Actualités
|
Publié le 13 Juin 2013

Lettre de Daniel Mesguich, directeur du Conservatoire national supérieur d'art dramatique au Président de l’Université de La Rochelle

Daniel Mesguich a mis en scène plus de 200 spectacles. Il a été comédien dans d'innombrables pièces, films et téléfilms. Il est l'auteur d'ouvrages de référence sur le théâtre. La lettre que nous reproduisons ci-dessous a été adressée au Président de l'Université de La Rochelle où a été écrite et où a été jouée une pièce de théâtre reprenant de nombreux stéréotypes à l'encontre des prostituées, des pauvres, des femmes et des Juifs. 

Nous remercions Michel Goldberg qui enseigne dans cette université d’avoir attiré notre attention sur ce courrier.

Marc Knobel

Monsieur le Président,         

 

S’il est certain qu’une pièce de théâtre consiste essentiellement en le spectacle qu’elle présente, non en son seul texte, qui n’en est qu’une partie que, précisément, le travail scénique éclaire, déploie, transforme, s’il est certain que l’humour est, ou devrait être, le dernier mot d’un tel spectacle, et que ne pas lui faire assez confiance, c’est courir le risque de sembler en manquer soi-même (mais je ne crois pas, quant à moi, en être trop dépourvu, ni non plus, je crois, trop ignorer les lois du théâtre en général), je vous dis aujourd’hui, ayant lu Le Rôle de vos enfants dans la reprise économique mondiale, que les étudiants ont présentée à La Rochelle, que je considère cette pièce, comme dégageant – quoique je veuille bien penser pourtant que c’est à l’insu de la plupart de ceux qui l’ont mise en scène et jouée – des relents bien nauséabonds.

 

Les Juifs, certes, ne sont pas l’objet principal de ce texte. Ils ne sont ici attaqués et moqués qu’en passant. Mais voilà : c’est précisément cela, l’antisémitisme d’aujourd’hui en France : nous ne sommes plus en 1930, et voudrait-on écrire une pièce résolument antisémite que l’on ne ferait pas, de nos jours, autre chose : un texte pour faire rire, et où les juifs sont, tout naturellement, des banquiers véreux et dangereux, ou encore des chasseurs de têtes sans morale aucune et prêts à être achetés d’une liasse de billets.

 

Homme de théâtre (j’ai monté plus de deux cents spectacles) je n’aurais jamais, je vous le dis, monté une telle pièce. L’antisémitisme latent (puis, finalement, manifeste) n’en aurait pas été – bien que suffisante – la seule raison, d’ailleurs, mais passons.

 

Professeur (au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, à l’École Normale Supérieure de Paris), je n’aurais jamais laissé passer cela, j’aurais discuté, analysé, expliqué, et, je l’espère, convaincu… Directeur (du Conservatoire national supérieur d’art dramatique), je l’aurais, je ne crains pas de le dire, tout simplement interdite, puisque ne pouvant être présentée qu’es-qualité, et engageant mon établissement. Comme j’aurais interdit une pièce qui dénoncerait le viol en montrant, que sais-je, que leur auteur en aurait été tout naturellement des Roms, ou des Arabes, et où les Roms ou les Arabes n’auraient été que cela.

 

Car l’on trouve peut-être de par le monde des Juifs comme ce grand banquier immonde, pourquoi pas ? Mais on trouverait aussi de grands banquiers immondes protestants, anglicans, musulmans, etc.

 

Eh bien, nous dit-on : il a fallu choisir, et ceux-là sont juifs.

 

Ah ces juifs. Avec eux, on ne peut rien dire. Ils nous demandent même de cacher leurs noms, preuve que…etc. Preuve, surtout, qu’ils savent de quoi l’on parle, et qu’ils défendent des valeurs que l’Université de La Rochelle, me semble-t-il, devrait défendre.

 

Comme toujours en cette histoire d’antisémitisme, tout est à l’envers : dans la pièce, des juifs en viennent à s’attaquer à des enfants (des nouveau-nés), quand ce sont, dans la réalité, des milliers et des milliers d’enfants juifs qui sont morts assassinés

 

Mais c’est de l’humour, nous dit-on. On ne veut que fustiger, par des stéréotypes, la finance sans pitié. Nous savons, pourtant, que l’auteur, Éric Noël, est un néonazi bien connu au Canada pour ses opinions, et qu’il s’est entouré d’une poignée de jeunes néonazis rochelais pour produire cette pièce…

 

Non, rassurez-vous cette dernière assertion était de l’humour. J’ai seulement voulu fustiger le néonazisme (nul ne peut, n’est-ce pas, nier qu’il existe de-ci de-là des étudiants néonazis)…

 

La pièce s’en prendrait aux banquiers et, non, aux juifs. S’en prenant à un banquier juif, il s’en prendrait pourtant vraiment aux banquiers, mais faussement aux juifs ? À qui veut-on faire croire cela ? Ou encore : qui aurait intérêt à le croire ? Si des stéréotypes devaient être « dénoncés », il eut fallu créer un personnage d’antisémite comme il en a été fait du banquier, et non pas faire du banquier lui-même… un juif.

