Jean Pierre Allali

Membre du Bureau Exécutif du CRIF, Jean-Pierre Allali préside la Commission des Relations avec les Syndicats, les ONG et le Monde Associatif.

Lectures de Jean-Pierre Allali - Juifs en Pologne : Quand la Pologne a cessé d’être une terre d’accueil, par Alexandra Subrémon

27 Janvier 2021 | 150 vue(s)
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Juifs en Pologne : Quand la Pologne a cessé d’être une terre d’accueil, par Alexandra Subrémon (*)

 

Née en 1947 à Strasbourg où sa mère était employée au consulat de Pologne, Alexandra Félicie, Geneviève Ola Krobicka-Subrémon, n’a découvert sa judaïté que sur le tard.  Dès lors, elle s’est lancée frénétiquement dans la recherche de ses racines familiales, grâce, notamment à un cahier rédigé par son père. Des mémoires, en somme, qui lui ont été remis par sa mère peu avant sa mort

Il était une fois deux jeunes gens juifs, originaires de Zloczòw en Galicie orientale, qui venaient de se marier quand la Guerre éclata : Izrael Szapiro et Pola Pessah Liliensztajn. Fuyant Varsovie sous les bombes en 1939, le couple se retrouve dans la partie de la Pologne orientale alors occupée par les troupes soviétiques. Désormais nantis d’un passeport soviétique, ils feront néanmoins le choix de retourner à Varsovie, au sein du ghetto, à l’été 1941, alors sous la coupe des nazis. Une façon incompréhensible de se jeter dans la gueule du loup mais que de nombreux Juifs choisiront néanmoins. Et comme des milliers de Juifs, les Szapiro décident, en 1942, de fuir le ghetto. Non sans changer par prudence d’identité : les voilà désormais Stanislaw Krobicki et Maria Napierska. 

Hélas, l’antisémitisme polonais qu’on aurait pu croire disparu après la Guerre, s’envenime. Les époux Krobicki, âgés, malades et qui ont perdu leurs emplois,  décident d’envoyer leur fille, Alexandra, en France

Le récit miraculeusement retrouvé du père est présenté en italique pour le distinguer des commentaires très documentés de la fille. La vie épouvantable au sein du  ghetto dont la superficie se rétrécit au gré des lubies de l’occupant : la faim, la peur, les petits boulots, les trafics, la contrebande, la corruption, le Judenrat, conseil juif dirigé par Adam  Czerniakòw, souvent critiqué mais qui finira par se suicider en laissant ce message : « On veut que je tue de mes propres mains les enfants de mon peuple ». La résistance, aussi avec des actions symboliques comme la fourniture par les ouvriers juifs de lots d’uniformes aux poches et aux boutons cousus à l’envers et aux manches inversées. Et, pour finir, la déportation et le massacre. On estime qu’environ 300 000 Juifs de Varsovie seront dirigés vers les camps de la mort durant les mois de juillet-août 1942. « En Pologne, le monde juif a été anéanti ».

Quand on y pense aujourd’hui, remarque Alexandra Subrémon, on réalise quelque choses de véritablement surréaliste : « Les Allemands ont été dépendants, pour leur équipement militaire, du travail juif du ghetto, les Juifs du ghetto ont participé à l’effort de guerre qui devait entraîner leur anéantissement. ».  L’aberration à l’état pur !

Les parents de l’auteure, nantis de faux papiers, parviennent à s’échapper du ghetto, mais seront arrêtés par les Allemands et déportés dans un camp de travail à Kassel dans le land de Hesse, de septembre 1942 à mai 1945. Ils devront leur libération à l’armée américaine. De retour à Varsovie, avec en tête le rêve chimérique d’une patrie retrouvée, le couple tentera, malgré un antisémitisme rampant et une administration tatillonne, de reprendre une vie normale. « Mon père, après tant de souffrances, apprécie ce retour à la vie ». 

Hélas, la chasse aux Juifs, la « nagonka » et, au fil des ans, la haine d’Israël et l’antisionisme, la vie en Pologne, pour les quelques milliers de Juifs qui y demeurent encore, devient intenable. Alexandra, qui a achevé ses études,  quitte le pays et part, seule, en 1969, à Strasbourg., accueillie par de lointains parents. Une nouvelle vie commence. 

Quant à ses parents, son père est mort d’épuisement dans un hôpital de Varsovie le 30 mai 1980. Sa mère, elle, désespérée, a mis fin à ses jours en France, en 1993.

En deuxième partie de cet ouvrage très original et sous forme de postface, Konstanty Gebert répond à la question : « Que s’est-il passé ensuite ? »

Eh bien, l’infime minorité restante des Juifs polonais, en gros vingt mille âmes, a tenté de se réorganiser. Notamment par le biais d’une ZUL, université volante, avec des réunions se tenant dans des appartements privés. En 1983, les autorités ont rendu aux Juifs, mais seulement à titre d’usufruit, la synagogue de Varsovie. En 1997, un mensuel juif, Midrasz, a vu le jour, Mais de nombreuses questions restent en suspens. Ainsi, malgré les travaux d’historiens sur les massacres de Juifs par des Polonais comme à Jedwabne, la Pologne ne veut pas entendre parler d’une quelconque responsabilité polonaise dans le drame de la Shoah. On va même jusqu’à parler de « crimes réciproques », les Juifs étant accusés d’avoir trahi la Pologne en soutenant l’occupation soviétique. 

L’effondrement du communisme, l’ancrage de la Pologne nouvelle dans l’UE et dans l’OTAN, n’empêchent pas « Les Protocoles des Sages de Sion » d’être en vente libre sur les étals ou, comme en mai 2019, des dizaines de milliers de manifestants défiler avec pour mot d’ordre « Les Juifs sont des hyènes de l’Holocauste ». Et pour ce qui est des biens juifs confisqués, les procédures de restitution sont dans l’impasse totale.

Pour l’auteur, qui porte la kippa dans la rue et qui estime être plus en sécurité à Varsovie qu’à Paris, les Juifs de Pologne sont, de nos jours, comme les canaris de la mine, qui, autrefois, signalaient le danger d’éboulement aux mineurs. Car, hélas, « les gaz sont toxiques pour tout le monde ».

Un corpus conséquent de notes et des photographies familiales complètent cette belle étude.

À découvrir ! Afin que nul n’oublie.

 

Jean-Pierre Allali

(*) Éditions Le Bord de l’Eau. 2020. Préface d’Audrey Kichelewski. Postface de Konstanty Gebert. 214 pages. 20 €.