Lu dans la presse
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Publié le 9 Mars 2021

Monde - Irak: à Ur, le pape François commémore Abraham en l’absence de délégation juive

Le Saint-Père préside une cérémonie interreligieuse ce samedi dans un pays où la présence des juifs est quasi impossible. Un fait extrêmement délicat pour le Vatican.

Illustration : la cité antique d’Ur (ici, la ziggourat), berceau d’Abraham, le père des religions juive, chrétienne et musulmane.

Publié le 5 mars dans Le Figaro

Ce sera le paradoxe de ce voyage du pape en Irak: la cérémonie interreligieuse qu’il va présider dans la plaine d’Ur, samedi matin, en mémoire d’Abraham qui serait né à cet endroit, le «père des croyants» juifs, chrétiens et musulmans, se fera sans les juifs.

Selon la tradition biblique relatée dans la Genèse, Abraham fut d’abord le père d’Ismaël, fils de sa servante Agar avec l’autorisation de sa femme Sarah, qui était alors stérile. Les musulmans se recommandent d’Ismaël, première descendance d’Abraham. Ce patriarche fut ensuite, à un âge très avancé et par intervention divine, père, avec sa femme légitime Sarah, d’Isaac. Le judaïsme se recommande d’Isaac, seconde descendance d’Abraham. Mais cette double filiation permet à tous les juifs, chrétiens et musulmans de se reconnaître en Abraham.

Samedi, à Ur, l’un des deux descendants d’Abraham, Isaac, sera toutefois comme absent, car il est quasi impossible aux juifs de demeurer en Irak. Ils se comptent d’ailleurs, au sens propre, sur les doigts des deux mains: il y en aurait huit à Bagdad. Avant la Seconde Guerre mondiale, les juifs formaient pourtant une communauté de poids en Irak: selon le recensement ottoman, les juifs composaient 40 % de la population de Bagdad. Certes, à Ur, devant le pape François, et après la lecture d’un texte de la Genèse et du Coran, une femme représentante des «sabéens», une religion lointaine judéo-chrétienne, prendra la parole avant un musulman. Mais, sauf surprise, aucun juif n’apparaîtra dans cette commémoration d’Abraham.

Ce fait, extrêmement délicat, a été éludé la semaine dernière par le Vatican, plutôt embarrassé, lors de la conférence de presse de présentation du voyage. Quant aux autorités religieuses juives, conscientes de l’extrême sensibilité de la question, elles ont, pour l’heure, préféré se taire car le contexte est trop particulier. Mais le discours du pape, à forte portée interreligieuse, sera lu de près.

Antisémitisme et rejet d’Israël

Une situation épineuse à laquelle le pape ne peut rien, car l’absence de la religion hébraïque en Irak est intimement liée à une histoire politique antisémite ainsi qu’à un rejet d’Israël. «Le pape François est très courageux d’accomplir ce geste, commente un expert international de l’Irak qui requiert l’anonymat. Vu les divisions, un voyage en Irak ne peut pas être parfait. Mais il y a comme une obsession antijuive et anti-israélienne en Irak qui rend impossible la présence de juifs, qui plus est à cette cérémonie. La présence, pourtant ancienne, des juifs en Irak est comme niée. Ainsi du Farhoud, le massacre des Juifs de Bagdad, sur fond de nazisme, en juin 1941, un tabou, complété par des mesures antijuives irakiennes en 1947 qui ont conduit à l’exode de la communauté juive irakienne vers Israël en 1951.»

L’absence des juifs à cette cérémonie interreligieuse d’Ur en mémoire d’Abraham est hautement significative. Car juifs, chrétiens et musulmans se réfèrent de façon active à ce «Père commun», même s’ils l’interprètent de façon opposée sur le plan théologique. Les juifs l’appellent Avraham Avinou. Les musulmans le surnomment Ibrahim. Cette mémoire fondatrice est évidente pour les juifs qui célèbrent l’épisode du «sacrifice» d’Isaac - qu’ils appellent la «ligature d’Isaac» car Yahweh, selon eux, n’a pas pu demander à Abraham d’immoler son propre fils. Elle est commémorée pour la fête de Rosh ha-Shana, le Nouvel An juif.

Cette mémoire est moins connue chez les musulmans qui doivent à Ibrahim la pratique de la circoncision et la fête de l’Aïd al-Adha, «fête du mouton», qui honore le sacrifice d’Abraham en référence à Ismaël et non à Isaac et qui marque la fin de l’année du calendrier musulman.