Lu dans la presse
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Publié le 8 Janvier 2021

Monde - Complotistes, néonazis, négationnistes… Qui sont les insurgés du Capitole ?

Les hommes qui ont pénétré l’enceinte du Congrès sont accusés par certains pro-Trump d’être des « antifas » déguisés. Ils appartiennent, en réalité, à une frange des plus radicales de l’extrême droite.

Publié le 7 janvier dans Le Monde

La photographie a fait le tour du monde. Quatre hommes vêtus d’un accoutrement inhabituel pour les lieux (voire inhabituel tout court) ont posé devant l’objectif des photographes de presse présents lors de la tentative d’insurrection au Capitole, à Washington, dans la soirée du 6 janvier.

Face aux images hors norme du Congrès américain envahi par des militants, plusieurs comptes influents de la complosphère d’extrême droite ont défendu la thèse selon laquelle certains d’entre eux étaient, en réalité, des antifascistes payés par le milliardaire George Soros pour infiltrer le mouvement et dégrader son image publique – un argument déjà avancé pour se dédouaner des violences commises lors des manifestations anti-Black Lives Matter. Mais l’analyse de leur profil ne laisse aucun doute : il s’agit de figures profondément ancrées à l’extrême droite de l’échiquier politique américain, bien connues des organismes de veille des discours haineux.

  • Jake Angeli, figure de la mouvance complotiste QAnon

L’homme tatoué, reconnaissable à son imposant couvre-chef cornu en forme de castor, évoquant le chanteur du groupe Jamiroquai, a suscité un intérêt tout particulier. Pour son look, d’abord, mais aussi son aplomb. Installé au bureau du président du Sénat américain, il a été photographié par un journaliste du New York Times en train de demander où était le vice-président, Mike Pence.

Celui-ci apparaissait déjà en mars 2020 à Tempe (Arizona), lors d’une manifestation en faveur du mouvement Black Lives Matter. Qu’en déduire ? Pour certains, comme l’influenceur pro-Trump français Silvano Trotta, aucun doute : c’est donc qu’il s’agit d’un « antifa » infiltré – un motif régulier du récit conspirationniste pro-Trump. Sauf que l’homme en question figurait du côté des contre-manifestants. Une journaliste du journal local AZ Central avait alors pu l’interviewer : Jake Angeli, de son vrai nom, y soutenait sans équivoque le président en poste, cible d’une cabale, selon lui, des « médias mainstream » mais « soutenu par le peuple ».

La journée avait, par ailleurs, été marquée par des affrontements. « Il était venu pour perturber la marche des Black Lives Matter, et non y prendre part », confirme au Monde l’auteur du cliché pris à Tempe, Brett Lewis. Sur la photographie non recadrée, on voit l’individu porter une pancarte « J’ai été envoyé par Q », référence à un personnage infiltré à la Maison Blanche qui, dans l’imaginaire des complotistes pro-Trump du mouvement QAnon, lutterait contre un « réseau pédo-sataniste liée au Parti démocrate », avec l’aide de Donald Trump. Ironie du sort, celui que les complotistes qualifient, désormais, d’acteur antifa dénonçait lui-même, en juin 2020, « les antifas [qui] sont achetés et payés par George Soros ». 

Celui qui est également surnommé « QAnon shaman » est l’une des figures du mouvement en Arizona. Il avait déjà été photographié en novembre 2020, lors d’une manifestation pro-Trump dans la ville voisine de Phoenix, et avait d’ailleurs servi d’illustration à un article du Monde consacré à cette mouvance. Dans une autre photographie disponible dans un catalogue en ligne, il arbore cette fois un panneau, où est inscrit « Tenez bon, patriotes ».


Dans une autre vidéo, il explique lutter contre la « corruption au plus haut niveau du gouvernement », et les « institutions bancaires centrales » qui utilisent leur argent pour « construire des bases souterraines » et développer des « technologies secrètes, comme le clonage ou l’antigravité, pour mettre en place le nouvel ordre mondial », motif classique du complotisme.


