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Publié le 3 Juillet 2014

Trois questions à Alain Chouraqui, lauréat de la Médaille 2014 du CRIF Marseille-Provence

Directeur de recherche au CNRS, Président de la Fondation du camp des Milles – Mémoire et Éducation, Chaire UNESCO, Alain Chouraqui a reçu le 26 juin la Médaille 2014 du CRIF Marseille-Provence. 

Que pensez-vous de la montée de l’antisémitisme aujourd’hui ?

Je suis inquiet bien sûr de voir les Juifs et toute la société pris en tenaille entre des terroristes djihadistes et la montée de l’extrême droite héritière de Vichy, dont les haines peuvent d’ailleurs se nourrir l’une de l’autre. Mais les Juifs ont tellement vécu de moments plus durs dans leur histoire que le désarroi de certains devrait être remplacé par l’apprentissage progressif d’une société aujourd’hui plus violente, spécialement à l’égard des Juifs. Apprenons de l’exemple israélien : prendre fermement toutes les mesures de sécurité nécessaires, mais continuer à vivre normalement et ne pas faire le jeu des ennemis.

Et puis il y a deux facteurs dans notre pays qui devraient faciliter cet apaisement : l’antisémitisme est à un niveau historiquement bas dans le peuple français et ne progresse pas  depuis longtemps. Il concerne une minorité souvent violente, mais cet arbre dangereux ne doit pas cacher la forêt. Et puis les pouvoirs publics sont aujourd’hui très attentifs aux besoins de sécurité de la communauté. C’est là que l’on voit d’ailleurs à quel point il est essentiel que le pouvoir ne bascule pas vers un régime autoritaire aux tendances nationalistes et intolérantes, notamment sous prétexte d’anticommunautarisme.

Dans ce contexte, quelle place pour les Juifs dans la société ?

Les Juifs peuvent une nouvelle fois aujourd’hui être de ceux qui alertent toute la société et qui résistent aux  engrenages en cours. Parce que c’est dans leur vocation humaniste voire religieuse, parce qu’ils s’appuient sur leur expérience historique, et parce que le mauvais sort fait aux minorités –et en particulier l’hostilité historique aux juifs toujours minoritaires hors d’Israël- est le révélateur de maux profonds dans toute la société, qui annonce des menaces pour tous, y compris pour ceux qui croient encore que l’arbitraire ne touche que les autres. L’antisémitisme est un cheval de Troie efficace contre la République et les libertés de tous. Car les racismes, l’antisémitisme et les intolérances religieuses ont un pouvoir de contamination et un potentiel explosif exceptionnels, justifiant une vigilance et une fermeté, elles-mêmes exceptionnelles. L’irrationnel des passions et de la violence racistes empêche vite le débat démocratique d’apaiser normalement les tensions d’une société. Et ne voit-on pas que le racisme devient l’aliment principal de tous les extrêmes, au point d’unir souvent ultra-droite et ultra-gauche ? Ce fut d’ailleurs le cas du national- socialisme parfois rebaptisé aujourd’hui national-populisme pour avancer masqué.

Au Camp des Milles, vous présentez ces mécanismes pour la première fois sur un lieu de mémoire dans le monde.

Auschwitz est devenu un repère pour toute l’humanité et c’est ce repère partagé que la conscience et la loi interdisent d’affaiblir. Entre autres leçons majeures, la Shoah livre deux  clés de compréhension utiles au présent:

- C’est dans les commencements des engrenages dangereux qu’il faut réagir fermement, chacun à sa manière et à sa place, car si les résistances contre les extrémistes finissent toujours par être efficaces, elles sont de plus en plus difficiles voire sanglantes au fil du temps et d’emballements parfois immaîtrisables ; en quelques mois, des provocateurs violents et une alliance avec des partis démocratiques affaiblis ont pu - et peuvent encore- conduire à l’autoritarisme criminel, aux  premiers camps...

- C’est le basculement vers un pouvoir autoritaire qui constitue toujours l’étape décisive dans le crescendo antisémite, comme dans les atteintes à toutes les libertés. Un tel pouvoir peut arriver par les urnes, sans même qu’une majorité soit nécessaire : a-t-il fallu l’adhésion de plus d’un tiers des Allemands pour installer Hitler ? Mais le vote ne donne pas pour autant une légitimité démocratique à un tel pouvoir, car la démocratie est un régime politique qui comprend d’autres principes essentiels que l’élection au suffrage universel (respect de l’opposition, des droits et libertés, des minorités, des médias…); sinon le nazisme ou le stalinisme devraient être considérés comme démocratiques !

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