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Publié le 25 Juin 2019

Crif - La rumeur d'Orléans : "Nous avons vite alerté la presse !", Eliane Klein

Eliane Klein est déléguée régionale du Crif Région Centre et originaire d'Orléans. En 1969, à l'époque où la rumeur d'Orléans se propage, elle y est professeure des écoles. Aujourd'hui, à notre demande, elle se remémore et relate les événements de la rumeur d'Orléans de l'intérieur. Nous vous remercions pour ce témoignage.

Nous avons grandi, mes frères et sœurs et moi-même, dans une famille juive traditionnelle, éclairés, très tôt, par le récit de l'antisémitisme meurtrier, de la Pologne jusqu'à la Shoah, ayant entamé à jamais le judaïsme européen.

Mais aussi, nous ont été transmis l'Histoire et l'attachement indéfectible à Israël, qui ne nous ont jamais quittés.

 

Au début du mois de juin 1969, j'ai appris par un appel téléphonique l'existence d'une rumeur dans ma ville, Orléans, accusant certains (jeunes) commerçants d'une « traite des blanches ».

Ma première réaction fut de rire d'une telle absurdité, mais ayant également appris le nom des boutiques concernées, j'ai aussitôt compris que l'on était face à de l'antisémitisme, d'autant plus que parmi la huitaine de noms, figurait celui d'un commerçant non juif, mais dont le nom pouvait évoquer un patronyme juif.

J'étais professeur à l'époque, j’ai donc fait part à une collègue de ma stupéfaction devant l'absurdité de cette rumeur.

Sa réponse : « Pourquoi je te croirais toi ! »

 

Ce fut un choc : Comment savait-elle que j'étais juive ?

Pourquoi était-elle au courant (comme tous les autres collègues), et moi non ?

Mais surtout, pourquoi accordait-elle un tel crédit à cette rumeur ?

 

Ce fut un bouleversement pour moi- dans tous les sens du terme, comme ce le fut pour ma sœur et un groupe d'amis.

Nous avons voulu en savoir plus.

Tous les préjugés antisémites "anciens" (que l'on pensait disparus) étaient à l'œuvre, répandus largement dans toute la région et au-delà.

Ce qui nous a paru le plus choquant fut l'adhésion d'enseignants à cette croyance, allant jusqu'à mettre en garde les élèves dans certains établissements de la ville (lycées de filles en particulier), leur conseillant de ne pas se rendre dans certains magasins, clairement nommés.

Le premier samedi de juin, nous sommes allées, ma sœur cadette et moi, voir sur le terrain ce qui se passait.

Ce jour-là, il y avait une foule haineuse, attroupée devant l'un des magasins incriminés, proférant des insultes et des menaces inquiétantes.

Le Président de la Communauté Juive, alerté par nos soins, nous avait recommandé de surtout ne rien faire.

(Il avait porté plainte, comme l'avaient fait les commerçants calomniés et, après enquête, la police n'avait bien sûr constaté aucune disparition.)

Ma sœur, alors étudiante à Paris et membre de l'UEJF, téléphona, dès l'après-midi de ce samedi, au responsable Simon Epstein, qui nous a enjoint de répliquer par les moyens offerts par notre démocratie.

 

Ce que nous avons fait immédiatement.

 

C'est à dire, écrire à de très nombreux médias quotidiens, hebdomadaires et mensuels, aux Associations de défense des Droits de l'Homme (Lica, Mrap, Ldh) et institutions et Associations juives nationales.

Sans internet, nous avons recopié, à la main, la même relation des faits, signée de nos deux noms et de mon numéro de téléphone. Nous avons pu poster ces lettres le samedi soir, car "détail" important : il y avait, à cette date, une poste ouverte assez tard.

 

Le lundi matin, Morvan Lebesque, du Canard Enchainé, m'appelait.

Les autres journalistes ont très vite relaté les faits (nous avons encore tous les articles).

À Orléans, la Nouvelle République et la République du Centre ont relayé toutes les informations, reprenant souvent les articles des médias nationaux.

À cet instant, j’aimerais rendre hommage au journaliste de la République du Centre, Henri Blanquet qui a couvert toute l'affaire pour la dénoncer, et qui a relayé toutes les actions organisées alors en réponse aux accusations délictueuses.

Manifestations de toutes sortes ont en effet été organisées, en particulier sous l'égide du Directeur de la Maison de la Culture, l'écrivain Louis Guilloux, et du metteur en scène, Olivier Katian.

 

La mobilisation des Orléanais, mais aussi au-delà, à toutes les réunions et meetings soutenus par les Associations des droits de l'Homme, certains partis politiques (comme le PS) et syndicats, ainsi que les institutions juives, fut importante. Madame Zay, veuve du Ministre Jean Zay, était notamment présente.

Il y eut en particulier la très belle lettre de l'Evêque d'Orléans, le regretté Monseigneur Riobé "À nos frères juifs".

 

Fr3 a réalisé quelques émissions à l'époque et quelques années plus tard, le film « Une vieille histoire », produit par la Maison de la Culture d'Orléans a été coréalisé par Pierre Muller, cinéaste et Luc Rosenzweig, journaliste.

J'ai été invitée aux "Dossiers de l'écran" en 1975 consacrés aux rumeurs. Je crois me souvenir que j'ai été la seule à prononcer le mot « antisémitisme ».

Fin 2018, j'ai participé au film de Christophe Fradin "de la Rumeur d'Orléans aux fake news d'aujourd'hui", réalisé avec des élèves du Lycée professionnel Gaudier Brzeska.

Le Cercil a organisé, en partenariat avec l'Amitié Judéo-Chrétienne du Loiret, une soirée consacrée à la « Rumeur, 50 ans après », en présence du Doyen de la Faculté de Droit d'Orléans, Pierre Allorant, du chercheur Pascal Froissart. Parmi la très nombreuse assistance, un ami de l'époque, Marc Korenbazer et Laurent Blanquet, fils du journaliste cité, ont témoigné.

Enfin un film tourné en juin par le documentariste Stéphane Granzotto, doit sortir en juillet sur France 3.

 

Eliane Klein / Crif Région Centre

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