 

À moins que les juifs soient plus néfastes et davantage à dénoncer que les antisémites, à vous, monsieur le président, de vous déterminer.

 

On se fait banquier, mais l’on nait juif. Attaquer les uns (encore que cela dépende de la manière, n’est-ce pas) est un combat, attaquer les autres est un racisme. Aucun concept a priori politiquement correct de « liberté d’expression » ne tient devant cette évidence.

 

Je crains d’ailleurs que les uns, les banquiers internationaux, se moquent éperdument qu’un spectacle d’étudiants à La Rochelle les caricature. Je crains qu’ils ne se remettent bien vite de telles attaques, qui ne changeront rien, hélas, au monde comme il va (j’ai moi-même joué dans Capital de Costa-Gavras, film qui « dénonce » les méthodes de la finance internationale – film coproduit… par des banques. Les banquiers coproducteurs trouvaient qu’on ne les ménageait pas, et ils en souriaient sympathiquement). Je crains, ainsi, qu’il n’en soit pas de même, hélas, pour les autres, les juifs, pour qui toute goutte d’eau au moulin du racisme peut, nous l’avons hélas vu fort récemment encore, être fatale. Je demande à vos étudiants de penser à cette différence fondamentale avant de s’amuser à cette précision de caricature.

 

Le théâtre ne pardonne pas, tout y est symbole. Dès qu’on nomme ces banquiers juifs, les juifs sont autant attaqués que les banquiers.

 

Maladresse ? Je l’ai d’abord cru. Mais voici qu’en cette pièce, les juifs reviennent, en les personnes de deux rabbins chasseurs de (vieux) nazis qui d’abord ne veulent pas « pardonner » (c’est a priori mal, n’est-ce pas, comme s’il s’agissait d’une quelconque rancune : nulle réflexion sur le pardon, l’oubli, etc.) puis veulent bien cependant, et serrent la main du nazi… contre de l’argent !

 

C’est la goutte d’eau. Et voici les auteurs de la pièce dévoilés. Cette deuxième malhabileté n’est plus une malhabiletée et fait douter que la première le fût.

 

« Dénoncer les stéréotypes », disent les auteurs : des rabbins chasseurs de nazis qu’on achète avec des billets de banque ne sont pas un stéréotype (en connaissez-vous beaucoup, monsieur le président ?). Mais l’antisémitisme larvé qui préside à l’invention de ce genre de personnages, oui, est un stéréotype. Je croyais qu’il fallait dénoncer les stéréotypes, et non les conforter…

 

Pour finir, si ce n’est pas là l’intention consciente de la majorité des étudiants entraînés dans cette affaire, si celle-ci est ailleurs, alors il ne couterait rien, n’est-ce pas, d’appeler, dorénavant, la banque « Dupont », et de couper purement et simplement l’infâme court passage des Rabbins véreux, n’est-ce pas ? Pourtant si cela devait demeurer dans les représentations à venir, ah, si cela demeurait, il faudrait en conclure que…

 

Monsieur le Président, la liberté d’expression a bon dos.

 

L’humour a bon dos.

 

J’ai même entendu parler à ce propos, ô mon dieu, de Shylock et Shakespeare, ou de Montesquieu !….

 

Président d’une université, il vous appartient de savoir lire ce genre de dérives. Je vous rappelle que l’appel à la haine « raciale », même sous la forme différée d’un dialogue « rigolo » (ou qui se veut tel) est un délit.

 

En tant qu’homme de théâtre, et sans aucunement présumer des intentions du metteur en scène, dont je respecte a priori, le travail, je dis que ce texte est infamant et dangereux.

 

À vous de réagir, ou pas.

 

Veuillez agréer, monsieur le président, l’expression de mes salutations les meilleures.

Paris, le 12 juin 2013

 

Daniel Mesguich

Nos réseaux sociaux en direct

Votre demande a bien été prise en compte.
Nous vous remercions de votre intérêt.