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Publié le 13 Décembre 2005

Yoni Smadja : « Un mouvement de jeunesse sioniste de gauche implique que, de la France nous portions un regard lucide sur Israël, ses besoins, ses attentes et ce que nous croyons être son bien. »

Question : Qu’est ce que l’Hachomer Hatzair ?


L’Hachomer Hatzaïr, en hébreu, la « Jeune Garde », est le plus ancien mouvement de jeunesse sioniste encore existant aujourd’hui. C’est une organisation d’éducation juive, de gauche et militante, implantée dans plus de 25 pays et qui rassemble, pour le local de Paris, plus de 300 jeunes pour des activités hebdomadaires, des centres de vacances, des rencontres politiques, des séminaires en Israël et des voyages de la Mémoire en Europe de l’Est et en Pologne. Notre mouvement a été fondé par un groupe de jeunes Juifs, étudiants de différentes yeshivot de Pologne et de Galicie. Ces jeunes ont été très marqués par les courants sioniste et socialiste, en plein essor, de l’Europe de l’Est à la Russie. Mais c’est l’antisémitisme qui faisait rage en Europe Centrale qui les a poussés à fonder ce mouvement dont l’objectif premier était de défendre les populations juives de la région : l’Hachomer Hatzaïr est née en réaction aux actes de haine antijuifs de l’époque. Ses fondateurs sont parvenus à cristalliser, au cœur de ce mouvement aux ramifications nombreuses, les idéaux sionistes, socialistes et humanistes que nous connaissons encore aujourd’hui. La première branche française du mouvement a été créée en 1933, à Belleville.
En Europe, entre les deux guerres mondiales, l’Hachomer Hatzaïr a rassemblé plus de 350.000 membres. Je rappele que notre mouvement (par la voix de son responsable polonais, Mordehaï Anielewicz) a mené la grande Révolte du Ghetto de Varsovie en 1943 et a largement participé aux actions de la Résistance, en France notamment. En Israël, les vagues d’immigration successives de membres de l’Hachomer Hatzaïr ont conduit à la création de plus de 80 kibboutzim et à l’organisation de l’armée de ceux-ci, le Nahal, depuis toujours intégrée à Tsahal.
Question : L’Hachomer Hatzaïr se définit comme un mouvement sioniste et de gauche. N’est ce pas ringard ?
Les deux termes ont toujours été intimement liés. Mais ceci paraît s’oublier. Il nous a été donné de rencontrer plusieurs personnes qui pensaient que le sionisme ne peut être que de droite. Peut-être n’avons-nous pas suffisamment affirmé nos positions idéologiques ? Pourtant les exemples de dirigeants sionistes et/ou israéliens, profondément socialistes, ne manquent pas : David Ben Gourion, Golda Meïr, Yitzhak Rabin pour ne citer qu’eux.
Je crois qu’être sioniste est le signe d’un véritable engagement. Nous estimons, à l’Hachomer Hatzaïr et sans vouloir paraître réducteurs, que la concrétisation de cet engagement passe par l’alya. Bien sûr, les besoins d’Israël sont aujourd’hui différents. Ce pays n’a plus besoin de main d’œuvre jeune, forte et dynamique pour le construire. Il a besoin de talents et de diplômes pour le perfectionner. Ainsi, de nos jours et selon nous, le sionisme devient un processus de maturation ; il est comme le processus qui permet à certains de mettre le pied dans l’avion…Aussi, nous distinguons le sionisme du soutien -économique, idéologique, politique, touristique- à Israël. Ce soutien, nous l’exerçons également. Mais, nous nous imposons une certaine forme d’honnêteté. Plusieurs millions de Juifs se sont installés en Israël. Certains parce qu’ils n’avaient pas le choix ; d’autres par pure conviction idéologique. Nous ne pouvons les regarder dans les yeux en leur disant : « Nous assumons votre héritage sioniste en envoyant de l’argent à travers l’appel de l’AUJF ». Si nous le faisons, cela s’appelle du soutien. Si nos membres s’installent en Israël, cela s’appelle du sionisme. Ce qui a changé avec les années précédentes, c’est que ces jeunes ne se précipitent pas pour le faire et que le mouvement est composé de jeunes qui ne feront probablement jamais leur alya. Si tel est le cas, les mouvements de jeunesse doivent avoir le courage de dire qu’ils ne comptent pas d’alyot parmi leurs membres et ne pas jouer sur les mots.
Un mouvement de jeunesse sioniste de gauche implique que, de la France nous portions un regard lucide sur Israël, ses besoins et ses attentes. Celui-ci passe, d’après nous, par la négociation d’un processus de paix définitif permettant la création d’un Etat palestinien et établissant des frontières stables, reconnues et sûres pour Israël.
