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Publié le 13 Mars 2019

Crif / Opinion - Quid des profanations de lieux de culte et sépultures chrétiens ? Par Marc Knobel Historien Directeur des Etudes au Crif

Les profanations de lieux de culte et sépultures chrétiens sont abominables. Et les juifs de France veulent transmettre leur solidarité et leur fraternité aux victimes de ces profanations

Le 1er février 2017, lors d’une conférence de presse place Beauvau sur les actes racistes et antisémites, Bruno Le Roux, qui était alors ministre de l’Intérieur, révèle que les atteintes aux sites chrétiens (lieux de culte et sépultures), comptabilisées à part, ont augmenté de 245% entre 2008 et 2016. Avec 949 faits en 2016, en hausse de 17,4% par rapport à 2015, les actes visant des lieux chrétiens représentent 90% du total des atteintes aux lieux de culte (chrétiens, juifs ou musulmans). Une partie importante de ces atteintes aux lieux chrétiens sont des actes de vandalisme (399) et des vols d’objets cultuels (191), selon les données du ministère de l’Intérieur et de la délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah), rapporte l’AFP du 1er février 2017. En 2015, les lieux de culte et cimetières chrétiens, n’étaient pas plus épargnés « avec 810 atteintes, en hausse de 20 % », selon le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve (La Croix, 20 janvier 2016). « En tant que ministre des cultes, je ne peux accepter de tels actes. Ils (les profanateurs) doivent être sévèrement punis », ajoute M. Cazeneuve. Sur les 807 cas de profanations recensés en 2014 (deux par jour), la grande majorité d’entre-deux avaient pour cible des monuments chrétiens (206 cimetières et 467 lieux de culte).

Retour sur des profanations

Tout le monde se souvient de la profanation du cimetière de Carpentras. Dans la nuit du 8 au 9 mai 1990, à Carpentras où vit une communauté juive qui date de l’époque des Juifs du Pape, 34 sépultures juives sont profanées : stèles renversées et brisées, sans inscriptions antisémites. Mais, cette profanation réserve une mise en scène macabre. Le cercueil de Félix Germon, décédé 15 jours plus tôt, non recouvert de terre, est sorti de sa tombe. Le corps, extrait du cercueil, est posé nu face contre terre sur une tombe voisine. Un mat de parasol est retrouvé à côté de lui : on parle alors d’un simulacre d’empalement. Cette profanation provoque un vif émoi en France. Depuis, on semble s’en être étrangement habitué.

Novembre 2010 : le Commissaire pour les droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Thomas Hammarberg, se déclare profondément préoccupé par la profanation récente de 37 tombes dans deux carrés musulmans de cimetières à Strasbourg et de cimetières juifs en Alsace. Dans sa réponse, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Brice Hortefeux, précise que 485 cimetières et lieux de culte ont été dégradés en France entre le 1er janvier et le 30 septembre 2010. 410 l’ont été au préjudice de sites chrétiens, 40 de sites musulmans et 35 de sites israélites. Parmi les sites chrétiens figurent 179 cimetières et 231 lieux de culte. Pour les sites musulmans, il s’agit de 34 mosquées ou salles de prière et de six cimetières ou carrés musulmans. Les sites israélites visés se décomposent en 26 lieux de culte et neuf cimetières. Selon une note de 2009 de la Direction Générale de la Gendarmerie Nationale (DGGN), 83% des profanateurs sont des mineurs et 79% sont de sexe masculin. Par ailleurs, les profanations recensées par les gendarmes couvrent 95% du territoire.

Nouvelle précision : le nombre de profanation de lieux de culte et de cimetières est passé de 304 en 2008 à 621 en 2010. Fin octobre 2011, 509 affaires de ce type sont enregistrées. Ce constat est publié, mardi 29 novembre, par le groupe d’études sur la politique de prévention et de lutte contre les profanations des lieux de culte et des cimetières, présidé par le député Claude Bodin (UMP, Val-d’Oise). Les faits concernent majoritairement des lieux chrétiens (308 églises et 214 cimetières en 2010, des chiffres en augmentation de 33 % par rapport à 2009) puis les lieux musulmans (50 mosquées et 7 cimetières, +216%) et les lieux juifs (30 synagogues et 12 cimetières, -36% après une hausse spectaculaire entre 2008 et 2009). Les chiffres pour 2011 font état de 434 actes de dégradation dans les sites chrétiens, 41 sur les sites musulmans et 34 sur les sites juifs.

