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Publié le 14 Janvier 2019

Crif/Préjugés - Les stéréotypes et préjugés antisémites malfaisants

La survivance d’un antisémitisme structurel s’appuie sur de vieux clichés nauséeux, les mêmes qui perdurent depuis des siècles. Dans ce texte, nous rappelons la survivance des stéréotypes et préjugés, en nous appuyant sur de récents sondages.

Par Marc Knobel, Historien et Directeur des Etudes au Crif

Le Juif et l’argent ?

L'antisémitisme « économique » est une conséquence directe et effective de l'antijudaïsme religieux. Pourquoi ? Considéré comme le peuple « déicide », les Juifs ont été mis au ban de la société par les chrétiens, pendant des siècles. Ils ont été empêchés de posséder et de travailler la terre. Les Juifs ont alors exercé à l’époque médiévale un éventail de métiers, embrassant surtout l’artisanat, la médecine, le négoce et le prêt. Le confinement d’un certain nombre de Juifs dans le prêt à intérêt, dénommé « usure », fut en vérité le résultat d’une politique totalement délibérée de l’Eglise et le Juif est vite devenu l’archétype de l’usurier (en raison d’un autre poncif de l’antijudaïsme ecclésiastique), remontant à la figure de Judas l’Iscariote.

Rappelons également que dans l’Europe médiévale, les chrétiens n’avaient ni le droit ni de vendre ni de faire fructifier l’argent. Le prêt était considéré par l’Eglise, comme une activité malsaine qui permettait de gagner de l'argent sans travailler. L'Eglise assimilait alors le prêteur au diable, une nouvelle forme de la tentation. Comme le rappelle le sociologue Michel Wieviorka dans une interview à l'Obs (1): «au Moyen Age, les juifs ont souvent été, sinon expulsés, maltraités et confinés à des fonctions liées à l'argent, ce qui était mal considéré. Beaucoup travaillaient dans la banque. Ils ont alors commencé à subir des accusations de rapacité et d'avarice. » L'un des exemples les plus connus de ce stéréotype figure dans le livre de William Shakespeare, « Le Marchand de Venise », dans le caractère de Shylock, un usurier juif qui demande du héros, Antonio, un litre de viande quand celui-ci ne peut rendre le prêt. »

Mais c'est à l'orée du XIXème siècle, avec l'émergence du capitalisme industriel, que le cliché des Juifs et de l'argent s'affirme avec une nouvelle force. Les Juifs sont alors accusés d'être les promoteurs du capitalisme mondialisé. Le cliché se transforme en complot ». L'historien Gerald Krefetz dans son livre « Les juifs et l'argent: les mythes et la réalité », résume l'idée de l'antisémitisme économique en une phrase: « [les juifs] contrôlent les banques, la réserve monétaire, l'économie et les affaires — de la communauté, du pays, du monde (2). » Aujourd'hui, cet amalgame n'a pas disparu de nos sociétés. Il réapparaît avec chaque crise économique (par exemple en 1997, le président malaisien accusait les Juifs d'avoir fait chuter la monnaie de son pays) et sert d'explication facile lors de faillites ou de réussites financières spectaculaires. Plus près de nous encore (2006), l’assassinat du jeune Ilan Halimi puise directement en la survivance de ces préjugés (3).

Stéréotypes : que disent les sondages ?

En 2014, la Fondation pour l’innovation politique mène deux enquêtes avec l’Ifop. La première a été menée auprès d’un échantillon de 1005 personnes, représentatif des Français âgés de 16 ans et plus. Les interviews ont eu lieu par questionnaires auto-administrés en ligne du 26 au 30 septembre 2014. Cette enquête révèle que 25% des Français pensent que les Juifs « ont trop de pouvoir dans le domaine de l’économie et de la finance. »

En 2015-2016 et durant 18 mois, l'Ipsos enquête sur le « vivre ensemble » en France. Et plus particulièrement sur la façon dont sont perçues les communautés juive et musulmane dans notre pays. L'étude, qui a été commandée par la Fondation du judaïsme français (janvier 2016), révèle surtout le sentiment de défiance qui traverse notre société.

