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Publié le 19 Avril 2019

Revue annuelle du Crif 2019 - Sauf le nom. La mémoire, l'histoire, le nom, par Céline Masson

Le Crif bénéficie régulièrement de l’expertise et des contributions, analyses et articles de nombreux chercheurs et intellectuels sur les nouvelles formes d’antisémitisme, l’antisionisme, la délégitimation d’Israël, le racisme et les discriminations, les risques et enjeux géopolitiques et le terrorisme, notamment. Chaque vendredi, une contribution rédactionnelle publiée dans la Revue annuelle 2019 du Crif vous sera proposée. Bonne lecture !

Le Crif bénéficie régulièrement de l’expertise et des contributions, analyses et articles de nombreux chercheurs et intellectuels sur les nouvelles formes d’antisémitisme, l’antisionisme, la délégitimation d’Israël, le racisme et les discriminations, les risques et enjeux géopolitiques et le terrorisme, notamment.

Le Crif organise régulièrement des déjeuners avec des intellectuels et/ou des formations internes et externes sur ces sujets. Le Crif participe également à des colloques, en partenariat avec des institutions et des intellectuels de premier plan, Par ailleurs, des intellectuels prestigieux sont invités par l’association des amis du Crif.

L’institution produit également des documents dans le cadre de sa newsletter, de la revue Les Études du Crif, sur son site internet et sur les réseaux sociaux, en publiant régulièrement les analyses et les points de vue d’intellectuels. Des entretiens sont publiés également sur le site. Pour la collection des Études du Crif, plus de 130 intellectuels ont publié des textes.

C’est à cet effet, que nous avons demandé à plusieurs intellectuels de bien vouloir contribuer à notre revue annuelle.

Si les textes publiés ici engagent la responsabilité de leurs auteurs, ils permettent de débattre et de comprendre de phénomènes complexes (laïcité, mémoire, antisémitisme et racisme, identité…).

A cet effet, nous republierons tous les vendredis et pendant quelques semaines, une contribution publiée dans la Revue annuelle 2019, du Crif.

Le Crif remercie les contributeurs de cette revue d’enrichir ainsi notre réflexion.

Marc Knobel, Directeur des Etudes au Crif

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Sauf le nom. La mémoire, l'histoire, le nom, par Céline Masson.

Professeure des Universités, Centre d’Histoire des Sociétés, des Sciences et des Conflits, Université de Picardie Jules Verne, psychanalyste, psychologue à l’OSE (Œuvre de Secours aux Enfants

Dans le cadre de l’exposition Sigmund Freud : du regard à l’écoute, au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (10 octobre 201810 février 2019), on peut y lire cette phrase que Freud adresse à sa femme Martha le 2 février 1886 : « Il m’a souvent semblé que j’avais hérité de tout l’esprit d’insoumission et de toute la passion grâce auxquels nos ancêtres défendaient leur Temple et que je pourrai sacrifier ma vie avec joie pour une grande cause ».

C’est aujourd’hui, en 2019, avec « l’esprit d’insoumission » et avec passion, que les Juifs défendent la possibilité d’être heureux comme Dieu en France (Men ist azoy wie Gott in Frankreich) (1), expression yiddish qui indique qu’en France, on vit libres et en sécurité. Les événements antisémites meurtriers de ces quinze dernières années infirment tristement cet heureux (azoy) dicton. Toutefois, ce « Temple » intérieur perdure obstinément malgré la sécularisation et c’est « d’obscures forces émotionnelles » (2) (Freud) bien qu’indistinctes qui animent la vie juive ou encore le witz (esprit) juif.

Quel est cet essentiel de l’être-juif-sans Dieu dont parle encore Freud dans la préface à l’édition hébraïque de Totem et Tabou ? L’empreinte du temps et la mémoire des gestes qui se perpétuent de génération en génération dénués de tout sens religieux et pourtant, ils déterminent un ethos juif. Mais encore, l’empreinte des gestes de la petite histoire qui file de manière ininterrompue avec la grande histoire, celle qui tranche.

La mémoire des familles juives est souvent emplie d’un silence assourdissant et l’Histoire tonne encore pour chacun ; c’est ce bruit intérieur qui résonne comme un nouveau bris de cristal lorsqu’un juif est agressé en France (« bris de cristal » est l’expression utilisée par le premier ministre récemment au moment où il dévoilait une hausse des actes antisémites sur les neuf premiers mois de 2018).

« Errer dans notre ciel et dans notre mémoire

Ta figure, nuage, et ton nom, souvenir ! » écrit Victor Hugo, Les Contemplations, 1856.

