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Publié le 6 Septembre 2015

Une photo peut-elle changer le cours d'une guerre ?

Analyse d'Alain Genestar, ancien directeur de la rédaction de "Paris Match".

Propos recueillis par Hervé Brusini, interview publiée sur France Télévisions le 3 septembre 2015
La photo d'Aylan Kurdi, un enfant syrien retrouvé mort sur une plage de Turquie, mercredi 2 septembre 2015, émeut le monde entier. Dans une absolue sobriété, que montre-t-elle ? Une vie naissante fauchée par les fulgurances des guerres, une vie qui cherchait un refuge et qu’un policier turc semble saluer par un temps d’arrêt. L’image choque et provoque. Faut-il la publier ? A quelles fins ? Une image peut-elle stopper la violence des hommes ? Voici les réponses d’Alain Genestar, ancien directeur de la rédaction de Paris Match, qui dirige aujourd’hui Polka magazine. Ce spécialiste du photojournalisme a souvent eu à décider de la publication d’images chocs.
Francetv info : On se souvient de la photo de cette petite fille brûlée par le napalm, courant et hurlant, photographiée en 1972 pendant la guerre du Vietnam. Ce cliché a été publié grâce à l’insistance de journalistes de l’agence Associated Press face à leur directeur qui refusait de le diffuser en raison de la nudité de l'enfant. C’est aujourd’hui l’une des plus célèbres photos du XXe siècle. Peut-on dire que cette image a changé le cours de la guerre ? 
Alain Genestar : Cette fameuse photo, on la recevait comme un coup de poing en pleine figure. Et on dit souvent qu’elle a arrêté la guerre du Vietnam. C’est faux. De fait, cette image était très puissante et l’opinion publique s’en est emparée. La colère contre cette guerre a redoublé. Mais le conflit se serait arrêté de toute manière. Disons que la puissance de cette image a symbolisé le mouvement de l’opinion pour que cesse l’engagement militaire américain au Vietnam.
Mais ce n’est pas cette image qui a stoppé la guerre. Il faut faire attention à ce que l’on dit. Une photo n’arrête pas une guerre. En revanche, comme des mots, comme des reportages télévisés, une photo peut contribuer à donner des arguments, alimenter des dossiers. Elle peut même fournir des preuves pour la justice internationale.
Vous pensez à quoi en particulier ?
Je pense aux images rapportées de Syrie par le photographe de guerre Laurent Van der Stockt. On y voit l’utilisation d’armes chimiques. Cela n’a pas déclenché de réaction militaire des Etats-Unis, alors que Barack Obama avait qualifié l'usage de telles armes de "ligne rouge". En revanche, ces photos pourront constituer des éléments cruciaux dans un futur procès international, s’il a lieu.
Je tiens à dire que les journalistes ne sont pas des enquêteurs de police. Quand nous publions une image, on doit toujours expliquer les circonstances de cette prise de vue. Dans le cas de la Syrie, nous n’avons ni la vocation, ni les moyens de pousser les investigations pour savoir d’où viennent ces armes chimiques. Ce sont les enquêteurs qui doivent établir qui a fourni ces armes, quels combattants les ont utilisées. Nous, journalistes, nous voyons presque exclusivement les victimes de ces armes. Ces photos ne sont donc qu’un élément de preuve. C’est peut-être aussi pour cela qu'elles ne peuvent pas changer le monde.
Y a-t-il d’autres exemples de photos chocs comme celle de la petite fille au Vietnam ?
Avec cette intensité, non, pas vraiment. Je pense plutôt à des travaux de photographes, comme ceux de l’Américaine Stephanie Sinclair. Pendant des années, elle a pris des images de mariages d’enfants en Afrique de l’Est et dans d’autres zones du monde. Dans ces pays très pauvres, les enfants sont utilisés comme monnaie d’échange entre les familles. Cette photographe fournit un travail méthodique qui ne juge ni ne condamne. Elle porte seulement à notre connaissance des choses absolument indignes...Lire l'intégralité.