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Publié le 20 Janvier 2015

70e anniversaire de la libération d'Auschwitz: la mémoire postmoderne de la Shoah

Par Michaël de Saint-Chéron, publié dans le Huffington Post le 19 janvier 2015

Le 27 janvier marquera en Europe, aux Etats-Unis, en Israël et dans quelques autres pays du monde, le 70e anniversaire de la libération d'Auschwitz-Birkenau, le plus grand complexe d'extermination jamais créé.

Sur l'emplacement du camp d'extermination, en Pologne, aura lieu une très impressionnante manifestation avec de nombreux chefs d'Etat ou de gouvernements... mais bien peu de survivants. Ni Simone Veil, ni Elie Wiesel n'y seront pour raison de santé. Imre Kertész, le prix Nobel de littérature hongrois, Israël Lau, ancien grand-Rabbin ashkénaze d'Israël, Izio Rosenman, psychanalyste, et d'autres encore bien sûr, restent des témoins directs de l'enfer d'Auschwitz, qui y seront peut-être, si leur santé leur permet. Mais cet anniversaire ne sera-t-il pas d'ores et déjà la dernière commémoration décennale qui comptera avec les survivants directs - sauf bien sûr d'heureuses exceptions ?

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Mais il restera une seconde mémoire -indirecte, celle-là-, celle des enfants dont les parents ne sont pas revenus, comme l'écrivain Marcel Cohen, par exemple, parmi beaucoup d'autres.

Depuis l'an 2000, nous sommes entrés dans ce que l'on pourrait nommer la mémoire post-moderne d'Auschwitz et des camps.

Pour en parler, à la veille de ce 70e anniversaire, je le ferai à travers deux livres tout juste parus : « Le Consul », de Salim Bachi (Gallimard) et Les Inoubliables de Jean-Parc Parisis (Flammarion).

Le héros de Salim Bachi est Aritides de Soussa Mendes (1885-1954), consul du Portugal en Belgique puis à Bordeaux à partir de septembre 1938, qui fit face, seul, à Salazar et aux nazis. Aristides, désobéit en connaissance de cause à la « maudite circulaire n°14 en date du 11 novembre 1939, émanation méphitique de Salazar, notre démon », comme le dit Aristides dans le roman. Entre mai et juin 1940, il délivra plus de 30 000 visas aux réfugiés fuyant les pays occupés par les hordes nazies, dont 10 000 à des Juifs. Il reçut fin juin l'injonction de stopper immédiatement son action. Mais le bien était accompli. « ce fut la plus grande action de sauvetage menée par une seule personne pendant l'Holocauste » écrivit Yehuda Bauer, spécialiste des réfugiés Juifs durant la guerre. Autant de vies arrachées aux trains de la mort et à Auschwitz, dont le 17 janvier marque le 70e anniversaire de la libération.

Il y a plusieurs mémoires d'Auschwitz et de l'Holocauste, celle des trente-cinq premières années jusqu'à l'orée des années 1980, puis il y a celle qui se forge et se fonde sur le mot hébreu Shoah, titre du film de Claude Lanzmann. Une troisième mémoire apparaît au début du XXIe siècle, que l'on pourrait qualifier de post-moderne, constitutive d'une ultime mémoire vive, le plus souvent juive, contiguë aux récits sortis de l'oubli d'auteurs disparus, alors qu'une génération d'auteurs qui n'ont pas connu l'horreur des camps, la refondent dans une approche postmoderne.

Ainsi Salim Bachi comme Jean-Marc Parisis dans Les Inoubliables, restituent une page de la mémoire de la Shoah. Bachi à travers la magnifique et héroïque figure d'Aristides de Soussa, Parisis à travers une fratrie de quatre frères et une sœur avec leur mère Esther Schenkel, déportée à Auschwitz au lendemain de l'exécution de leur père Nathan, par le convoi numéro 71 du 13 avril 1944.

Déportés et assassinés car ils n'ont pas eu la chance folle de croiser sur leur route de malheur un héros du nom de Soussa Mendes.

Voici donc la mémoire postmoderne de la Shoah, d'Auschwitz, de l'univers concentrationnaire nazi… Lire la suite.

M. de Saint-Cheron est philosophe des religions, dernière publication, Du juste au saint. Ricoeur, Levinas, Rosenzweig (DDB, 2013).