Si « les Français considèrent massivement que les juifs sont bien intégrés », plus d'un sondé sur deux (56 %) estime qu'ils ont « beaucoup de pouvoir », ou qu'ils sont « plus riches que la moyenne des Français ». Pour 41 %, ils sont même « un peu trop présents dans les médias » et 60 % pensent qu'ils ont leur part de responsabilité dans la montée de l'antisémitisme. Résultat : pour plus d'un sondé sur dix (13 %), « il y a un peu trop de juifs en France (4) ».

Après le sondage paru dans Le Journal du dimanche, c’est au tour du Parisien de publier un autre sondage. Le quotidien reprend un sondage de l'Ifop (étude de l'Ifop menée en ligne auprès de 1468 personnes entre le 3 et le 5 février), commandé par SOS Racisme et l'UEJF, sur les préjugés supposés sur les juifs. Entre un tiers et un quart des interviewés adhèrent à l’idée que les juifs utilisent dans leur propre intérêt leur statut de victimes du génocide nazi (32%), qu’ils sont plus riches que la moyenne des Français (31%), qu’ils ont trop de pouvoir dans les médias (25%) ou dans le domaine de l’économie et des finances (24%, contre 19% s’agissant de la politique) (5).

En octobre 2016, un sondage d’opinion CNCDH/SIG/IPSOS révèle que 35% des Français pensent que « les Juifs ont un rapport particulier avec l’argent » (66% par rapport à janvier 2016) (6).

En novembre 2018, une étude réalisée par le sondeur ComRes pour CNN montre la prégnance des clichés antisémites en Europe. Ainsi, en France comme en Europe, entre 24 et 28% des personnes interrogées estiment que «la communauté juive a trop d'influence à travers le monde » dans la sphère de la « finance et des affaires », un chiffre qui s'élève à environ 21% dans les champs politique et médiatique. Cependant, dans le même sondage, à la question de savoir si l'antisémitisme est considéré (à juste titre) comme un problème grandissant aujourd'hui : réponse positive pour plus de 48% des Français et plus de 43% des Européens (7).

Les clichés que l’on doit combattre

Pour lutter contre ce préjugé, un Français Sasha Andreas et Anne Andreas, une jeune toulousaine ont réalisé un documentaire « Jews got money » (« Les Juifs ont de l’argent ») (8), où ils enquêtent sur la pauvreté dans la communauté juive à New-York, ou un Juif sur cinq vit sous le seuil de pauvreté. Sasha Andreas, qui n'est pas juif, a pris conscience un jour de la prégnance du cliché "juif=argent" dans la société. Ils ont ensuite été très marqués par l'histoire d'Ilan Halimi, torturé par des bourreaux pour la prétendue richesse de sa famille, car juive. On retrouve encore ce cliché dans l’agression à Créteil, en décembre 2014 (9), par exemple.

Savez-vous qu'environ 20 % des Juifs vivent dans la pauvreté, rappelle La Dépêche (10) ? « Sasha qui a côtoyé beaucoup de Juifs depuis son enfance s'est rendu compte du décalage entre l'image qu'avaient certaines personnes et la réalité. C'est une communauté qui réussit bien de façon générale, mais cela n'empêche pas qu'il y ait des pauvres », explique Anna à La Dépêche. La jeune femme issue d'une famille juive réalise elle aussi que les idées reçues et les mythes sont nombreux. Les tabous sur le sujet de la pauvreté au sein de la communauté juive n'arrangent rien », rapporte le journal. Objectif du documentaire ? « Sortir des clichés dangereux sur les juifs, qui font de réels dégâts. » « On ne veut pas faire changer d'avis, mais si l'on pouvait avoir un impact même petit, ce serait super », souligne la jeune femme. Leur documentaire, l'unique œuvre sur le sujet montre une réalité : celle d'une communauté immigrée ou ayant perdu beaucoup d'argent pendant la crise financière et qui ne parvient pas à s'en sortir. Il met également en avant les nombreuses associations mobilisées pour les aider. « C’est une réalité qui touche tous les pays », explique Anna (11).

 

Notes :

1)      L’Obs, 5 décembre 2014.

2)      Voir à ce sujet : Jacques Attali, Les Juifs, le monde et l’argent : histoire économique du peuple Juif, Paris, Le Livre de Poche, N° 15580, octobre 2007.

