore à l’étude ; or c’est là une des conditions posées par le Fonds monétaire international pour octroyer à l’Égypte le prêt de 4,8 milliards dont le pays a désespérément besoin. Autre pierre d’achoppement, les cercles islamiques s’opposent au paiement d’intérêts, interdit par la Sharia. Tant que cette question ne sera pas résolue, les pays occidentaux ne prêteront pas d’argent à l’Égypte.

 

Les pannes d’électricité se multiplient, les files d’attente devant les stations d’essence et de distribution des bouteilles de gaz de cuisine s’allongent, le pain subventionné se fait rare, le départ des touristes aggrave le chômage. Le peuple murmure et les émeutes de la faim ne sont peut-être pas loin. Les Frères encore éblouis d’une réussite obtenue après un siècle de lutte n’ont pas l’air de s’en émouvoir. Alors partisans et opposants du régime continuent à s’affronter sans s’apercevoir que les sables mouvants risquent de les engloutir tous.

 

À lire aussi, dans Libération : « Deux jeunes lynchés, le terrible miroir d’une Egypte à la dérive »

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