Le sionisme a animé la conscience et les combats de nos pères durant plusieurs générations. Il a cristallisé les aspirations et les attentes du peuple juif des 19ème et 20ème siècles. Il est le mouvement qui nous fait penser, parfois de manière inavouée, qu’Israël, ce lieu sûr -malgré tout- existe. Il est la renaissance de notre peuple, le peuple Juif, l’affirmation de notre culture, la garantie de notre avenir, la consécration du « Nous, peuple juif », et non plus du « Moi, juif isolé ». Le sionisme, en somme, est tel une promesse. Le mouvement sioniste poursuit son existence grâce au maintien d’un Etat démocratique à majorité juive. Une sorte de fantasme populaire tend à estimer que le sionisme se focalise sur les aspects juif, sécuritaire et religieux de l’Etat d’Israël et reste l’apanage de la droite. Etre sioniste de gauche signifie veiller tout autant à ces caractères juif et démocratique que tenter de corriger l’extrême pauvreté qui existe en Israël (1/5ème de la population israélienne), réduire les manifestations de racisme parfois constatées entre Israéliens juifs et arabes, etc. Cela, nous le faisons en proposant du travail (social) à nos membres en Israël ; en accueillant, dans nos centres de vacances, des délégations de jeunes Israéliens, arabes et juifs à la fois, pour que ceux-ci soient au contact des jeunes du mouvement ; en faisant découvrir à plusieurs milliers de touristes et de volontaires chaque année, la vie, l’histoire et le fonctionnement du kibboutz. Rappelons que ce type de villages collectifs, qui assurent la défense du territoire israélien, reste (même s’il est appelé à évoluer) le seul exemple au monde d’une concrétisation des principes du socialisme.
Question : Que répondez-vous à ceux qui pensent que la création d’un Etat Palestinien mettrait en danger l’Etat d’Israël ?
Qu’ils se trompent probablement. Nous avons appris, de manière générale mais plus particulièrement dans le cadre du conflit israélo-palestinien, à ne pas nous laisser tenter par trop de prospective. Les enjeux sont importants. Force est de constater que les Palestiniens forment un peuple aujourd’hui. Et que cet état de fait entraîne la nécessité, pour eux, de jouir d’un Etat viable. Il me semble que le peuple juif, qui a pleuré le Royaume d’Israël pendant 2000 ans et qui a vécu la si puissante aventure sioniste, est bien placé pour comprendre ce besoin. L’élan sioniste a été philosophique, religieux, culturel, voire, pour certains, charnel.
Il est évident que, à l’image de tout peuple, les Palestiniens doivent pouvoir s’autodéterminer et décider, seuls, de leur avenir. Ce qui ne signifie pas, bien entendu, qu’Israël tolérera l’établissement, à ses côtés, d’un Etat dictatorial, intégriste et rongé par le terrorisme ou la corruption. Souhaiter la naissance d’un Etat palestinien, c’est souhaiter la paix et le calme pour Israël. Gageons que la majorité des Palestiniens veut, avant tout, pouvoir circuler librement, construire, gagner de l’argent et nourrir les siens ; pas déloger les Israéliens de leurs habitations ou des villes qu’ils ont construites. Et, pour ce faire, ils doivent vivre au cœur d’un Etat classique, pas au cœur d’un morcellement de terrains. Il me semble –ceci reste tout à fait personnel- que les Israéliens et les Palestiniens ont besoin de marquer une séparation claire. Cette séparation, si elle pouvait se faire grâce à l’établissement de frontières plus ou moins définitives, ne signifierait pas qu’aucune coopération entre Israéliens et Palestiniens ne puisse avoir lieu.
Question : Vous envisagez d’envoyer de jeunes Juifs et Tutsis en Israël et au Rwanda, pourquoi ?
A l’occasion des célébrations de Yom HaShoah, l’an dernier, un tout jeune membre du mouvement a voulu savoir si, hormis la Shoah, d’autres génocides avaient déjà eu lieu. Cette question a fait naître en nous deux réflexions : d’une part, les génocides arménien et tutsi ne sont ni connus du « grand public », ni enseignés au sein de l’Education Nationale. Ensuite, malgré notre responsabilité immuable d’enseigner l’Histoire et la mémoire de la Shoah ainsi que les caractères de spécificité et d’unicité du génocide du peuple juif lors de la Seconde Guerre mondiale, il est primordial, pour une organisation comme la nôtre, de s’ouvrir à l’Histoire de l’Autre.
Alors nous avons entrepris de mettre sur pieds un double voyage, avec des jeunes Juifs et des jeunes Tutsis vivant en France, au Rwanda et en Israël. Pourquoi Israël ? Parce que ce pays incarne une forme d’ « après » et de reconstruction.
En nous gardant de toute comparaison, force est de constater que les Tutsis qui participeront au voyage sont les rescapés (directs ou indirects) d’un processus d’extermination. Aussi, malgré l’intérêt évident d’un voyage en Pologne, nous avons jugé plus pertinent de faire connaître Israël à ces jeunes. Le génocide tutsi, bien plus récent, a profondément marqué la fin du 20ème siècle. Quelque peu paradoxalement, c’est peut-être l’indifférence internationale dans laquelle il s’est déroulé qui choque celles et ceux qui étudient ce génocide. Au-delà, nous voulons prolonger l’incontournable travail de mémoire, et exposer des jeunes à une réflexion sur l’organisation des génocides, sur l’industrialisation de la mort.
