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Publié le 3 Janvier 2017

#Crif - Immigration : quatre questions à Dominique Sopo, Président de SOS Racisme

Marc Knobel a interrogé Dominique Sopo sur le phénomène de l’immigration et ses diverses problématiques.
Question: Près d'un tiers de la population française est issue de l'immigration, selon une étude de l’Institut national d’études démographiques (Ined) et de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), dévoilée vendredi 8 janvier 2016. On parle beaucoup des migrants, de réfugiés, d'immigrés ou d'étrangers ? Et, beaucoup de confusion accompagne ces mots et variations lexicales dans lesquelles certains s'engouffrent par opportunisme politique. Expliquez-nous cela...
 
Ces différents termes renvoient à des réalités distinctes mais qui peuvent fréquemment se recouper. Actuellement, la France est face à la réalité de migrants qui pour l’essentiel fuient la corne de l’Afrique et le Moyen-Orient, ainsi que l’Afghanistan. Le terme de « migrants » ne désigne pas une catégorie juridique et renvoie généralement à la situation de personnes qui sont en cours de migration, réalité d’autant plus forte en France que nombre de personnes ayant fui les zones mentionnées se trouvent sur le territoire français non pas avec l’idée de s’y installer définitivement mais en raison du fait que la France est un point de passage obligé pour se rendre en Grande-Bretagne et un point de passage fréquent pour gagner les pays du Nord de l’Europe.
 
Parmi ceux que l’on appelle les « migrants », une partie a fui en raison de la situation politique de leur pays et chercheront donc à déposer une demande d’asile, qui peut se faire sur la base de la Convention de Genève (ils obtiendront, si leur demande est acceptée, le statut de réfugié), de l’asile constitutionnel ou de la protection subsidiaire (cette dernière ayant des critères plus « souples » que ceux de la Convention de Genève puisque peut prétendre à cette protection toute personne risquant dans son pays la peine de mort, des traitements inhumains ou dégradants ainsi qu’un risque sur sa vie en raison d’un conflit armé). Une autre partie a fui pour des raisons davantage économiques, sans que la distinction soit d’ailleurs toujours aisée à opérer. La séparation entre « migrants économiques » et potentiels « réfugiés » a été beaucoup utilisée ces derniers mois pour tracer une ligne très problématique entre les seconds qui seraient de « bons migrants » et les premiers qui en seraient la partie illégitime.
 
Quant au terme d’immigré, il désigne en France toute personne née étrangère à l’étranger. C’est donc une catégorie statistique à laquelle on appartient ad vitam eternam, quand bien même la personne aurait acquis la nationalité française. Enfin, l’étranger désigne celui qui ne dispose pas de la nationalité française. Les étrangers sont pour l’essentiel des immigrés, même si une petite partie des étrangers sont nés sur le territoire français mais ne sont pas devenus français à leur majorité en raison, durant leur minorité, d’allers-retours entre la France et le pays d’origine des parents.
 
Question: Aides sociales, afflux de migrants, « laxisme », tout est bon pour dénoncer l'arrivée ou la présence d'immigrés étrangers sur le sol français. Cette thématique (l'immigration) n'est-elle pas riche en clichés?
 
Il convient tout d’abord de dénoncer les mensonges répétés qui circulent sous l’impulsion de l’extrême-droite sur la question des migrants. Selon la « fachosphère » et le Front national, les migrants seraient ainsi mieux logés, mieux nourris, auraient davantage accès aux aides sociales que les Français frappés par la pauvreté. De la part d’un camp politique qui fustige régulièrement l’ « assistanat » dans lequel les aides sociales enfermeraient, cela est d’ailleurs assez cocasse. Ce qui est inquiétant n’est en réalité pas tant les mensonges grossiers qui circulent et dont l’extrême-droite est friande. Ce qui est inquiétant est la façon dont une partie de la société s’en saisit afin de légitimer la haine de l’autre. Car, à vrai dire, n’importe quelle personne un tant soit peu honnête ne peut ignorer qu’il s’agit de mensonges. Ce qu’il faut analyser, ce sont deux dynamiques qui se conjuguent. Tout d’abord, la dynamique des stéréotypes qui collent aux migrants (profiteurs, sources de violence et de délinquance, incompatibles avec la société française en raison de leurs mœurs,…). Mais également la dynamique du bouc émissaire qui va rendre beaucoup plus agissants les stéréotypes en question. L’extrême-droite produit aujourd’hui un discours classique que l’on pourrait qualifier d’ « altérophobe » (haine de l’autre) et qui entre en résonance avec un « besoin » d’une partie de la société, en raison de la peur liée au terrorisme, de l’affaiblissement du discours antiraciste permettant la réactivation des préjugés racistes et notamment antiarabes, d’un sentiment de déclassement de la France dans la mondialisation qui débouche sur une volonté de séparation de la France d’avec le monde, un monde qui se concrétise dans le quotidien et dans la proximité dans la figure du migrant, de l’immigré, de l’étranger.
 
