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Publié le 18 Février 2019

Antisémitisme/Opinion - L’intolérable violence et les insultes proférées contre Alain Finkielkraut

Depuis que le mouvement des gilets jaunes fait parler de lui, nous assistons de semaines en semaines à une montée en puissance de la violence. Beaucoup de questions se posent après les débordements choquants et clairement antisémites observés par exemple le samedi 22 décembre à Paris lors des manifestations des "gilets jaunes". D’autres agressions caractérisées ont eu lieu ces derniers temps. Elles sont toutes violentes.

Par Marc Knobel, Historien, Directeur des Etudes au Crif

Cela nous conforte dans l’idée qu’une frange substantielle de ce mouvement a été clairement infiltrée soit par l’extrême gauche, soit par l’ultra droite.

Plus généralement, le 7 janvier 2019, je rappelais dans une tribune que je publiais dans l’Obs (1), que depuis quelques années, cet antisémitisme (primaire) connaît un nouvel écho. La montée des préjugés et des stéréotypes est particulièrement alarmante. Théories conspirationnistes, refus du système, puissants stéréotypes racistes et antisémites, propagande distillée par la nébuleuse complotiste, radicalisation et instrumentalisation diverse de l'ultra droite et/ou de l'ultra gauche, permettent à l'antisémitisme de se développer et de prospérer.

Bien évidemment en notre propos, il ne s’agit d’amalgamer tous les protestataires et manifestants qui arpentent les rues de nos villes. Il est vrai que la pauvreté et la misère affectent des millions de Français : travailleurs, ouvriers, chômeurs, déclassés, agriculteurs sacrifiés, classe moyenne, retraités, jeunes… Ces gens se sentent abandonnés. Mais, l’ultra droite veut profiter de cette crise substantielle pour désigner celle qu’elle considère comme son ennemi principal, le Juif.

« La France est à nous »

Lorsque des manifestants prennent à partie Alain Finkielkraut alors qu’il quitte son taxi, près de Montparnasse, en lui lançant « La France est à nous », je perçois et me remémore d’autres relents nauséeux. Pour rappel, sous une pluie battante à Paris, dimanche 26 janvier 2014 et à l'appel du collectif "Jour de colère", les fans probables de Dieudonné ou Alain Soral et/ou les habitués de la fachosphère avaient (également) arpenté les rues, en chantant "Shoah nanas", en reproduisant le geste de la quenelle ou même en scandant "Juif, la France n'est pas à toi" ou (autre variante) comme « CRIF, la France n’est pas à toi ».

En fin de manifestation, des heurts ont opposé les forces de l'ordre à des jeunes qui ont défilé dans l'après-midi. Des centaines de manifestants, masqués pour une partie d'entre eux, ont lancé des projectiles, des bouteilles, des pétards, des barres de fer, des poubelles et des fumigènes contre les forces de l'ordre qui avaient répliqué par des tirs de gaz lacrymogènes.

« Sale sioniste »

Nous avons également entendu que de mêmes manifestants hurlaient à l’encontre du philosophe « Sale sioniste. »

Comment pourrions-nous tenter d’expliquer cela ?

Sur Internet, les théories conspirationnistes se développent. Ces théories se diffusent dans la société, tant à l’extrême gauche qu’à l’extrême droite et touchent toutes les classes sociales.

Dans un entretien à L’Express, le politologue Pierre-André Taguieff explique ce qu’est le complotisme. « La pensée complotiste se fonde sur un postulat ; tout ce qui arrive a été voulu par des puissances invisibles. Elle consiste avant tout à attribuer des intentions conscientes et des intérêts réels aux sujets supposés conspirer et qui auraient atteint leurs objectifs, et ce, afin d’expliquer certains événements troublants ou traumatisants, lesquels peuvent être inventés de toutes pièces. À l’ordinaire, ils sont simplement fantasmés sur la base des « fake news » diffusées sur Internet, qui tiennent leur séduction de s’opposer aux informations données par les médias « officiels ». Dans tous les cas, il s’agit de répondre à la question « À qui profite le crime ? », en désignant des coupables dont le profil est conforme à des attentes idéologiques. Si les récits complotistes séduisent autant aujourd’hui, c’est qu’ils répondent à un besoin psychologique d’ordre et d’intelligibilité qui ne cesse d’augmenter dans un monde dont la marche est indéchiffrable et anxiogène. »

Or, s’il existe des expressions de complotisme dépourvues d’antisémitisme, l’antisémitisme est une constante du conspirationnisme, ce qu’explique parfaitement Pierre-André Taguieff.

C’est ainsi, aussi, qu’Israël focalise tout un imaginaire conspiratif, explique le philosophe.