Présidé par Claude Bodin, député UMP du Val d’Oise et comptant 43 membres, le groupe d’étude sur la politique de prévention et de lutte contre les profanations de lieux de culte et de cimetières, poursuivait deux objectifs :

• En premier lieu, réaliser une analyse des faits recensés sur le territoire national en établissant, culte par culte, la nature des profanations, les motivations et le profil de leurs auteurs ainsi que de leurs victimes ;

• En second lieu, présenter des préconisations d’ordre législatif ou réglementaire susceptibles de favoriser la prévention de ces actes, la conduite d’action de sensibilisation et une meilleure prise en charge des familles tant au plan de la compréhension des procédures judiciaires que du soutien psychologique.

• Ainsi et pour prévenir la « banalisation » de « ce fléau », le rapport propose d’inclure dans les cours d’instruction civique un module abordant la thématique du respect dû aux morts, de même que la généralisation des systèmes de vidéosurveillance. Les députés estiment en revanche que l’arsenal juridique existant pour punir ce type de délits est suffisant.

Comme l’avaient déjà relevé des études précédentes, les passages à l’acte se produisent souvent en groupe, après une consommation excessive d’alcool, par désœuvrement, ou sont l’œuvre de personnes souffrant de troubles psychiatriques. Mais, si les cimetières de confessions chrétiens représentent à eux seuls 85 à 90% des théâtres des profanations, on parle aussi d’actes à connotations sataniques. Ces actes interviennent souvent le 30 avril (qui est à la fois l’anniversaire d’Adolf Hitler) et de la fondation de l’Église de Satan aux Etats-Unis.

Exemple : dans la nuit du lundi 30 avril au mardi 1er mai 2007, 114 tombes chrétiennes sont vandalisées au Mesnil-sur-Oger, petit village de la Marne : des croix sont descellées pour être placées selon des rites sataniques, et un Christ est renversé et recouvert de peinture. D’autres pics sont observés les 31 octobre de chaque année et les jours suivants, au moment des fêtes d’Halloween et jour de l’an sataniste, mais aussi lors des dates des solstices et d’équinoxes.

Pour les lieux juifs et musulmans, les profanations prennent un caractère raciste et antisémite. Exemple : environ 500 des 576 tombes du carré musulman du cimetière militaire Notre-Dame-de-Lorette, situé près d’Arras (Pas-de-Calais), sont profanées dans la nuit du dimanche 7 au lundi 8 décembre 2008 : de grandes lettres tracées à la peinture noire forment des inscriptions insultant la religion musulmane et citant également nommément la ministre de la justice de l’époque, Rachida Dati.

Autre exemple : la synagogue de Melun est totalement profanée dans la nuit du 22 juillet 2010 tout au long de sa longueur, sur environ 70 mètres de long, chaque inscription antisémite fait 70 centimètres de long ou de hauteur, environ. En janvier 2010, une trentaine de tombes du cimetière juif de Cronenbourg près de Strasbourg sont profanées, certaines taguées d’inscriptions antisémites et nazies.

On dit souvent que les auteurs des profanations sont de jeunes néonazis et l’on s’étonne et/ou se demande souvent (et à juste titre) comment de très jeunes gens peuvent entrer subitement dans le giron du néonazisme ? Plusieurs explications peuvent être données et de nombreuses analyses ont été faites sur le sujet. Mais, comme il n’est pas possible dans ce court article de parler longuement de ce sujet, nous retiendrons quelques pistes sommaires. Une sorte de « sous culture » misérable, mais pas forcément pauvre, se réfugie notamment dans le virtuel glauque, le rock métal.

