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Publié le 25 Mai 2020

Hommage - Albert Memmi, cet intellectuel juif

Il y avait en sa plume superbe, son sourire gracieux, sa délicatesse et sa gentillesse, tout le condensé et le merveilleux. Romanesque à ces heures, interrogeant le monde et les cultures, dénonçant le nationalisme, le colonialisme, le racisme, l’antisémitisme et les peurs, Albert Memmi s’est éteint à l’âge de 99 ans.

Par Marc Knobel, Historien, Directeur des Etudes au Crif

Lorsque nous parlons d’Albert Memmi, nous pensons forcément à l’intellectuel, l’écrivain, l’essayiste, le sociologue aussi, assurément consciencieux, besogneux et réfléchi et nous nous souvenons du Juif laïc. En quelque sorte, un intellectuel engagé, courageux, questionnant, écrivant, méditant presque sur l’état de son/de notre monde, au carrefour de plusieurs cultures.

Mais, comment résumer une œuvre aussi considérable, qui s’étend sur près de 60 années ?

Parce qu’il est né en 1920 dans la Tunisie sous protectorat français, deuxième enfant d’une fratrie de treize, parce qu’il est issu d’une famille juive (et pauvre) qui parle l’arabe, mais envoie ces enfants à l’école de l’Alliance Israélite Universelle, Albert Memmi aurait pu être un pont parfait entre trois cultures (juive, arabe, française). Mais, justement parce qu’il est né à l’époque coloniale, Memmi est destiné à vivre aussi les tourments, les questionnements d’une identité traversée également par des ruptures et l’incompréhension. C’est ainsi que, si Albert Memmi appartenait à la fois à la culture maghrébine et française, il n’appartenait peut-être à aucune des deux réellement. 

Il se situait plutôt sur un autre plan, celui de/du « Juif-Arabe. »  

Mais, le « Juif-Arabe » n’est pas/ne sera pas pour autant accueilli comme l’un des leurs par les colons français. Dans La statue de sel (p. 293), commentant l’antisémitisme de Vichy, il écrit ces mots glaçants :

« Lorsque les décrets parurent, je ne fus pas tant frappé par la catastrophe matérielle, les menaces pour l’avenir, que déçu, vexé. C’était la douloureuse, l’étonnante trahison, peut-être entrevue, mais si brutalement confirmée, d’une civilisation en qui j’avais placé tous mes espoirs, à laquelle j’accordais toute mon ardente admiration. […] L’Europe tout entière se révélait injuste. Je fus d’autant plus blessé dans ma dignité que j’avais ouvert mon âme sans précaution, que j’aspirais moi-même à l’Europe. »

Dans Portrait du colonisé suivi de Portrait du colonisateur (Préface de Jean-Paul Sartre, Paris, Buchet/Chastel, 1957, 193 p.), il raconte l’épisode suivant :

« En tout cas, je n'avais pas le dessein, à l'époque, de peindre ni tous les Opprimés, ni même tous les Colonisés. J'étais Tunisien et donc Colonisé. Je découvrais que peu d'aspects de ma vie et de ma personnalité n'avaient pas été affectés par cette donnée. Pas seulement ma pensée, mes propres passions et ma conduite, mais aussi la conduite des autres à mon égard. Jeune étudiant arrivant à la Sorbonne pour la première fois, des rumeurs m'inquiétèrent: « Avais-je le droit, comme Tunisien, de préparer l'agrégation de philosophie? » J'allai voir le Président du Jury : « Ce n'est pas un droit, m'expliqua-t-il ... c'est un vœu ». Il hésita, juriste cherchant les mots exacts : « Mettons que c'est un vœu colonial ». Je n'ai pas encore compris ce que cela signifiait en fait, mais je ne pus tirer de lui rien de plus et l'on imagine avec quelle tranquillité d'âme je travaillais par la suite. Bref, j'ai entrepris cet inventaire de la condition du Colonisé d'abord pour me comprendre moi-même et identifier ma place au milieu des autres hommes. Ce furent mes lecteurs, qui étaient loin d'être tous des Tunisiens, qui m'ont convaincu plus tard que ce Portrait était également le leur. Ce sont les voyages, les conversations, les confrontations et les lectures qui me confirmèrent, au fur et à mesure que j'avançais, que ce que j'avais décrit était le lot d'une multitude d'hommes à travers le monde.

