Etudes du CRIF
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Publié le 17 Juillet 2019

Crif - Étude du Crif n°54 : 40 ans d'Histoire, d'une propagande de haine et d'antisémitisme

Dans cette nouvelle étude du Crif, Marc Knobel, historien et essayiste, ancien professeur d'histoire-géographie et directeur des Études au Crif, aborde un sujet à la fois passionnant et préoccupant: le discours de haine à l'encontre des Juifs et l'amplification de ses discours face à l'apparition d'Internet et notamment des réseaux sociaux.

Découvrir l'Etude du Crif n°54

40 ans d'Histoire, d'une propagande de haine et d'antisémitisme*

Une étude de Marc Knobel

Encore un numéro exceptionnel des Études du Crif, une revue de qualité que dirige avec beaucoup de réussite l’historien et essayiste Marc Knobel. La nouvelle livraison se caractérise par trois particularités : l’auteur, tout d’abord, qui n’est autre que Marc Knobel lui-même, « sismographe des mobilisations antijuives » doté d’un grand courage intellectuel, comme le décrit fort judicieusement le préfacier, Pierre-André Taguieff.

Le nombre de pages, ensuite, près de deux fois le volume habituel et le sujet, enfin, véritablement passionnant. Passionnant, certes, mais angoissant. Car le discours de haine, haine du Juif et d’une façon plus générale de l’autre, avec l’apparition des nouveaux moyens de communication que sont Internet, Facebook et tous les réseaux sociaux, s’est amplifié tout en se diversifiant. Des progrès scientifiques, certes, dont il faudra absolument corriger les effets pervers car « c’est là un enjeu de civilisation ».

Pierre-André Taguieff entre rapidement dans le vif du sujet en précisant que le discours de haine des Juifs et de diverses minorités est véhiculé à travers trois groupes relativement distincts : « l’extrême droite plurielle, l’extrême gauche anticapitaliste et la nébuleuse islamiste ». Dans la pathologie collective que constitue le discours d’intolérance, l’un des principaux facteurs est l’anonymat des commentaires, un anonymat qu’il faudrait interdire pour dénormaliser la « cyberhaine ».

Comme on le voit, la préface donne déjà le ton. Pour aller plus loin en  analysant par le menu la nature du discours de haine et son développement depuis quarante ans, Marc Knobel a choisi de nous présenter deux volets : « C’était comment avant ? » et « C’est comment aujourd’hui ? ».

Autrefois, les nostalgiques d’un ordre qui se voulait nouveau, les racistes et les antisémites, avaient à leur disposition les diverses boîtes des marchands du quai de la Mégisserie, certains stands de la Bourse aux Armes au Pavillon Baltard et quelques rares librairies dont Ogmios qui ferma ses portes en septembre 1993. Elle sera remplacée peu après par « La Librairie », rue Saint-Honoré qui fermera à son tour en avril 1995 pour laisser la place à L’encre que L’Express n’hésitera pas à qualifier de « Temple de l’antisémitisme et du révisionnisme » et que le journaliste Antoine Peillon décrira comme une « bien curieuse librairie » . Une librairie qui, par ailleurs, réussira à contourner la loi grâce à un « grossier tour de passe-passe commercial ». Il y avait aussi la librairie « La Joyeuse Garde » et, à Lyon, la « Librairie de France ».

Il y avait donc, autrefois, des points d’ancrage libraires à Paris et à Lyon, mais aussi à Toulon, Bruxelles, Francfort, Madrid, Rome et Londres.

Un développement très intéressant de cette première partie est celui qui traite des relations entre Wahid Gordji, attaché à l’ambassade d’Iran et le banquier suisse François Genoud, connu pour son aide à la diaspora nazie, tous deux clients fidèles de la librairie Ogmios. En août 1987, Le Monde pouvait titrer : « Le flirt de l’extrême-droite avec l’Iran ». Gordji, par la suite, sera expulsé du territoire français, précise l’auteur.

Avant donc, il y avait des librairies et des boîtes sur les quais. Il y avait aussi des groupes de rock néo-nazis dans toute l’Europe. Des dizaines de ces groupes nous sont proposés dans un listing édifiant avec quelques-uns de leurs titres. On a véritablement les cheveux qui se hérissent sur la tête à lire certaines paroles citées par Marc Knobel. Ainsi le groupe Krafshlag (Coup de force) qui chante : Donnez le prix Nobel à Hitler, Hissez le drapeau rouge à croix gammée » et Bunker 84 qui a eu comme tube « Mein Kampf ».  Légion 88, lui, proposait une compilation intitulée « Thulé » dédiée à Rudolf Hess ! Et, dans « Violence nocturne », un des morceaux favoris du groupe, on pouvait entendre, en musique : « Tous les samedis soirs, après le boulot, on va se défouler avec tous les copains/ À coups de manche de pioche on éclate les youpins ». Quant au groupe « Slayer », il avait dédié l’une de ses chansons « Angel of death » au terrifiant docteur Josef Mengele. Et « Dimmu Borgir » qui exhale son aversion du judéo-christianisme. Sans oublier les formations proches du satanisme, notamment dans les pays nordiques.