Les noms « Israël » et « sioniste » tendent depuis un demi-siècle à remplacer le nom « Juif ». Dans l’entretien, Taguieff remonte aux origines de la judéophobie pour comprendre pourquoi Israël est perçu comme la tête d’une conspiration internationale ».

Puis, il décrit plus précisément ce qu’est l’israélophobie :

« L’israélophobie n’est que la pointe visible de l’antisionisme qui, dans ses formes radicales, a pour objectif la destruction de l’État juif. La dénonciation du « complot sioniste mondial » est le produit d’un héritage de l’antisémitisme européen qui, depuis les années 1920, s’est peu à peu mondialisé, avant de s’islamiser d’une façon croissante à partir des années 1950. Les victimes imaginaires du paléo-complot juif étaient les chrétiens. Celles du grand « complot sioniste » sont d’abord et avant tout les Palestiniens, les Arabes et plus largement les musulmans. On constate que la plupart des accusations stéréotypées contre les Juifs sont projetées sur Israël : haine du genre humain, tendances criminelles, volonté de dominer le monde, propension à conspirer, à mentir et à manipuler l’opinion, racisme (« apartheid ») et impérialisme (2).

Israël ? « Le nouvel antéchrist de la communauté internationale »

Pour comprendre ce mouvement, il faut revenir à l’année 2001, par exemple. Cette année-là, la conférence de Durban lance une charge violente contre Israël et les Juifs

Rappelons que la Conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance s’était ouverte à Durban, en Afrique du Sud, du 31 août au 4 septembre 2001. Durban 1 devait être un moment de réflexion : l’occasion d’un retour sur l’Histoire, les traumatismes du passé (colonialisme et esclavagisme), et la persistance du racisme.

Seulement, les buts de la Conférence ont été détournés par une armée d’ONG : des pressions énormes ont mises en place afin d’exclure les organisations israéliennes et juives. Durant la Conférence, des banderoles ont hissées avec les inscriptions : « Si Hitler avait vécu, il n’y aurait pas eu d’Etat d’Israël ». Par ailleurs, des jeunes et des étudiants juifs ont été agressés. Enfin des recueils de caricatures antisémites ont été distribués, sous le logo de la Conférence mondiale contre le Racisme. Lers des débats (forum des ONG), Israël a été accusé de « génocide » visant les Palestiniens, d’« ethnocide », de « nettoyage ethnique ».

Le vice-ministre israélien des Affaires étrangères israélien Michaël Melchior de l’époque, s’en était ému, qualifiant en ces termes cette incroyable mascarade : « Le texte proposé à Durban fait d’Israël un état démoniaque et par conséquent illégitime, [...] en employant des termes aussi radicaux que “purification ethnique”, “apartheid”, “génocide”, “crimes racistes” et “holocauste” pour qualifier l’attitude israélienne dans le conflit palestinien, les pays arabes transforment ce qui est un conflit politique et territorial en conflit racial, religieux et existentiel. [...] On ne négocie pas avec le diable. Nous sommes devenus le nouvel antéchrist de la communauté internationale ».

Nous le voyons ici, l’antisionisme peut revêtir une forme inacceptable lorsqu’il promeut et encourage la disparition d’un seul Etat au monde, Israël.

Conclusion provisoire

Nous voyons à quel point les relents et les rejets s’expriment. En quelques courtes minutes, des assaillants en s’en prenant ainsi à Finkielkraut, ont fait cette sorte de synthèse entre plusieurs formes d’antisémitisme.

Pour résumer :

1)    L’antisémitisme obsessionnel et traditionnel qui veut chasser les Juifs de France

2)    L’antisémitisme gauchisant et islamiste qui veut chasser les Juifs d’Israël.

Dans cette vision paranoïaque et assassine du monde, le Juif n’aurait de place nulle part.  Les manifestants y ont ajouté l’insulte facile car ils étaient en groupe contre un seul homme, en se servant finalement de cette arme des faibles, qui n’ont comme seul argument que les vociférations, les beuglements et les insultes antisémites.

Et, ce que nous percevons aujourd’hui, c’est que l’on ne doit pas/plus tolérer l’intolérable.

Notes :

1)      Marc Knobel, « Quand antisémitisme et racisme s'infiltrent chez les "gilets jaunes" », L’Obs, 7 janvier 2019.

2)      Interview parue dans L’Express sous le titre « Taguieff décortique les théories du complot » (propos recueillis par Alexis Lacroix), 12 mai 2018, https://www.lexpress.fr/actualite/societe/taguieff-les-complots-repondent-a-un-besoin-d-ordre_2007876.html. Voir également, Pierre-André Taguieff « La vague complotiste contemporaine : un défi majeur », Les Etudes du Crif, numéro 37, septembre 2015, 40 pages.

 

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