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Publié le 19 Septembre 2019

Interview Crif/Alfred Dreyfus - Entretien avec Alain Pagès : "Il y a incontestablement une actualité de l’affaire Dreyfus dans le monde qui est le nôtre"

Il y a 120 ans, le 19 septembre 1899, Alfred Dreyfus était gracié. Il sera réhabilité en 1906. À cette occasion, le Crif a interrogé Alain Pagès, professeur à l’université de la Sorbonne-Nouvelle. "Il y a incontestablement une actualité de l’affaire Dreyfus dans le monde qui est le nôtre, aujourd’hui. À cause, évidemment, de la résurgence de l’antisémitisme sous différentes formes, les plus violentes ou les plus pernicieuses."

Entretien réalisé par Marc Knobel, Directeur des Etudes au Crif

Le Crif - Alain Pagès, vous êtes professeur à l’université de la Sorbonne nouvelle, agrégé et docteur d’État. Vous avez publié plusieurs ouvrages, notamment Émile Zola. De «J’accuse» au Panthéon (2008) et Une journée dans l’affaire Dreyfus. «J’accuse», 13 janvier 1898 (2011). Cette fois, vous publiez chez Perrin, L’affaire Dreyfus. Vérités et légendes. L’affaire Dreyfus est toujours présente dans nos mémoires. Pourquoi l’est-elle ? Et en quoi, serait-elle si symptomatique que plus d’un siècle après, l’on fasse encore référence au «J’Accuse… !» d’Émile Zola et à l’affaire ?

Alain Pagès - Il y a incontestablement une actualité de l’affaire Dreyfus dans le monde qui est le nôtre, aujourd’hui. À cause, évidemment, de la résurgence de l’antisémitisme sous différentes formes, les plus violentes ou les plus pernicieuses. Mais je n’ai pas besoin d’insister sur cette question devant vous, car le combat contre l’antisémitisme, vous le menez vous-même depuis de nombreuses années, avec un grand courage. L’actualité de l’affaire Dreyfus, pour nous, vient aussi du fait qu’elle n’est pas une simple affaire judiciaire, mais qu’elle renvoie à toute une époque – une époque de transition, coincée entre deux siècles, la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, qui a vu s’édifier les bases de la démocratie sur lesquelles nous vivons. Je pense aux lois sur la laïcité du début du XXe siècle, issues du combat dreyfusard. Je pense aussi au rôle de la presse dans le débat public, au pouvoir des médias, à cette capacité qu’ils ont, aujourd’hui, à s’emparer de tous les événements, à les faire durer, à les transformer en un long récit qui occupe les lecteurs ou les auditeurs comme un feuilleton interminable. L’affaire Dreyfus a été vécue par le grand public, à la fin du XIXe siècle, comme un immense roman-feuilleton aux multiples rebondissements. En cela, elle annonce la façon dont fonctionnent les médias d’aujourd’hui qui sont des médias en continu, qui ne s’arrêtent pas de nous parler, ne nous laissent aucun répit. L’affaire Dreyfus, qui a duré plus d’une quinzaine d’années, est sans doute le premier exemple historique d’un événement – limité au départ, puis prenant de plus en plus d’ampleur – qui ne s’arrête pas, qui s’inscrit dans la continuité médiatique. Péguy (l’un des grands témoins de cette Affaire) l’avait bien compris. Il a eu ce mot où s’exprime bien la permanence de l’affaire Dreyfus : « Plus cette affaire est finie, plus il est évident qu’elle ne finira jamais. » D’autres témoins de cette Affaire (je pense à Julien Benda ou à Léon Blum) ont été jusqu’à comparer son retentissement à celui de la Révolution française ou à celui de la Première Guerre mondiale.

Le Crif - Dans cet ouvrage, vous posez en substance quelques questions qui constituent la charpente de cet ouvrage. Par exemple, sans être exhaustif de notre part, qui était au juste le capitaine Dreyfus ? Y a-t-il eu plusieurs affaires, plutôt qu’une ? Le « J’Accuse… ! » de Zola en offre-t-il un récit exhaustif ? Quels ont été les rôles réels des militaires Picquart et Esterhazy, du politique Clemenceau et de l’écrivain Péguy ? Les dreyfusards ont-ils inventé la forme de la pétition ? Vous évoquez les « fake news » de l’affaire Dreyfus. Pourquoi avez-vous adopté ce mode de présentation ?