Vêtu chaque fois du même accoutrement, il arbore, par ailleurs, sur le torse un tatouage constitué de trois triangles enchevêtrés. Il s’agit du valknut, le symbole des guerriers libérés dans la mort, dans la culture viking, et l’un des codes du wotanisme, une idéologie mêlant références néopaïennes à la mythologie nordique et le suprémacisme blanc – il est répandu chez les militants suprémacistes.

  • Jason Tankersley, vétéran du mouvement néonazi

Une autre rumeur accuse l’homme qui marche à ses côtés, sur une photo de l’AFP, d’être lui aussi un « antifa », en entourant de rouge son tatouage au poignet. Celui-ci – croient savoir certains défenseurs de Donald Trump – serait un symbole soviétique.

Outre que l’on ne voit pas très bien l’intérêt pour un antifa de s’intégrer parmi des putschistes d’extrême droite avec un tatouage communiste visible, il ne s’agit pas, en réalité, du symbole d’un mouvement politique, mais de celui d’un… jeu vidéo. En l’occurrence, le titre français Dishonored, sorti en 2013, comme l’a confirmé son réalisateur, Harvey Smith. Plus exactement, ce symbole est baptisé « marque de l’outsider » et définit dans l’univers du jeu une personne choisie par l’outsider – une divinité humaine ambiguë – pour avoir le droit d’utiliser des pouvoirs magiques.

L’homme en question a été identifié par la presse américaine comme étant Jason Tankersley, un professeur de MMA (un sport de combat) de 39 ans – lui a nié sur son compte Facebook, avoir été présent à Washington, mercredi.

M. Tankersley est un suprémaciste blanc de Baltimore (Maryland), appartenant à différents mouvements néonazis depuis au moins 2004, retrace le site Philly Antifa, qui référence les figures de l’extrême droite américaine. Des archives photographiques le montrent, du temps où il ne portait pas la barbe, torse nu avec des tatouages nazis (croix gammée, sigle SS), qu’il a depuis recouverts, et posant devant une affiche de la White Pride Worldwide (fierté blanche mondiale).

  • Matthew Heimbach, cadre du parti néonazi américain

Une autre image très partagée, issue elle aussi de Philly Antifa, montre Jason Tankersley à côté d’un autre homme, brun, qui ressemble à la personne masquée qui l’accompagne au Capitole. Il s’agit de Matthew Heimbach, fondateur de feu le Traditionalist Worker Party, microparti luttant contre la « dégénérescence de la chrétienté », puis depuis sa dernière condamnation pour violence, cadre du National Socialist Movement, parti néonazi américain. Il n’est toutefois pas possible de l’identifier formellement, celui-ci portant un masque sur la photo dans l’enceinte du Capitole.

  • Un ancien du KKK, un négationniste, des Proud Boys

Le site américain Forward recense, par ailleurs, d’autres militants néonazis présents au Congrès, comme Brien James, skinhead de 45 ans, ancien membre du Ku Klux Klan, qui se vante d’avoir été poursuivi plusieurs fois pour tentatives de meurtres et agressions racistes, rapporte le Southern Poverty Law Center, organisme de ressources américain contre les discours haineux. Devant l’enceinte figuraient également des Proud Boys, un groupe violent antisémite et antimigrants.

Le journaliste du Mainer New Scoop, Nathan Bernard, a reconnu le commentateur politique Nick Fuentes, banni des principales plates-formes comme YouTube, Twitch ou Reddit, connu pour ses discours niant l’holocauste ; ou encore Anthime Gionet, alias Baked Alaska, idéologue de l’« alt-right », théoricien du « génocide blanc » et d’une supposée « mainmise juive sur les médias ». Celui-ci a nié être entré dans le Capitole, mais a confirmé sa présence à ses abords.

 

Mise à jour du 7 janvier : ajout des réactions de Jason Tankersley, qui nie avoir été présent, et de Baked Aleska.

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