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Publié le 18 Avril 2007

Henri Minczeles : Nous sommes des passeurs de mémoire, mais eux, sont des transmetteurs

Question - La commission du souvenir du CRIF et le Mémorial de la Shoah organisent une grande cérémonie le 19 avril prochain à l’occasion du 64ème anniversaire du soulèvement du Ghetto de Varsovie. En tant que spécialiste des communautés juives d'Europe orientale et plus particulièrement de la Pologne, qu’évoque pour vous ce soulèvement ?


Henri Minczeles[1] - J’ai de multiples réponses mais si je devais résumer ce qu’évoque pour moi le soulèvement du Ghetto de Varsovie, je dirais qu’il révèle un sentiment de dignité face à la mort inéluctable. Les insurgés sont morts pour sauvegarder une certaine dignité. Ces Juifs du ghetto avaient réalisé qu’il ne restait qu’une seule issue, celle de de la mort. Les insurgés avaient compris qu’ils n’avaient plus rien à perdre, sauf peut-être leur dignité. Alors, ils n’ont pas hésité à s’opposer à l’armée la plus puissante de l’époque quasiment à main nue. Ils ont même réussi l’exploit, pendant près de quatre semaines, de tenir en échec l’armée nazie.
Question - L’insurrection du Ghetto de Varsovie n’est pas unique dans l’histoire de la Shoah, pourquoi est-ce l’événement le plus connu et le mieux reconnu de la résistance juive ?
Réponse - En effet, il n’y a pas eu, qu’une seule insurrection juive pendant la seconde guerre mondiale. On compte en fait des soulèvements juifs contre l’occupants nazi dans au moins quarante-deux lieux différents - camps de concentration ou ghettos. Le Ghetto de Varsovie est devenu le symbole de l’insurrection juive car c’est le soulèvement qui a duré le plus longtemps. Il faut savoir également qu’en 1939, Varsovie était la ville juive la plus importante de toute l’Europe avec 400 000 âmes qui sont devenues 500 000 en 1941 après la liquidation des ghettos voisins. Les juifs de cette zone se sont ainsi presque tous retrouvés dans le ghetto principal de Varsovie.
Question - Qui était à l’origine de l’insurrection du Ghetto de Varsovie ?
Réponse - L’insurrection était organisée principalement par deux organisations juives qui regroupaient chacune plusieurs sensibilités politiques ou idéologiques. La première, l’organisation juive de combat (OJC) comptait parmi ses membres des sionistes de diverses tendances, des bundistes, des communistes et des religieux. La seconde, l’alliance militaire juive était quant à elle essentiellement composée de sionistes révisionnistes. Les deux organisations avaient réuni en tout et pour tout, mille personnes hommes et femmes, avec un armement dérisoire et des aspirations très différentes. En effet, certains luttaient pour la création d’un Etat juif, d’autres pour une Pologne démocratique, d’autres encore pour le kiddoush Hashem. L’idée répandue qui sous-tendait leur lutte commune pouvait se résumer à un combat « esclaves contre bourreaux ». Mourir en combattant signifiait ainsi, mourir en être humain.
Question - Certains s’interrogent sur la raison d’être des commémorations. Quel est votre point de vue, vous qui avez touché de près aux questions relatives à la mémoire ?
Réponse - La première fois que j’ai entendu parler de l’histoire du soulèvement du Ghetto de Varsovie c’était en 1943 sur radio Londres. Je m’étais dit ce jour là qu’il ne faudrait jamais oublier une telle action. Voilà pourquoi j’ai toujours été pour l’existence des commémorations, même s’il est vrai qu’il faudrait peut-être envisager certaines modifications sur la forme du déroulement. Il serait bienvenu d’éviter par exemple, de donner à ces cérémonies des allures de « grand messe ». Je préférerais, personnellement, que l’on commémore de manière beaucoup plus simple autrement, on risquerait de rebuter les plus jeunes générations.
Question - À l’heure où la question du « lègue de la mémoire » s’impose de plus en plus, comment envisagez-vous l’avenir de la transmission de la shoah ?
Réponse – Il y a une spécificité de la Shoah de par la rationalité des moyens mis en œuvre et de par l’irrationalité des comportements qui ont autorisé la destruction des juifs. Les Nazis ont créé une véritable industrie du meurtre dans laquelle les trains arrivaient à l’heure et où tout était globalement mis au service de l’efficacité d’une organisation mise au service de l’élimination d’êtres humains. Je pense que la transmission de la mémoire passe par la connaissance de cette spécificité, par la lecture des témoignages des survivants et, bien sûr, par les commémorations. Le meilleur modèle à mon sens, est celui d’Israël avec les trois commémorations très brèves mais très intenses du Yom Hashoah (jour de la Shoah), du Yom Hagvoura (jour du courage) et du Lohamei Haghetaot (combattants du ghetto). J’aimerais qu’il y ait une participation plus importante aux commémorations de la part de la jeune génération. Nous ne sommes que des passeurs de mémoire mais eux, les jeunes, sont des transmetteurs. La manière dont se déroulent les cérémonies de mémoire, explique probablement le fait qu’il y en ait si peu.
Question – Quel message souhaiteriez-vous transmettre à ces jeunes générations ?
Réponse – J’aimerais qu’ils comprennent l’insurrection du Ghetto de Varsovie comme un exemple de non soumission à la barbarie. Je souhaiterais aussi que les nouvelles générations ne tombent pas dans une certaine forme de banalisation du mal, comme je le constate de plus en plus aujourd’hui.
Propos recueillis par David Gamrasni
Notes :
[1] Journaliste et historien, spécialiste des communautés juives d'Europe orientale. Né en 1926 à Paris, de parents yiddishophones fraichement émigrés de Varsovie, Henri Minczeles a été élevé en France et en français. Pendant la guerre, son père a été arrêté, déporté à Auschwitz où il est mort. Élevé dans un milieu laïc, il découvre sa judaïté au sortir de la guerre. À la Libération, il s’implique dans un mouvement socialiste juif, le mouvement des jeunesses du Bund et apprend le yiddish. Diplômé de l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et docteur en histoire, Il a été l'un des animateurs de la bibliothèque Medem (bibliothèque yiddish) à Paris. Henri Minczeles est aussi journaliste, animateur de radio, responsable communautaire. Il a obtenu, en 1991, le prix de la Mémoire de la Shoah Jacob Buchman attribué par la Fondation du judaïsme français.


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