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Publié le 23 Octobre 2020

Interview Crif - Le Décret Crémieux a 150 ans. Entretien avec Didier Nébot

Il y a tout juste 150 ans, le 24 octobre 1870, était promulgué le Décret Crémieux. Décret qui accorda la citoyenneté française aux 37 000 Juifs d'Algérie. Retour sur cet événement majeur de l'histoire des Juifs d'Algérie avec Didier Nébot.

Didier Nébot est un spécialiste de l'histoire des Juifs originaires d'Algérie. Il est président d'honneur de l'association MORIAL, mémoire et traditions des juifs d'Algérie, aujourd'hui présidée par Serge Dahan.

Propos recueillis par Johana M.

Le Crif - Pouvez-vous tout d’abord nous éclairer sur le contexte historique et la vie des Juifs en Algérie avant ce décret, car les Juifs avaient alors un statut à part, celui de dhimmi.

Didier Nébot - Avant l’arrivée des Français en 1830 la vie des juifs était particulièrement difficile en Algérie. C’étaient « des Dhimmis », soumis à des règles strictes régissant leurs vies. Ces règles étaient connues sous le nom de charte d’Omar et elles étaient passibles de la peine de mort pour certaines d’entre elles :

  • Interdiction de se moquer du Coran, d’avoir des relations sexuelles avec une musulmane, de détourner un musulman de sa foi, de porter des armes.
  • Obligation de porter un vêtement distinctif, Obligation de construire des lieux de culte ou d'habitations qui ne dépassent pas en hauteur ceux des voisins musulmans.
  • Interdiction d’enterrer ses morts en faisant entendre lamentations et prières, Interdiction de posséder ou monter des montures nobles comme le cheval.

Ce ne fut durant des siècles que plaintes et souffrances, voici ce que disait William Shaler, dans son Esquisse de l'Etat d'Alger, un homme neutre, qui n’était autre que le Consul général des Etats-Unis à Alger en 1830, juste avant la conquête française:

"Les Juifs ont à souffrir d'une affreuse oppression. Il leur est défendu d'opposer de la résistance quand ils sont maltraités par un Musulman, quelque soit la nature de la violence. Ils n'ont pas le droit de porter une arme quelconque, pas même de canne. Les mercredis et samedis seulement, ils peuvent sortir de la ville sans en demander la permission. Y a-t-il des travaux pénibles et inattendus à exécuter, c'est sur les Juifs qu'ils retombent.

Dans l'été 1815, le pays fut couvert de troupes immenses de sauterelles qui détruisaient la verdure sur leur passage. C'est alors que plusieurs centaines de Juifs reçurent l'ordre de protéger contre elles les jardins du pacha; et nuit et jour, il leur fallut veiller et souffrir aussi longtemps que le pays eut à nourrir ces insectes.

Plusieurs fois quand les janissaires se sont révoltés, les Juifs ont été pillés indistinctement; et ils sont toujours tourmentés par la crainte de voir se renouveler de pareilles scènes.
Les enfants même les poursuivent dans les rues, et le cours de leur vie n'est qu'un mélange affreux de bassesse, d'oppression et d'outrages. Je crois qu'aujourd'hui les Juifs d'Alger sont peut-être les restes les plus malheureux d'Israël."  

On peut comprendre que l’arrivée de la France fut une libération pour les juifs.

 

Le Crif - Ce décret établit aussi une discrimination inédite entre les juifs, élevés au rang de citoyens français, et les musulmans. Quelles ont été les conséquences de ce décret sur les relations entre les deux communautés ?

Les musulmans n’acceptèrent jamais de voir que les anciens dhimmis de l’empire ottoman avaient obtenu, en l’espace de quelques décennies, davantage de droits qu’eux.

Le ressentiment était profond, il y eut même une grande révolte en 1871 en Kabylie, contre les français et contre les juifs. 31 colons furent massacrés, seulement quelques mois après la promulgation du Décret Crémieux et que l’Algérie soit devenue un des 3 départements français.

Lors de ce massacre, le chef des insurgés proclama cette phrase restée célèbre : « Je veux bien me mettre au-dessous d’un sabre, dût-il me trancher la tête mais au-dessous d’un juif, jamais ! Jamais ! »

 

Le Crif - Cette année, nous commémorons le 150ème anniversaire du Décret Crémieux. En quoi cet évènement s’est-il révélé être un tournant majeur pour l’avenir des Juifs en Algérie ?

Les Juifs se sont très vite familiarisés avec les us et coutumes françaises. Ils se sont très vite sentis français.

En effet, j'explique dans mon livre 10 Commandements que je viens de publier :

« Qui aurait pu imaginer que les juifs d’Algérie, ces anciens DHIMMI, méprisés et humiliés, de l’Empire ottoman, se seraient si facilement intégrés à la civilisation occidentale, rejetant dans l’ombre les siècles troubles du Maghreb médiéval.  Ils jouissaient à s’en étourdir de cette exceptionnelle douceur de vivre sous le ciel bleu de l’Algérie française. »

C'est ainsi que, quelques décénnies plus tard, de nombreux juifs en Algérie française se sont engagés dans la Première Guerre mondiale aux côtés de la France, montrant leur attachement au pays.

Et presque un siècle plus tard, les Juifs, français depuis plus de 90 ans, ont quitté l'Algérie devenue indépendante. 

La question s'est posée pour certains Juifs originaires d'Algérie de rester ou de partir. Ils y vivaient depuis de nombreuses générations. Mais la situation en Algérie, les attentats commis contre la communauté juive, si nombreux, levèrent les derniers doutes de ceux qui hésitaient. Ils partirent, chassés parce que Français et parce que Juifs.

 

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