3)      Le 20 janvier 2006, Ilan Halimi a rendez-vous dans la soirée avec la jeune Emma, qui l’a abordé trois jours plus tôt dans le magasin de téléphonie où il effectuait un remplacement. La mineure est un appât « loué » par un certain Youssouf Fofana, dont le plan est d’enlever un Juif « parce qu’ils sont bourrés de thunes ». Emma entraîne Ilan dans le sous-sol d’un immeuble à Sceaux. Là, ses complices le neutralisent, puis l’emmènent jusqu’à un appartement vide à Bagneux. Pendant les semaines suivantes, Ilan est torturé. Le 21 janvier, Youssouf Fofana envoie depuis un cybercafé une photo d’Ilan à sa famille, sur laquelle le jeune homme apparaît menacé par un pistolet. Fofana exige une rançon de 450.000 euros. Il quitte ensuite la France pour la Côte d’Ivoire, laissant l’otage à des complices. Ceux-ci, devant l’absence de réaction de la famille, s’impatientent. Les jours passent, les échanges téléphoniques avec la famille se multiplient, le montant de la rançon ne cesse de changer. De retour en France, Fofana avertit un rabbin « qu’un Juif a été kidnappé » et le guide jusqu’à une boîte à lettre, où l’homme découvre une cassette audio sur laquelle est enregistré un message de l’otage « en sanglot, à bout de force, parlant des sévices subis ». Au même moment, Fofana doit libérer l’appartement où est détenu Ilan. Dans la nuit du 29, il le transporte jusque dans les caves d’un immeuble voisin. Le 31, un cousin d’Ilan trouve une cassette vidéo de l’otage, suppliant qu’on paye la rançon, ainsi qu’une photo de lui, en peignoir, menotté. La situation s’enlise. Dimanche 12 février 2006, Youssouf Fofana rentre à Paris. Ses complices en ont assez, visiblement. Il leur assure qu'il va laisser partir Ilan, qu'il roue quand même de coups (une nouvelle fois) pour obtenir d'autres coordonnées de la famille. Pour effacer les indices, Ilan est lavé, ses cheveux sont rasés. Le 13, à 5h00, les anciens geôliers voient Fofana partir au volant d'une voiture volée, son otage se trouve dans le coffre. Trois heures et demie plus tard, une conductrice repère Ilan le long d'une voie de chemin de fer, à Sainte-Geneviève-des-Bois. Il est nu, il est menotté et bâillonné. Le corps est recouvert de brûlures. Il meurt en route vers l'hôpital.

4)      Cependant, les sondages de 2016 seront très critiqués. Les questions seront jugées tendancieuses et caricaturales.

5)      http://www.ifop.com/media/poll/3296-1-study_file.pdf

6)      Sondage CNCDH/SIG/IPSOS, réalisé du 17 au 24 octobre 2016, sur un échantillon de 1006 personnes. Voir à ce sujet le rapport de la CNCDH, La Lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, Paris, La Documentation Française, pp. 58 et suivantes.

7)      Le Figaro, « Antisémitisme en Europe : un sondage américain alarmant, mais critiqué », 2 novembre 2018.

8)      Le film est disponible sur cette plateforme :

https://www.reelhouse.org/jewsgotmoney/jews-got-money/

9)      Le quartier du Port, à Créteil, ressemble à beaucoup d’autres de la banlieue parisienne. Des immeubles de 5 à 6 étages, aérés par des allées de verdures et des jeux pour enfants, des parkings de voitures au pied de chaque bâtiment. Des groupes de jeunes traînent en bas des immeubles ou circulent à scooter. Ce quartier, comme l’ensemble de la ville de Créteil, abrite une importante communauté juive. Le 1er décembre 2014, Jonathan, 21 ans, et sa compagne, âgée de 19 ans, sont agressés à leur domicile dans le quartier du Port, à Créteil (Val-de-Marne), par trois hommes. Le jour des faits donc, trois hommes cagoulés et armés s'engouffrent dans l'appartement du couple. Ils recherchent de l'argent et des bijoux. « Les juifs, ça ne met pas l'argent à la banque », s'agace l'un d'eux devant le maigre butin récolté. Sous la menace d'une arme, Jonathan donne son numéro de carte bleue avant d'être entravé. Alors qu'elle se trouve seule dans une chambre, sa compagne est violée par l'un des malfaiteurs.

10)  La dépêche, « Une Toulousaine produit le premier documentaire sur « les Juifs pauvres », 3 décembre 2018.

11)  Idem.

Votre demande a bien été prise en compte.
Nous vous remercions de votre intérêt.