Déchiré mais lucide, Albert Memmi raconte encore :

« Je n'ai acquis la nationalité française qu'en 1967, à 47 ans, et ne suis arrivé en France qu'après l'indépendance de la Tunisie, à la fin des années 1950. C'est à dire si j'ai connu de près les sentiments du décolonisé, ses difficultés et ses espoirs, ses hésitations, son ambivalence entre son pays d'origine et son pays d'accueil. J'ai ainsi vécu les problèmes d'intégration, une certaine précarité, une sorte de distance par rapport au monde intellectuel français, que, du reste, j'éprouve encore en partie aujourd'hui, mais je suis devenu, avec bonheur et reconnaissance, un écrivain francophone » (L’Express, 14 juin 2004).

Mais, pour le monde arabe, le « juif indigène », est doublement suspect en tant qu’européen et en tant que juif. Après l’indépendance de la Tunisie, en 1956, et bien qu’il ait soutenu grandement le mouvement d’émancipation de la Tunisie, Albert Memmi est considéré comme l’un des porte-paroles de la décolonisation (1), il ne parvient pas à trouver sa place dans le nouvel Etat devenu… musulman. Plus tard encore, partisan du dialogue israélo-palestinien, il met pourtant à mal dans Juifs et Arabes (Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1974, 224 p.) le mythe d’une coexistence idyllique en terre d’Islam.

Dans Portrait d’un Juif (Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 1962, 312 p.) et La libération du Juif (Paris, Payot, 1966, 272 p.), Memmi expose l’oppression vécue par le Juif dans une société majoritaire souvent hostile et démonte en parallèle toute accusation antisémite. Mais, il y forge des outils d’analyse : judaïsme, judaïcité et judaïté. Ce concept de Judaïté sera ensuite utilisé par de nombreux philosophes.

Dans Portrait d’un Juif, Memmi confie le plus intime et le plus essentiel de lui-même. Puis, il dresse le constat suivant :

« Le drame du juif est sans doute plus profond et moins accidentel que celui du colonisé. J'avais d'abord pensé qu'il se résoudrait dans des luttes plus larges. J'ai milité pour l'avènement du socialisme, de l'universalisme, dans les rangs du nationalisme tunisien. Puis j'ai retrouvé ma condition de juif inchangée, en Tunisie, après l'indépendance » (Le Monde, 9 juin 1962).

A la question de savoir s’il se considérait comme un intellectuel juif, Memmi répondra :

« Je suis un juif de condition, pas de conviction, un juif sociologique mais critique; je ne suis résolument pas un juif à kippa. Je ne récuse pas mon appartenance mais je crois qu'il faut s'en tenir à distance, qu'il faut considérer ses racines avec une certaine dose d'ironie. Il est plus facile de condamner les autres que de condamner les siens. Or la meilleure preuve d'indépendance est justement là, vis-à-vis des siens. Je ne vois pas pourquoi je m'interdirais de lire les Évangiles ou le Coran: le Sermon sur la Montagne est un texte admirable, et certaines paroles du Coran me parlent tout particulièrement. Pourquoi rejetterais-je ces acquis? Cela dit, c'est ainsi que vous devenez un empêcheur de tourner en rond, rôle parfois difficile. C'est inconfortable, mais je crois que tel devrait être l'honnête homme moderne » (Le Monde, 9 juin 1962).

 

Note :

1)    Il publie son premier roman largement autobiographique, La Statue de sel, en 1953 avec une préface d'Albert Camus. Son œuvre la plus connue est un essai théorique préfacé par Jean-Paul Sartre : Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur publié en 1957 et qui apparaît, à l'époque, comme un soutien aux mouvements indépendantistes.

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