Elle se nourrit généralement de salmigondis apocalyptiques, largement infectés par les virus racistes et antisémites d’une idéologie de la « suprématie blanche » que colportent une multitude de prétendues « églises (suprématistes ou satanistes) », et de groupuscules et de bandes de skinheads. Les skinheads ont notamment fait l’objet de grandes enquêtes et de milliers d’articles dans la presse, de rapports émanant d’organisations antiracistes, de monographies, de nombreux programmes de télévision, et même de films, « skinheads », et « Hail the new dawn ». Toutes ces enquêtes montrent que les skins sont très jeunes, entre treize et vingt-cinq ans, ils portent blue jeans, T-shirts « White power », bretelles rouges et chaussent de grosses bottes ou bottines. Ils sont issus pour la plupart de familles brisées et sont confrontés en permanence à une grande violence familiale. Lorsqu’ils sont interrogés sur le sujet, les skins évoquent d’ailleurs le manque d’affection paternelle. Le reste n’est que haine. Très vite, les jeunes s’identifient et idéalisent le nazisme qu’ils découvrent en regardant séries et films ou en lisant de grossiers fanzines et quelques bandes dessinées. Le nazisme apparaît à leurs yeux, comme une quête « purificatrice ». Devenus (néo)nazis, mais de pacotille, habillés de T-shirts et décorés par des têtes de mort, à leur tour ces jeunes déséquilibrés voudront jouer aux « petits soldats ». Le résultat est là : la violence perpétrée par les skins ces trente dernières années a causé la mort de dizaines d’individus et des milliers d’agressions racistes et antisémites sont à mettre à leur actif en Europe et en Amérique du Nord.

Et le satanisme ?

Au début des années 80, des formations « musicales » comme Megadeth et Slayer se signalent et flirtent avec des thèmes terrifiants. Megadeth a eu sa grande ration de polémique lorsqu’Andy Merrit, un jeune fan de quinze ans de Houston, tua sa mère pendant qu’il écoutait la chanson Go to Hell (Va en Enfer). Merrit expliqua que le Diable lui était souvent apparu lorsqu’il écoutait la musique de Megadeth, et qu’il lui avait dit d’en finir avec sa mère.

Pour sa part, le groupe Slayer débuta en 1984 avec un album cruel et sec : Show no mercy (Ne montre aucune pitié). Les membres du groupe prennent souvent des poses fascistes et nazies, reprises par la suite par un nombre important d’adeptes, parmi les groupes de metal les plus obscurs. L’une de leur chanson, Angel of death, dédiée à Joseph Mengele, n’aident pas à dissiper les soupçons sur leur possible néonazisme, extraits : « Auschwitz, la signification de la douleur, la raison pour laquelle je veux que vous mouriez. Mort lente, immense détérioration (…) Quatre cent mille de plus vont mourir. Ange de la Mort. Chirurgien sadique du trépas. Sadique de la plus noble lignée. Détruisant sans pitié au bénéfice de la race aryenne… » Slayer a continué à vomir sa furie et à lancer de violentes diatribes. Il est relayé par d’autres groupes. D’autres formations comme Dimmu Borgir exaltent leur aversion du judéo-christianisme ; se collent au satanisme (Infestead, Mactatus ou les Norvégiens de Crest of Darkness) ; évoquent le nazisme (Panzer Division) ou peuvent avoir un effet pervers sur la jeunesse, comme Angel Dust, dont l’une des chansons, « Bleed » parle de quelqu’un qui devient fou, qui s’enferme petit à petit dans une horreur quotidienne, sur laquelle il n’a pas de prises. Mentionnons enfin que sur le Net, les sites satanistes sont légions et leur influence est de plus en plus importante chez les adolescents.

Conclusion provisoire

On retiendra que tous ces adolescents et jeunes gens sont psychologiquement fragiles. Mais, parlera-t-on suffisamment de ces marchands de violence et de chaos qui concourent à transformer des adolescents en profanateurs froids et insensibles ? Reste que, comme les profanations se poursuivent, les enquêtes détermineront ce qu’il en est de ces énièmes profanations. Sont-elles le fait de jeunes délinquants, de paumés, ou de satanistes et/ou de skinheads et de néonazis ? Ce qui est sûr, c’est qu’à côté de jeunes en mal de sensations, habitués à se promener dans les cimetières à des heures tardives et se laissant entraîner dans une sorte de jeu de rôles, les satanistes et les néonazis sont deux des profils les plus courants de profanateurs. Ce qui est sûr enfin et quelles que soient leurs motivations, les profanateurs brisent toujours un tabou, l’ultime : celui du respect dû aux morts.

 

Note

Cet article avait été publié sur le site Trop Libre, le 6 février 2017