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Publié le 14 Janvier 2021

Chronique du dialogue Judéo-chrétien - "Nous nous souvenons : une réflexion sur la Shoah"

Le Crif vous présente sa nouvelle rubrique consacrée au dialogue Judéo-chrétien. Parce que pour dialoguer il faut être au moins deux, tous les deuxième jeudi du mois nous reviendrons sur un élément important des relations entre les deux communautés. Aujourd'hui, nous vous proposons de découvrir un texte fondamental de l'Eglise : "Nous nous souvenons, une réflexion sur la Shoah".

« En de nombreuses occasions au cours de mon pontificat, j’ai rappelé avec un sentiment de profonde douleur les souffrances du peuple juif lors de la seconde guerre mondiale. Le crime connu sous le nom de Shoah a laissé une marque indélébile dans l’histoire du siècle qui s’achève. » Ces mots du Souverain Pontife Jean-Paul II sont adressés au Cardinal Cassidy, Président du Conseil pontifical pour l’Unité des Chrétiens, principal artisan du texte que nous vous proposons en troisième chronique : « Nous nous souvenons, une réflexion sur la Shoah » publié le 16 mars 1998.

La Shoah occupe une place importante dans la relation judéo-chrétienne mais en fut-elle le déclencheur ? La conférence de Seelisberg par ses 10 points avait déjà en 1947 posé les premiers jalons d’une relation et entraîna dans son élan la création de l’Amitié judéo-chrétienne de France.  Vatican II et Nostra Aetate s’ils laissaient un espoir solide quant aux avancées théologiques n’abordaient pas une question pourtant centrale : au-delà de la volonté nazie d’anéantir les Juifs d’Europe, la Shoah a-t-elle été rendue possible à cause du terreau de l’antijudaïsme chrétien ? Ce long « enseignement du mépris » a t-il accoutumé les esprits durant des millénaires pour aboutir à rendre possible un massacre d’une telle ampleur ? Poser la question du lien, c’était déjà un peu prétendre y répondre…

A cause de ce traumatisme, à cause de cette interrogation centrale dont les Juifs survivants de la Shoah ne pouvaient pas faire l’économie, il fallait aller plus loin que Nostra Aetate et les Orientations publiées en 1974. Et c’est ainsi que sous la plume du Cardinal Cassidy une voie s’ouvre car « L’avenir commun des juifs et des chrétiens exige que nous nous rappelions car « il n’y a pas d’avenir sans mémoire ». L’histoire elle-même est la memoria futuri ». Aux catholiques du monde entier, il est demandé de « réfléchir à cette catastrophe qui frappa le peuple juif » et en même temps de faire sien « l’impératif moral d’assurer que jamais plus, l’égoïsme et la haine ne grandiront au point de semer tant de souffrance et tant de morts ». Aux Juifs, il n’est demandé rien d’autre que de bien vouloir écouter cette réflexion « avec un cœur ouvert ».

Pour le Cardinal Cassidy, les nombreuses réflexions autour de la Shoah qu’elles soient historiques, politiques ou sociologiques ne peuvent s’abstenir d’exiger une « mémoire morale et religieuse et en particulier parmi les chrétiens une réflexion extrêmement sérieuse sur les causes qui la provoquèrent ». Et il va encore plus loin en soulevant « la question de la relation entre la persécution de la part des nazis et l’attitude au fil des siècles, des chrétiens envers les Juifs ».

Alors par quoi ce texte fut-il motivé ? En premier lieu par la volonté personnelle du Pape Jean Paul II. Karol Wojtyla est né le 18 mai 1920. Il a été le premier pape non italien depuis Adrien VI au 16ème siècle. A Wadowice, son lieu de naissance, un tiers de la population était juive avant la Shoah et il eut une longue et authentique amitié avec une famille juive, la famille Kluger. Ce Pape qui fut sans doute le plus charismatique de la papauté contemporaine eut un pontificat d’une longévité exceptionnelle (27 ans). Sans nul doute, il était hanté par la Shoah et il n’eut pas peur, pour reprendre une expression qui lui était chère, de questionner la conscience chrétienne à propos de cet évènement hors norme. L’Eglise n’a pas perpétré le crime, c’est un fait, mais le virage pris par le Souverain Pontife pointe du doigt une certaine responsabilité chrétienne et ce faisant honore d’autant plus le souvenir des milliers de Catholiques qui ont sauvé des Juifs. Sans doute avait –il compris que pour établir ce lien privilégié avec les Juifs comme il le souhaitait ardemment, fallait-il écouter la voix des assassinés.

Ce document publié en 1998 était déjà en préparation dès 1987. La publication de son contenu une décennie plus tard est le fruit d’une maturation : son objectif était de s’adresser à toute l’Eglise, tous les épiscopats et en définitive à toute la chrétienté. Pour Jean-Paul II, l’Eglise ne pouvait entrer dans le Grand Jubilé de l’an 2000 sans franchir cette étape cruciale de contrition, d’examen de responsabilité et de conscience. Ceux qui y cherchent une demande de pardon ne la trouveront pas. Cela ne signifie pas que la démarche ne soit pas une repentance entière et sincère, cela signifie que personne ne pouvait recevoir cette demande au nom des victimes de la Shoah. « Nous nous souvenons » est un acte de teshouva, de retour sur soi, il s’adresse avant tout à la conscience chrétienne. 

Il demeure toutefois intéressant de noter que le texte rend hommage à l’action du Pape Pie XII pour ce qu’il fit « personnellement ou à travers ses représentants pour sauver des centaines de milliers de Juifs ». Pie XII avait pourtant fait le choix du silence. A-t-il privilégié les actions de sauvetage discrètes ? Et si tel était le cas (les archives du Vatican récemment ouvertes sur la volonté du Pape François parleront), était-ce que le monde attendait du successeur de Saint-Pierre, était-ce dont les catholiques avaient besoin pour trouver en eux le courage de sauver ceux que Jean-Paull II allait appeler « frères aînés » ? Pie XII certainement savait à quelles critiques il s’exposerait. A contrario le travail accompli par Jean-Paul II a été public, il a résonné, il a bousculé les consciences somnolentes. Parce que ce Pape avait compris qu’il était temps pour l’Eglise de cesser d’entretenir des positions ambiguës avec les Juifs. 

Et aussi sans doute parce que Wojtyla était ce que Pie XII ne fut jamais : un leader.

« Nous nous souvenons » est un texte fondamental dans la mesure où une fois que la prise de responsabilité de l’Eglise dans l’accoutumance des consciences chrétiennes au tragique destin européen des Juifs fut actée, le dialogue en face à face entre Juifs et Chrétiens put vraiment commencer. Ce texte devait être publié, le Pape Polonais savait que sans cela, l’Eglise ne pouvait prétendre renouer avec ce qui lui était cher :  les racines juives du christianisme.

Pour découvrir le texte, cliquez ICI

 

Stéphanie Dassa

Directrice de projets, En charge des activités de la commission du Crif des relations avec les Chrétiens

 

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