C’est en souvenir des disparus que des familles juives sont revenues à leur nom « juif » depuis le revirement de jurisprudence en 2012 (3). Ces familles ont repris le nom « perdu » de leur père afin de le « sauver », comme certains le disent, de la disparition et le porter comme reste d’une histoire meurtrie. Le nom témoignerait alors du monde disparu. Comme si ce combat pour le nom visait à relever le nom d’une famille inscrit dans l’Histoire de France, nom francisé par nécessité de ne plus faire sonner la « consonance israélite » (4) (« c’était comme un faux nez » énonçait Olivier Rubinstein dans le film que nous avions réalisé (5). « Rendez-nous nos noms, nous Juifs qui avons été fidèles à la France et que l’État français a trahis sous le régime de Vichy ». On sent bien que la tournure que prenaient ces démarches faisait valoir un combat en réparation.

Seul le nom est le témoin de l’histoire, une histoire radicale où la mort est une mort à outrance, où toute trace de mort justement devait disparaître afin d’annuler non seulement la vie mais aussi la mort. Le nom est comme l’ombre portée des disparus d’une filiation. Le nom du père, du grand-père, un nom d’un ailleurs géographique témoignant d’une langue, d’une culture, d’un lieu d’exil, ce nom qui bien souvent identifiait les Juifs et les menaçait aussi de mort. De quelle facture est-ce crime ? Pierre Legendre parle de « crime typiquement généalogique » (6). Le principe même de l’extermination consistait à supprimer la lignée, les fils et les filles, éteindre radicalement la vie ; c’est un meurtre de masse de plusieurs générations.

Comme l’écrit Gérard Rabinovitch « UN spectre hante la modernité. Il y a fait sidération par ses conséquences épouvantables et ses dommages durables dans la culture, sous formes de disséminations variées » (7). La Shoah a fait quelque chose à la culture et le souvenir est impérissable mais l’écrivain a pris la plume pour dire et ne pas dire, pour continuer à penser « ce qui s’est passé là-bas » (8) pour « ressentir » les impressions écrit encore l’écrivain David Grossman. Alors que peut l’art ? Cette voie royale d’accès à l’innommable et à la désidération qui à l’aide du stylet rouvre la mémoire des visages soufflés par le temps.

La troisième génération après la Shoah est celle qui va poser la question du droit à la transformation là où la première revendiquait le droit à l’oubli (« il ne faut plus parler de cela, c’est du passé »). Transformer la douleur, « rester là, tenir » (9) (Celan).

 

Notes

1. Au XIXème siècle, cette phrase témoignait de l’état d’esprit des juifs d’Europe centrale qui idéalisaient la France républicaine et laïque, le premier pays leur ayant accordé l’émancipation (processus de libération qui leur a permis d’obtenir la citoyenneté et la pleine égalité de leurs droits par le vote de l’Assemblée constituante en 1791).

2. En écho à la phrase de Freud suscitée : « (…) il restait assez de choses capables de rendre irrésistible l’attrait du judaïsme et des Juifs, beaucoup d’obscures forces émotionnelles – d’autant plus puissantes qu’on peut moins les exprimer par des mots – ainsi que la claire conscience d’une identité intérieure, le mystère d’une même construction psychique » Sigmund Freud, (Correspondance (1873-1939), Paris, Gallimard, 1966, p.398). (Je souligne).

3. C. Masson, N. Felzenszwalbe, Quand des Juifs revendiquent leur identité perdue, aux éditions Desclée de Brouwer, Paris, novembre 2012. Avec la préface d’Annette Wieviorka, et la postface de Daniel Sibony.

4. « En 1947, le Conseil d’État reconnaissait explicitement la « consonance israélite » en tant que motif légitime de changement. Les requêtes et les décrets se sont multipliés de 1947 à 1957, pour décroître progressivement ensuite : sur cette période, on relève 2150 décrets, concernant de 8 à 10000 personnes, soit 5% de la population juive de nationalité française à l’époque, sans compter les francisations de noms obtenues à l’occasion de naturalisations, près de 400 par an. », N. Lapierre, « L’esquive et la trace : sur la francisation des noms » dans C. Masson, M. Wolkowicz, La force du nom : leur nom, ils l’ont changé, Editions Desclée de Brouwer, Paris, 2010, pp.69-70.

5. « Et leur nom, ils l’ont changé », 2009, Studio Vidéo : séquence de la famille Raimbaud / Rubinstein, entre père et fils.

6. P. Legendre, « La Brèche. Remarques sur la dimension institutionnelle de la Shoah », Sur la question dogmatique en Occident : aspects théoriques, Paris, Fayard, 1999, p.340.

7. G. Rabinovitch, (2003). « Inquiète ton voisin comme toi-même », Notes critiques sur Modernité et Holocauste de Zygmunt Baumann, Travailler, 10, (2), 163-184. doi:10.3917/trav.010.0163.

8. D. Grossman, Dans la maison de la liberté, Seuil, Paris, 2018, p.18.

9. P. Celan, Choix de poèmes réunis par l’auteur, Edition bilingue, traduction et présentation de Jean-Pierre Lefebvre, Poésie / Gallimard, Paris, 1998, pp.232-233. « RESTER LÀ, TENIR, dans l’ombre de la cicatrice en l’air ».

 

Cet article a été rédigé pour la revue annuelle du Crif.

Nous remercions son auteure.

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