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Publié le 29 Septembre 2020

Crif - Antisémitisme : lorsque le rap dérape

De nombreux jeunes s'identifient au Rap. Les ados, les pré-ados pensent Rap, chantent (en français) du Rap, regardent des clips de Rap. Pourtant, le Rap peut provoquer, se lâcher et devenir insupportable.

Par Marc Knobel

Les rappeurs ont quelquefois le même âge qu’eux, ils sont de la même génération, une génération forcément porteuse d'interrogations, de contestations diverses, de doutes, de peurs et de fractures sociales, nombreuses. Parce que certains jeunes se sentent rejetés, ils ont un langage à eux et cette musique est à eux. Le Rap va créer une ambiance, un style décomplexé, il est d’un rythme effréné, c’est une humeur particulière, avec une gestuelle propre. Et puis, il y a cette avalanche de mots répétés, d’expressions nées dans les cités, de mots qui viennent brouiller, pour ne pas dire « ringardiser » le français… académique. Le Rap n’est pas forcément politiquement correct, certes. La contestation y est quelquefois frontale. C’est le pouvoir/vouloir de la transgression, de la contestation, de la provocation pour panser des plaies (profondes). Car, les jeunes voient le monde, ils le regardent avec leurs yeux et l'observent. Mais ce monde ne leur plaît pas (toujours), ne leur parle pas (forcément). Le Rap peut alors se vouloir langue qui proclame l’injustice, qui dit la révolte et même si le genre se décline en plusieurs styles (il n’y a pas qu’un genre de Rap), il reflète le goût des jeunes, les interrogations des jeunes, les révoltes des jeunes. Le Rap ne proclame pas (seulement) qu’il faut casser, il peut créer des repères, faire réfléchir. Il ne s’agit donc pas de stigmatiser toute cette complexité et cette diversité. Le Rap a son utilité et il est un art.

 

Cependant, le Rap peut aussi inquiéter

Cependant, le Rap peut aussi inquiéter (les parents, la société, les politiques…), pas seulement parce qu’il serait une contestation de l’ordre (bourgeois) établi et d’une sorte de conservatisme ambiant, selon les jeunes. le Rap peut aussi défrayer la chronique, susciter des polémiques et lorsqu’il stigmatise, lorsque les clips sont truffés de mots « assassins », il choque (profondément). Lorsque des rappeurs disent vouloir « casser »  du flic, nie la Shoah, veulent « niquer » ou « baiser » la France, la contestation devient insulte. Ce n’est pas un cri, c’est une rage, mais cette rage se vide de son sens et à la place de poser les termes du débat, elle devient un repoussoir glauque.

Freeze Corleone se déchaîne

Le rappeur Freeze Corleone vient de se fendre d’un clip particulièrement misérable en utilisant les pires délires antisémites et complotistes.

Dans ces différents clips, on peut entendre le rappeur prononcer notamment : « J’arrive déterminé comme Adolf dans les années 30 » ; « Monte un empire comme le jeune Adolf, déterminé avec de grandes ambitions comme le jeune Adolf » ; « J’suis à Dakar, t’es dans ton centre à Sion » ; « Comme des banquiers suisses, tout pour la famille pour qu’mes enfants vivent comme des rentiers juifs » ; « Fuck un Rothschild, fuck un Rockfeller » ; ou encore « Tous les jours R.A.F. (rien à foutre) de la Shoah ».

Nous retrouvons ici probablement quelques-unes des expressions/des mots particuliers et d’un usage courant dans… certaines cités, hélas. Ces mots actualisent et réactualisent les pires stéréotypes, forcément simplistes et anciens. Comme s’il fallait placer les Juifs au centre, au centre de toutes les attentes frustrées, de tous les mal-être, de toutes les colères, de toutes les révoltes, de toutes les revendications identitaires, de toutes les concurrences victimaires.

Et donc ? Assurément, Corleone provoque (parce que le genre est à la provocation), Corleone vend (parce que provoquer, c’est insuffler fortement/considérablement sur les ventes), Corleone distille et instrumentalise (les Juifs) parce que ce faisant, il peut/veut régler des comptes et utiliser (les Juifs) pour en faire de parfaits boucs-émissaires (vous êtes pauvres ? Ils sont riches/ On parle de la Shoah ? On ne parle pas de l’esclavage, etc.)

Chez Corleone, l’antisémitisme n’est pas une vue de l’esprit, il est paroxystique et dans son monde, il est la chambre et l’antichambre de tous les caisses de résonance complotistes. Il est au centre de tous les délires et poncifs obsessionnels.

Mais, Corleone n’est qu'une expression parmi d’autres, d’autres poncifs, dont la détestation de la France. Certains rappeurs ont été très loin, ce faisant. Le groupe de rap sniper jugeait que « la France est une garce » ; lors d’un refrain, Monsieur R s'égosillait : « La France est une garce n'oublie pas de la baiser, jusqu'à l'épuiser, comme une salope faut la traiter » : le groupe Lunatic -formé par Booba et Ali- en 1994, s'époumonait : « Quand j’vois la France jambes écartées, j’encule sans huile […] Tu, m’dis : la France un pays libre ; […] attends-toi à bouffer du calibre. J’rêve de loger dans la tête d’un flic une balle de G.L.O.C.K. » Et, les exemples -plus ou moins anciens- sont nombreux.

C’est ainsi que ces fantasmagories primaires de violence sont sur jouées, avec des  cognitivités paranoïaques. Nous ne sommes plus dans l’art, mais dans l’effondrement. Un effondrement du politique, de la société et peut-être même un effondrement psychique.