Alain Pagès - L’ouvrage que je viens de publier se compose d’une série de courts chapitres qui s’efforcent tous de répondre à une question simple, ce qui m’a permis de décrire les principaux événements de l’affaire Dreyfus à travers les personnalités qui ont joué un rôle important – Dreyfus, Esterhazy, Zola, Picquart, Clemenceau, Péguy, etc. Ces chapitres sont relativement autonomes les uns par rapport aux autres. Le lecteur pourra les aborder dans leur ordre de succession, mais il pourra aussi choisir directement le chapitre qui lui convient en parcourant le livre comme il le souhaite. Publié chez Perrin dans la collection « Vérités et légendes », ce livre réfléchit précisément à l’opposition entre « vérité » et « légende » qui caractérise l’affaire Dreyfus, c’est-à-dire à cette recherche de la vérité, accompagnée d’une lutte permanente contre les légendes (les « fake news », comme on dit aujourd’hui), qui a marqué le combat des dreyfusards pour faire reconnaître l’innocence d’Alfred Dreyfus. Mon livre décrit les aspects judiciaires de l’affaire Dreyfus, les circonstances qui ont accompagné l’écriture du « J’accuse » d’Émile Zola, le rôle des expertises, le poids de l’antisémitisme dans l’idéologie de cette époque. C’est aussi une réflexion sur l’imaginaire de l’affaire Dreyfus, sur la façon dont elle a été transposée dans la littérature ou adaptée au cinéma – au moment où doit sortir sur les écrans, dans quelques semaines, une nouvelle mise en scène des événements de l’affaire Dreyfus, par Roman Polanski, dans un film qui se présente comme un « thriller ». Comme vous le savez, ce film, en dépit des polémiques qui l’entourent, vient d’obtenir le Grand Prix du jury à la Mostra de Venise.

Le Crif - Parmi les questions posées, celle-ci : « Zola fut-il victime de son engagement ? » Vous pourriez développer ?

Alain Pagès - Oui, j’ai consacré un chapitre aux conséquences, pour Zola, de son engagement dans l’affaire Dreyfus. Je n’ai pas insisté sur les circonstances de sa mort, car je l’avais fait dans d’autres ouvrages précédents. Je me suis contenté d’indiquer qu’il a probablement été assassiné, en septembre 1902, par le fumiste Henri Buronfosse, membre du service d’ordre de la Ligue des Patriotes de Déroulède : cet homme a reconnu, bien des années plus tard, avoir bouché la cheminée de la chambre à coucher du romancier, ce qui a provoqué son asphyxie. Mais, dans ce chapitre, j’ai voulu souligner ce qui a été, contre Zola, l’acharnement d’une foule imbécile, haineuse, au moment du procès de « J’Accuse… ! », en février 1898, et, pendant toute cette période, à travers toutes les lettres d’insultes que Zola a reçues. Ces insultes, on les retrouve dans la presse nationaliste et antisémite qui se déchaîne contre lui avec une grande violence. On les retrouve dans des pamphlets qui, à cette époque, étaient vendus par des camelots sur les boulevards, à Paris. L’un de ces pamphlets, par exemple, imprimé à plus de 100 000 exemplaires, se présente comme un faire-part de décès qui invite les acheteurs à se rendre à l’enterrement de Zola, le « pornographe, défenseur du traître Dreyfus » …

Le Crif - Enfin, vous dirigez l’admirable collection des Cahiers naturalistes, éditée par la Société littéraire des Amis d’Émile Zola, qui organise le Pèlerinage de Médan, en collaboration avec l’association « Maison Zola – Musée Dreyfus ». Pourriez-vous présenter les Cahiers à nos lecteurs ?

Cela fait plus de 30 ans que je dirige Les Cahiers naturalistes, revue de la Société littéraire des Amis d’Émile Zola. Cette revue a un site, et vos lecteurs pourront le consulter pour voir quel est le contenu des numéros (http://www.cahiers-naturalistes.com/). Chaque année paraît un volume d’environ 400 pages qui rassemble une série d’études non seulement sur l’œuvre de Zola, mais aussi sur les écrivains du mouvement naturaliste, d’une façon générale, et même sur l’histoire de l’affaire Dreyfus. Le numéro paraît, chaque année, au début du mois de septembre. Il précède le Pèlerinage de Médan qui se tient, tous les ans, le premier dimanche d’octobre. C’est une cérémonie littéraire d’hommage à Zola qui a, derrière elle, une longue tradition. Elle a été lancée au lendemain de la mort du romancier par ses disciples et ses amis. Elle s’est poursuivie pendant tout le XXe siècle. Et elle continue encore aujourd’hui, en attirant, chaque fois, une foule importante de fidèles ou de curieux. Depuis quelques années, elle a été relancée par les travaux de restauration de la maison de l’écrivain qui vont déboucher prochainement, au printemps de l’année 2020, sans doute, sur l’inauguration d’un « Musée Dreyfus », à côté de la maison. Mais j’aurai l’occasion de vous en reparler, je l’espère, quand les circonstances de cette inauguration se préciseront.

Photo d'Alain Pagès - (c) Bruno Klein

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