Question : Comment luttez-vous contre le racisme et l’antisémitisme ?
Précisément grâce à ce type de projets. L’antisémitisme est, indéniablement, une forme particulière de racisme. C’est son histoire et ses spécificités qui nous conduisent à le dissocier du racisme en général. Mais la lutte contre l’antisémitisme n’exclut nullement de lutter également contre les autres formes de racisme et les discriminations. La France est loin d’être un pays raciste mais elle en connaît des errements. Notre sionisme -vu comme une aspiration- ne doit pas nous empêcher de nous comporter comme des citoyens responsables, solidaires et conscients de nos devoirs.
Nous observons depuis quelques années que nombre de Juifs français affirment leur judaïsme, -leur identité, leur personnalité la plus profonde- par un repli ; parfois par une sorte de renoncement à l’égard de la France, consécutif, au traitement médiatique et politique de la seconde Intifada, à la hausse brutale des actes antisémites, à la percée maligne de l’antisionisme. Nous avons observé ce comportement de rejet jusque chez nos jeunes. Celui-ci s’estompe progressivement parce que nous travaillons à « réconcilier » ces jeunes Juifs avec la France. C’est une tâche difficile qui consiste à encourager les jeunes à ne pas quitter l’école laïque, à les familiariser avec l’actualité française dans son ensemble, à participer aux manifestations, conférences ou congrès qui dépassent les thématiques juives « classiques » et qui s’intéressent aux questions du racisme, des sans-papiers, de la pauvreté ou des génocides. Mais ceci doit aussi passer par de très simples symboles, comme celui d’arborer des drapeaux français lorsqu’on manifeste contre tel ou tel acte antisémite… Ce rejet existe vraisemblablement au sein d’autres communautés. Il représente, peut-être aujourd’hui, la pire difficulté que puisse connaître notre pays. Son socle fédérateur paraît voler en éclats et les récents événements en sont la conséquence immédiate.
Question : Comment estimez-vous votre contribution au CRIF ?
Nous faisons partie du CRIF depuis deux ans. Après l’agression antisémite dont ont été victimes cinq de nos membres, en mars 2003, lors d’une manifestation contre la guerre en Irak, nous avons voulu nous rapprocher de la « famille ». Je vois cette contribution comme la participation de la jeunesse juive au sein de cette « famille ». Nous estimons que la communauté juive doit entretenir un dialogue constant et apaisé avec l’ensemble des forces vives de la société, afin que ce dialogue ait lieu à tous les niveaux de la société et puisse pénétrer dans nos rues. Je m’explique : le fait que les dirigeants de différentes communautés ou des cultes se parlent est bien évidemment encourageant. Mais rares sont les cercles de dialogue entre Arabes, Noirs ou Juifs et autres qui soient ouverts aux citoyens de la rue. Ils paraissent inconcevables pour certains mais ils sont essentiels à la cohésion nationale. Aujourd’hui, l’école et les associations de quartiers peinent à maintenir des liens. On ne se parle pas, ou trop peu. Mais, nous voudrions que ce dialogue se répercute jusque dans nos rues et que tout le monde se parle. Quelques organisations, comme les Eclaireurs et Eclaireuses Israélites de France, ont déjà entamé ce travail. Notre rôle est de le poursuivre et l’encourager.
La prochaine étape serait que certains de nos membres puissent davantage s’investir dans les différentes commissions et instances du CRIF. Il est probable que l’Agence juive, dans les prochaines années, en vienne à cesser tout appui pourtant fondamental aux mouvements de jeunesse. Ceux-ci devront donc être épaulés par d’autres institutions s’ils veulent poursuivre leurs engagements. Et surtout si la communauté veut les maintenir en activité. Je crois que nous n’avons plus besoin d’expliquer en quoi ces mouvements sont importants : éducation juive, éducation citoyenne, militantisme, sionisme, lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Il faut donc renforcer les mouvements de jeunesse.
Question : Votre vœu le plus cher ?
Au jour où je vous parle, Ariel Sharon vient d’annoncer la fondation d’un nouveau parti politique : Kadima. Il est évident que si le Premier ministre israélien se lance dans ce nouveau défi, c’est qu’il souhaite se maintenir à la tête de l’Etat et poursuivre le processus engagé avec l’évacuation de la Bande de Gaza. Il souhaite probablement pouvoir le faire sans entraves. Aussi, mon vœu le plus cher serait qu’un véritable bloc destiné à régler le processus de paix israélo-palestinien puisse s’installer à la tête de ce pays. Et qu’enfin, les Israéliens puissent se tourner vers un horizon plus radieux. Nissim Zvili écrivait, il y a peu, qu’ainsi, Palestiniens et Israéliens pourraient, pourquoi pas, « vivre heureux »…
Propos recueillis par Marc Knobel