Question: Dans le langage politique et médiatique, on associe souvent le mot "immigration" à celui de "problème". L'immigration n'est-elle pas quelque part un "problème"?
 
Pour une société, un « problème » est ce qu’elle désigne comme un « problème ». Aux Etats-Unis, l’accès des classes populaires à l’alcool a été un « problème » qui a débouché sur la Prohibition. Puis, ça n’a plus été un « problème ». Il est toujours certes possible de trouver dans la société des éléments qui montreraient que l’immigration « est un problème ». Tout comme les prohibitionnistes montraient par maints éléments aussi définitifs que partiels que la question de l’alcool était un problème ! En fait, il est solidement établi que les phénomènes migratoires, qui seront d’ailleurs de plus en plus importants par l’urbanisation, l’enrichissement progressif des populations et le développement des moyens de transports, constituent un apport économique net aux pays d’accueil, en plus de lui offrir une sphère d’influence plus importante dans le monde.
 
Il serait donc bien plus propice pour notre pays de cesser de voir l’immigration sous l’angle du problème – même si évidemment des défis sont à relever comme face à tout phénomène humain -, de rompre avec une politique d’immigration qui a depuis plusieurs décennies été davantage une politique de lutte contre l’immigration par ailleurs rendue inapplicable par l’évolution du monde. Cela nous permettrait deux choses fondamentales :
 
- accepter que la France est aussi un pays d’immigration, une évidence statistique qui est loin d’être une évidence dans les représentations collectives et dans le discours politique.
- construire des politiques d’accueil assumées, qui permettraient notamment de rendre beaucoup plus simple la question de la présence d’immigrés dans notre pays, bien loin de la montée des tensions auxquelles on assiste ces dernières années.
 
Question: Bref, la question de l’immigration a fini par s’imposer comme un "problème" permanent, à tel point qu’on a fini par oublier qu’il fut un temps où ce sujet était secondaire dans les préoccupations?
 
 
La question n’est pas tant de savoir si l’immigration est un sujet secondaire ou non, mais de savoir si l’approche du phénomène est positive ou malveillante. L’excitation malsaine qui existe autour de ce sujet est un symptôme de repli qui n’est jamais bon signe pour une société. Ca n’est pas un bon signe sur le plan de sa cohésion interne (on remarquera à cet égard que le « problème de l’immigration » se transforme aisément en « problème des enfants d’immigrés maghrébins et subsahariens », tenus chez certains et à rebours de la réalité massive comme non intégrés, sinon non intégrables). Il ne l’est pas plus sur celui de la vigueur des valeurs républicaines (on constatera d’ailleurs que ces dernières semaines Marine Le Pen en est venue à expliquer qu’il ne faudrait plus scolariser les enfants d’étrangers gratuitement !). Il ne l’est pas par ailleurs sur celui du respect des droits des nationaux (les attaques contre le très fantasmé regroupement familial est ainsi une remise en cause du droit à vivre en famille qui toucherait pour l’essentiel des Français, empêchés de réunir leur famille).  Il ne l’est pas enfin sur celui du rayonnement de la France, sauf à accepter que la France perde de son aura, aussi bien symbolique (France, pays des Droits de l’Homme) qu’économique et culturelle (par exemple, faudrait-il cesser d’accueillir plusieurs dizaines de milliers d’étudiants étrangers tous les ans dans nos Universités et écoles supérieures ?).
 
Cependant, il s’agit aussi de constater qu’une majorité de Français fait preuve d’ouverture, de refus du racisme et des raccourcis populistes. Ainsi que d’esprit d’entraide, comme l’a montré la « crise des migrants » durant laquelle une multitude d’individus et de structures ont fait jouer la solidarité. Il existe d’ailleurs un écart entre la présentation médiatique et intellectuelle du rapport des Français à l’immigration et les réalités de terrain. Ne nous laissons donc pas non plus enfumer par cette forme de doxa qui voudrait nous faire croire que le « peuple », les « vrais Français », les « gens normaux » seraient excédés par une immigration promue par des élites déconnectées. Les racistes sont minoritaires et auraient bon goût de ne pas cacher leur racisme derrière la référence au peuple. Le racisme est suffisamment indécent pour que ceux qui en sont porteurs aient au moins un espace de décence : assumer leur racisme. A moins qu’ils en aient une honte bienvenue qui devrait alors les amener à revoir un logiciel aussi daté que funeste.

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