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Publié le 9 Novembre 2011

Eviter le dilemme «la bombe iranienne ou la guerre contre l'Iran?»

Que va changer le nouveau rapport de l'AIEA sur le nucléaire iranien qui doit être rendu public ce mardi 8 novembre 2011? L'explication de Bruno Tertrais, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique.


On indique, encore plus fortement que d'habitude, que le rapport de l'AIEA attendu ce mardi devrait fournir des preuves étayant les soupçons d'un caractère militaire du programme militaire iranien. Qu'en pensez-vous ?
- Le rapport de l'AIEA va apporter des précisions inédites sur les travaux de militarisation conduits par Téhéran, autrement dit les études et expériences qui sont menées pour fabriquer un engin nucléaire. C'est l'un des composants d'un programme nucléaire militaire. Les deux autres sont d'une part la fabrication de la matière fissile, c'est à dire l'enrichissement de l'uranium, et d'autre part l'adaptation d'un missile à l'emport d'une charge nucléaire ce que Téhéran sait faire. Quels sont les détails exacts qui vont être révélés ? Nous ne le savons pas. Mais on s'attend notamment à de nouveaux détails sur les expériences menées sur le site de Parchin visant à la militarisation.
Quels peuvent être les éléments nouveaux par rapport au rapport de septembre où déjà on pouvait lire que la militarisation du programme nucléaire était "crédible" ?
- Effectivement, le rapport de septembre était déjà assez précis. On attend deux choses : des précisions sur les éléments qu'on connait déjà. Et des éléments nouveaux. Tout ceci ne change pas le jugement que l'on peut avoir sur le programme nucléaire iranien car tous les experts savent bien qu'il a en partie une vocation militaire. Mais le fait que l'AIEA, agence de l'ONU, se montre convaincue dans les faits d'une dimension militaire cachée du programme nucléaire, peut convaincre ceux qui doutent encore de la réalité de ce programme militaire. Armés de ce nouveau rapport, il est possible que plusieurs pays occidentaux demandent une nouvelle transmission du dossier iranien au le Conseil de sécurité.
Cela fait des mois qu'on parle d'un programme militaire nucléaire iranien mais rien ne semble changer…
- Je comprends votre perception mais ne partage pas votre diagnostic. Il y a deux choses qui avancent. D'une part, malheureusement le programme militaire iranien : plus le temps passe et plus l'Iran se rapproche du seuil nucléaire. D'autre part, depuis la fin 2006, les sanctions s'accumulent contre Téhéran, au point d'affecter l'économie iranienne de façon significative. Même le président Ahmadinejad le reconnaît aujourd'hui. Pourquoi n'est-on pas allé plus loin ? Parce que la Russie et la Chine s'y opposent. Mais aussi parce qu'on cherche à éviter cette alternative insupportable : soit la bombe iranienne, soit la guerre contre l'Iran. Aucune de ces deux hypothèses n'est souhaitable et on essaye donc d'avancer sur le chemin des sanctions car c'est la moins mauvaise des solutions. Notons également les actions de sabotage entreprises par les Etats-Unis et Israël, actions discrètes qui contribuent au ralentissement du programme iranien. Même si le dossier, sur le fond, est le même qu'en 2003 lorsque la crise a éclaté, beaucoup de choses ont avancé quelles soient positives ou négatives.
On parle de pressions de la Russie et de la Chine pour que le rapport ne comporte pas certaines informations défavorables à Téhéran. Est-il possible que l'AIEA ait en sa possession des informations restées secrètes ?
- Les rapports sont faits sous la responsabilité du directeur général de l'Agence et les pays membres, s'ils peuvent faire pression, ne peuvent pas empêcher le directeur général de mettre ce qu'il veut dans le rapport. Il est crédible que Pékin et Moscou cherchent à faire pression sur M. Amano pour que le rapport ne soit pas trop méchant envers Téhéran. C'est cohérent avec leur stratégie depuis 2002: ils cherchent à préserver leurs intérêts économiques et politiques vis-à-vis de l'Iran au risque de laisser l'Iran aller vers la bombe.
Le missile balistique Sejil 2, doté d’une portée comparable au Shahb 3, mais de conception 100% iranienne est en mesure d'atteindre Israël. (SIPA)
Si le rapport est très critique envers Téhéran, quelles sanctions peuvent être prises ?
- Deux domaines peuvent être concernés : d'une part, isoler la Banque centrale iranienne du système financier mondial, ce qui demanderait la coopération d'autres pays même si sur les sanctions financières les pays occidentaux ne sont pas seuls. D'autre part, des sanctions dans le domaine pétrolier, mais c'est beaucoup plus sensible car cela aurait des répercussions sur les marchés des hydrocarbures, donc les pays qui travaillent sur d'éventuelles sanctions avancent prudemment sur ce point.
Que pensez-vous des rumeurs de frappes israéliennes ?
- Il ne faut pas accorder trop d'importances à ces rumeurs en provenance d'Israël. Il faut replacer ce qu'on lit dans la presse dans un contexte de politique intérieure israélienne, voire dans le cadre de règlements de compte entre individus ou entre institutions. En revanche, quand Shimon Peres évoque publiquement cette possibilité de frappes, on est dans un effort de persuasion de la communauté internationale de la gravité de la situation du point de vue d'Israël. Shimon Peres dit d'une certaine façon "il faut accélérer la pression sur Téhéran, faute de quoi, nous serions obligés de prendre les choses en main".
Pensez-vous que ces sanctions peuvent avoir un effet sur la population iranienne, plus de deux ans après le printemps iranien et en pleines révolutions arabes ?
- C'est tout à fait possible. Les sanctions ont pour but et résultat de ralentir le programme nucléaire iranien. Elles cherchent également à changer les termes du débat à Téhéran et à faire comprendre à Téhéran le coût de leur marche vers la bombe. Les sanctions ne visent pas directement les populations. Mais la conséquence indirecte des sanctions, l'aggravation de la situation économique, peut accroître le mécontentement social et finir par faire peur au régime qui alors chercherait une solution pacifique à cette crise nucléaire. Le scénario optimiste de la fin de crise nucléaire iranienne c'est celui dans lequel la combinaison de la pression extérieure et du mécontentement intérieur finirait par faire plier le régime.
Photo (Bruno Tertrais) : D.R.
Source : 7 sur 7