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Publié le 21 Janvier 2004

Chroniques d’un buveur de lune. Essai sur le Mal et l’Amour, de Morad El Hattab. Préface de Raphaël Draï. En annexe de l'ouvrage, un traité sur l'AntiJudaïsme...

Le parcours personnel de Morad El Hattab est assez inhabituel pour qu’on s’y attarde quelque peu. Ce jeune philosophe dolois d’origine marocaine, président de l’Observatoire citoyen pour la démocratie et ancien candidat aux élections municipales dans sa cité du Jura, est un musulman adepte d’Emmanuel Levinas et profondément marqué par la tragédie de la Shoah.



S’il reconnaît volontiers être critique envers la politique menée en Israël par Ariel Sharon, Morad El Hattab, par ses nombreuses prises de positions, s’est élevé vigoureusement contre la nouvelle forme d’antisémitisme apparue en France et en Europe depuis la seconde Intifada. Sous-titrées « Le Mal et l’Amour », les pensées de l’auteur sont rassemblées sous le titre un peu mystérieux de « Chroniques d’un buveur de Lune ».

Dans sa préface de l’ouvrage, Raphaël Draï n’hésite pas à affirmer que Morad El Hattab, « nomade au sens abrahamique, musulman fraternel qui rappelle que le Dar El Islam se doit d’être le Dar El Salam, la demeure de la paix, bien que « buveur de lune », n’a rien du lunatique ». Et, de fait, tout au long de ces chapitres composés de courtes séquences, l’auteur nous entraîne dans une réflexion profonde sur le Mal et sur l’Amour. Avec, en permanence, un regard sur l’indicible, sur Auschwitz.

Tel Adorno, se demandant si après la catastrophe de la Shoah, on pouvait encore écrire des poèmes, Morad El Hattab se pose la question : « Peut-on tenir une réflexion sur le mal sans qu’elle soit immédiatement invalidée, rendue caduque par le débordement de son propre objet, excédée par son trop-plein de réalité ? »

Car, dit-il, « les camps de la mort posent avec une acuité exceptionnelle la question de la légitimité même de la pensée philosophique ». C’est pourquoi « Nul doute qu’après Auschwitz, il nous faille philosopher autrement ». Mais, il ne faut pas abdiquer. Établissant une judicieuse distinction entre le « Je » et le « On », Morad El Hattab montre comment les exécutants nazis ont été déstructurés en abandonnant leur propre jugement, leur propre responsabilité, leur « Je », pour un « On » collectif meurtrier.

Un chapitre est consacré à l’anti-judaïsme. « Être antisémite, dit l’auteur, n’est ni intéressant, ni « révélateur », ni « représentatif », c’est tout simplement proclamer sa haine pour une religion essentiellement éthique et dont les enseignements ne visent qu’à donner à l’homme la maturité nécessaire pour assumer sa liberté face à Dieu ». L’ouvrage s’achève par un texte qui peut sembler hors-sujet et superflu : « La beauté insondable de l’âme japonaise ». C’est pourtant dans ce long poème conclusif qu’on découvre enfin l’origine du titre du livre car on y lit que « Les Japonais me semblent être des buveurs de lune qui vivent dans une optique spirituelle ». Après tout, le célèbre « chasseur de nazis », Simon Wiesenthal, n’a-t-il pas, en son temps, dans une étude sur les « tribus perdues », rappelé les grandes similitudes qui existent entre les rites juifs et ceux des shintoïstes japonais ?(*).

Comme tout ouvrage philosophique, le livre de Morad El Hattab est parfois difficile d’accès, mais la démarche de cet auteur, pour le moins originale et réconfortante, mérite d’être encouragée.

Jean-Pierre Allali

Morad El Hattab. Chroniques d’un buveur de lune. Du mal et de l’Amour.
Éditions Jacques-Marie Laffont. Novembre 2003. 332 pages. 16€

Note :

(*) Simon Wiesenthal. Le voile de l’espoir. La mission secrète de Christophe Colomb. Éditions Robert Laffont. 1992.

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