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Publié le 13 Octobre 2014

Blanchot l’insoumis

Par Michaël de Saint-Cheron, publié dans la Règle du Jeu le 10 octobre 2014

Les Cahiers de l’Herne consacrent un volume précieux à Maurice Blanchot (1907-2003) dû à deux experts de l’homme et de l’œuvre, Éric Hoppenot et Dominique Rabaté, qui vient marquer le 10e anniversaire de sa mort.

Dans le même temps, les éditions Kimé inaugurent une collection « Archives Maurice Blanchot, Littératures » avec la Correspondance Blanchot – Johannes Hübner (1963-1973), l’un de ses traducteurs vers l’allemand, publiée par Éric Hoppenot et Philippe Mesnard. Commençons par l’Herne, qui a récemment publié un Cahier Walter Benjamin de très haute qualité. E. Hoppenot et D. Rabaté ont rassemblé ici un grand nombre d’inédits et de textes tout à fait inconnus, mais aussi de lettres à ou de Blanchot, parmi lesquels Robert Antelme, Georges Bataille à Jean Starobinski ou David Uhrig. Mais peu importe ici le nombre de pages des uns et des autres, c’est la composition du volume, l’ininterrompu dialogue de Blanchot avec ses amis morts ou vivants, qu’il faut considérer.

Éric Hoppenot et Dominique Rabaté, dès leur première ligne, disent : « Onze ans après la mort de Maurice Blanchot en 2003, le moment est sans doute venu de reprendre collectivement la mesure d’une œuvre immense dont l’influence est indiscutable. Ce Cahier ne se veut ni un bilan ni un hommage, mais un parcours de toutes les complexités qui aimantent une écriture et une pensée… »

Dans ma chronique sur l’édition de la correspondance Blanchot-Pierre Madaule (Blanchot et Zweig : deux correspondances), j’écrivais qu’Éric Hoppenot était, en 2012, le dernier vivant à être cité à plusieurs reprises par le Maître ès lettres du silence. C’est assez dire combien le philosophe est lié à l’œuvre du démiurge, qui, on ne l’a pas assez ou jamais dit, a, selon nous, bien plus d’un lien intellectuel, philosophique, littéraire, métaphysique aussi, avec le très grand George Steiner. Pourquoi ce rapprochement n’a-t-il jamais été fait jusque dans leur divergence, mais trop de questions les rapprochent pour qu’une similitude certaine puisse être discernée.

Nous voici face à des notes de lecture d’un intérêt formidable de Blanchot sur Neher, Levinas, Buber sur le hassidisme, doublées de ses propres traductions annotées, de pages de Kafka, Hölderlin, Rilke, Benjamin, Heidegger… C’est dire l’importance des inédits reproduits pour la première fois. Dans le premier texte politique reproduit « Des violences antisémites à l’apothéose par le travail » (Le Rempart, 29 juin 1933), Blanchot n’omet pas de dénoncer « les persécutions barbares contre les Juifs ». Puis David Uhrig propose une analyse convaincante du Blanchot maurassien (p.71), suivi d’un fac-similé de son interrogatoire par le juge Perez, en 1958, suite au « Manifeste des 121 » sur le droit à l’insoumission, est un moment majeur dans la geste politique de l’ancien maurassien.

La grande Leslie Kaplan écrit dans ce cahier une analyse magistrale « M.B. Constructions » (pp. 89-94), où elle nous donne à penser autour de ses engagements politiques et littéraires (de Gaulle, l’Allemagne, Mai 68), un propos qu’il sut incarner avec vigueur : «  le désir, l’affirmation fondamentalement originaire, qui permet le Non. » Ce “Non”, mis en évidence, n’est pas sans rappeler aussi le “Non” dont Malraux fit l’un des axes de sa conception de l’histoire et de l’héroïsme.

Oui, pour Leslie Kaplan, Blanchot, en littérature comme en politique, porte haut « l’exigence d’une insurrection permanente de la pensée. »

Quant à Gérard Macé dans « Le livre qui manque », il souligne non sans un certain humour paradoxal et kakfkaïen, une contradiction cruciale chez Blanchot : « l’amitié avec Emmanuel Levinas, rencontré à Strasbourg en 1928, et l’adhésion à l’Action française, c’est-à-dire aux idées de Maurras pour qui le Juif est un ennemi de la nation » (p. 95). C’est aussi la noblesse de Blanchot que d’en avoir été capable et surtout de changer radicalement d’opinion dès 1933.

Pour G. Macé, il manque « un livre qui rende compte de ce qu’il a lui-même vécu a posteriori comme un délire, l’aveuglement dès 1930 et les professions de foi antisémites. » Voici donc le livre non-écrit de Blanchot, qui demande des comptes et face auquel, la totalité de l’écrit ne répond pas à la question qu’il pose.

Après Levinas, parmi les amis majeurs, citons encore Antelme, Roger Laporte, Derrida, Bataille ou Maurice Nadeau, dont on retrouve ici une page vraiment extraordinaire, où il souligne un autre – et non des moindres – paradoxes blanchotiens, à partir de cette phrase de Blanchot lui-même dans Faux pas :

« L’écrivain se trouve dans cette situation de plus en plus comique de n’avoir rien à écrire, de n’avoir aucun moyen de l’écrire et d’être contraint par une nécessité extrême de toujours l’écrire… Le signe de son importance, c’est que l’écrivain n’ait rien à dire… » (p.105).

Dans sa page sur Bataille (in L’Amitié ), Blanchot, parlant de la mort, écrit :

« Nous pouvons, en un mot, nous souvenir. Mais la pensée sait qu’on ne se souvient pas : sans mémoire, sans pensée, elle lutte déjà dans l’invisible où tout retombe à l’indifférence. C’est là sa profonde douleur. Il faut qu’elle accompagne l’amitié dans l’oubli » (115)… Lire la suite.

Blanchot, Cahier de l’Herne, 400 pages, 39 €

Source: http://laregledujeu.org/2014/10/10/18042/blanchot-linsoumis/

CRIF

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