Avant, c’était aussi le football. L’un des clubs qui soutenait l’équipe de Berlin-Ouest s’appelait « Zyklon-B ». La France, on s’en souvient, n’a pas été épargnée non plus. Bref, « Les groupuscules néo-nazis ou d’ultras se servaient des stades comme d’une tribune pour compter, exister et menacer »

Livres, chansons, foot. Pendant ce temps, les islamistes opéraient déjà dans les banlieues. Un véritable travail de sape à Marseille, à Roubaix, à La Courneuve et en Avignon. À Mulhouse sévissait la mouvance turque Kaplan. Partout, on notait une « montée sensible du prosélytisme, essentiellement auprès des jeunes, musulmans ou pas, des quartiers sensibles ».

Tout cela, c’était avant. Avant Internet, avant Twitter, qui tarde à retirer ses tweets haineux, avant les disquettes et les messageries électroniques.

Et maintenant, c’est comment, demande Marc Knobel ? C’est bien pire, on s’en doute. Démonstration :

Il y a la progression exponentielle du Web, certes, mais pas seulement. « L’épidémie grandissante de haine et d’extrémisme est alimentée en grande partie par Internet, lequel devient une plateforme permettant aux groupes de communiquer et de répandre leur idéologie ». « Ce qui était proscrit, caché, honteux et poursuivi par le passé, se trouve aujourd’hui en toute visibilité sur le Net », rapporte Marc Knobel.

Et que penser, par ailleurs, des nouveaux jeux vidéo à la portée de tous ? Voyez « Clean Germany », un jeu qui consistait à tuer le maximum d’homosexuels, d’écologistes, de communistes et d’étrangers sur fond d’hymne national allemand. Ou « Test aryen » dans lequel il s’agit d’éliminer le joueur si son nom se termine par « tein » ou par « berg » ou un nom à consonance juive et si ses caractéristiques physiques ne sont jugées dans la bonne norme.

Sur le Web, les sites et réseaux sociaux incitant à la haine se multiplient de manière inquiétante. En 2013, le site d’Alain Soral, « Égalité et Réconciliation », dont l’antisémitisme est obsessionnel, « enregistrait 3,8 millions de visites, 14,5 millions de pages vues et un peu moins d’un million de visiteurs par mois ». En 2016, il en est à 8,1 millions de visites mensuelles. Et cela continue malgré certaines interdictions comme sur Facebook, rapporte l’auteur.

Et, pour ce qui est de la propagande salafiste, le chercheur Samir Amghar estimait, en 2010, dans Le Parisien qu’ « Internet est la principale source d’information religieuse, mais aussi le principal pourvoyeur de radicalité ». In fine « Grâce à l’Internet, les islamistes diffusent leur propagande et recrutent les futurs terroristes dont certains, un jour, commettront des attentats en Europe ou ailleurs. L’embrigadement se fait par Internet ».

Dans cette optique, le cheikh al-Qaradâwi, est passé maître en outrance. Pour lui, par exemple : « Allah punit régulièrement les Juifs pour leur corruption ». Une « nazification qui dépasse largement le conflit israélo-palestinien et devient une vraie figure de style ». Un « négationnisme en temps réel » pour Alain Finkielkraut. Quant à Daech, il nous abreuve de textes et d’images insoutenables de décapitations et d’assassinats en masse avec son journal Dabiq, une publication très en avance dans l’art du graphisme, des couleurs et des maquettes au service d’une cause ignoble et d’une propagande apocalyptique, selon Marc Knobel.

Quelques mots sur Twitter : il est devenu, selon Milena Marin, d’Amnesty International, « un endroit où le racisme , la misogynie et l’homophobie prospèrent essentiellement sans contrôle ». Twitter, ce sont 280 caractères « à l’acide, des bombes, des balles qui giflent… »

Le problème quasiment insoluble du Web, c’est qu’ « un émetteur peut se situer à n’importe quel endroit du globe pour diffuser ses informations, c’est-à-dire qu’il peut faire héberger dans n’importe quel pays les pages de sites… ». « Cette propagande haineuse est accessible au plus grand nombre d’un seul et unique clic ».

Bref, les sites Internet d’extrême droite et antisémites pullulent sur la Toile. Les fans de Dieudonné ont investi les réseaux sociaux, le site DemocratieParticipative.biz, qui pourrait être administré par Boris Le Lay, selon Le Monde, déverse sa haine régulièrement. Tout comme le réseau russe VK dont certains utilisateurs prônent la légalisation de l’exécution des Juifs.

Enfin, Marc Knobel rappelle à bon escient qu’en avril 1996, le FN est devenu le premier parti politique à utiliser l’Internet et que, jusqu’à aujourd’hui, il conserve une belle avance dans ce domaine sur les autres formations.

Tout cela, on le reconnaîtra, est bien inquiétant. Le 5 novembre 2012, l’assemblée générale de l’ONU, par le biais de son rapporteur spécial, a constaté l’« augmentation du racisme sur Internet au niveau mondial, avant d’appeler les gouvernements et les entreprises privées à redoubler d’efforts ». Quant à la Convention Internationale sur l’Élimination de Toutes les Formes de Discriminations Raciales à laquelle les États-Unis ont adhéré sous réserve, elle prévoit, dans son article 4 le recours à la répression pénale contre le racisme et l’antisémitisme.

La philosophie de la lutte que mènent aujourd’hui les hommes et les femmes de bonne volonté, c’est que la liberté d’expression ne peut être utilisée pour promouvoir le non-respect des droits de l’homme.

Une biographie et une bibliographie de l’auteur complètement cette très riche publication.

À lire absolument. Et à conserver précieusement.

Jean-Pierre Allali

(*) Études du CRIF n°54. Préface de Pierre-André Taguieff. Juin 2019. 84 pages. 10 €.

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