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Publié le 3 Décembre 2021

France - Juifs d’Algérie, les adieux à la terre des aïeux

Dans une BD, Benjamin Stora et Nicolas Le Scanff retracent l’histoire millénaire d’une communauté qui dût s’exiler en 1962.

Publié le 1 décembre dans Libération

Benjamin Stora n’en finit pas de raconter l’Algérie, pas moins de quarante ouvrages en quarante ans, et on ne s’en lasse pas. Né lui-même dans la communauté juive de Constantine en 1950, cet historien a vécu de près la guerre d’Algérie et le départ des Français, juifs ou non. Alors que l’on s’apprête à célébrer les soixante ans de la signature des accords d’Evian qui, en mars 1962, ont marqué la fin d’une guerre qui continue à receler des taches d’ombre, Stora a entrepris de raconter, avec l’illustrateur Nicolas le Scanff, une Histoire dessinée des juifs d’Algérie, de l’Antiquité à nos jours, qui prolonge son Histoire dessinée de la guerre d’Algérie, publiée en 2016 avec Sébastien Vassant. Très didactique, cette bande dessinée peut être lue à tout âge et balaie aussi bien les traditions religieuses et culturelles que les grands moments politiques qui ont jalonné la vie des juifs en Algérie.

Le décret Crémieux

Alors qu’il numérise des photos de famille, un jour de septembre 2019 à Sarcelles, David, un adolescent descendant de juifs des Aurès, tombe sur le portrait, peint en 1878, d’une «jeune femme indigène» d’Algérie. Il s’agit de Bellara, la grand-mère de son arrière-arrière-grand-père Nathan, le seul portrait de famille qui subsiste de cette époque, 1878, huit ans après le décret Crémieux adopté par la puissance occupante, la France. Un décret éminemment important pour les juifs d’Algérie. Après la longue domination arabe puis ottomane, il va leur permettre d’être considérés comme des citoyens français à part entière. «Le décret Crémieux leur donnant automatiquement la nationalité française, les juifs d’Algérie ont connu leur premier exil, celui qui les a séparés des autres “indigènes”, les musulmans, explique Stora. Ils apprennent le français et l’histoire de France en tenant graduellement à l’écart leur héritage hébraïque et arabe, et sont entraînés sur la voie de l’assimilation républicaine. En 1870, les juifs algériens deviennent des Français d’origine juive. Cette naturalisation collective bouleverse une partie de la population européenne et les élites musulmanes.» Les débats qui, au ministère de la Justice à Paris, ont précédé l’adoption de ce décret sont retracés en BD. On y voit Isaac Moïse Crémieux, plus connu sous le nom d’Adolphe Crémieux, batailler pour pousser son décret face à ceux qui craignent alors que «si on favorise (les juifs) par rapport aux indigènes musulmans, cela risque de créer des dissensions». Pour Crémieux, il n’y avait pas de dissension possible : «Les musulmans ? Ce pays est le leur, leur sort est lié à l’évolution de la conquête française.»

Un petit groupe de juifs résistants

Le décret Crémieux sera abrogé en octobre 1940 par le régime de Pétain, apprend le jeune David du livre en discutant avec un ami de son oncle Ruben lors d’une fête familiale. Les juifs d’Algérie redeviennent des indigènes, des parias aux yeux des autorités françaises. A Alger, un petit groupe de juifs résistants va se former pour aider au débarquement anglo-américain. Il se réunit dans une salle de sport où l’on pratique la boxe sous la houlette d’un ex-champion de France militaire, Géo Gras. Celui-ci ignore que, sous le ring, des armes sont cachées en attente du grand jour. Le chef se nomme José Aboulker et les membres Emile Atlan, Bernard Karsenty, André Témime, Charles Bouchara et Jean-Daniel Bensaïd qui, une fois en France, deviendra Jean Daniel et dirigera le Nouvel Observateur. Si les Américains ont pu débarquer à Alger en octobre 1942, c’est entre autres grâce à eux. «L’état-major attendait 1000 volontaires, il en vint 377 dont 312 juifs.» Résultat, le décret Crémieux fut rétabli en octobre 1943 redonnant aux juifs d’Algérie leur citoyenneté française perdue.

Mais les célébrations de la victoire, en 1945, creusent un fossé entre Français et musulmans. Désireux de profiter de ce moment de fête pour pousser leurs revendications indépendantistes, les partis nationalistes algériens donnent de la voix et sont violemment réprimés. Le nationalisme algérien, qui couvait depuis 1926 sous la houlette de Messali Hadj, auquel Benjamin Stora a consacré son premier ouvrage en 1982 (Messali Hadj, pionnier du nationalisme algérien, l’Harmattan), puis de Ferhat Abbas après que celui-ci a tenté de jouer la carte de l’assimilation des musulmans à la France, va se développer jusqu’à aboutir à la guerre d’Algérie. «Au moment et après la proclamation de la république algérienne, en 1962, 130 000 juifs quittent le pays, rappelle Benjamin Stora. La grande majorité part vers la France que beaucoup ne connaissaient pas. Ils laissent derrière eux une histoire vieille de vingt siècles. Quelques milliers gagnent Israël. D’autres, trois à quatre mille, restent en Algérie et quittent définitivement le pays au moment de la décennie sanglante des années 1990.» Benjamin Stora a par ailleurs participé, avec Abdelwahab Meddeb et Sylvie Anne Goldberg, à la rédaction d’un livre collectif, Juifs et musulmans, échanges et différences entre deux cultures, qui vient d’être publié en poche aux éditions Espaces libres.

 

Benjamin Stora et Nicolas Le Scanff, Histoire dessinée des juifs d’Algérie, de l’Antiquité à nos jours, Editions La Découverte, 138 pp, 22 €.

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