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Publié le 11 Février 2021

Chronique du dialogue Judéo-chrétien - "Tout mon parcours m’a conduit à me poser la question des relations entre le christianisme et le judaïsme", Jean-Dominique Durand, Président de l’AJCF

Le Crif vous présente sa rubrique consacrée au dialogue Judéo-chrétien. Parce que pour dialoguer il faut être au moins deux, tous les deuxième jeudi du mois nous reviendrons sur un élément important des relations entre les deux communautés. Aujourd'hui, nous donnons la parole à Jean-Dominique Durand, 9ème président de l’Amitié judéo-chrétienne de France (AJCF).

Le Crif : Jean-Dominique Durand, vous avez été élu en novembre dernier, président de l’Amitié judéo-chrétienne de France. Cette association prestigieuse par son histoire, par le charisme et le talent de ses pères fondateurs occupe une place importante dans le domaine du dialogue entre Juifs et Chrétiens. Comment une association dont un des crédos est l’amitié peut influencer par son exemple une société française « archipellisée » pour reprendre l’expression du sociologue Jérôme Fourquet ?

Jean-Dominique Durand : La société française va mal. Jérôme Fourquet parle de « l’archipel français » pour exprimer un pays d’îles qui se tournent le dos les unes les autres, qui ne se parlent pas, qui ne partagent plus les mêmes valeurs. J’utiliserais pour ma part le terme de fracture. Notre pays est fracturé, comme par des séismes successifs, souvent peu perceptibles sur le moment, mais qui ont éloigné nos concitoyens les uns des autres. L’individualisme, l’agressivité et la peur en sont les conséquences et en même temps les causes les plus frappantes. Le diagnostic est très inquiétant. 

Que peut apporter à notre pays, l’Amitié Judéo-chrétienne de France ? Un message avant tout, l’idée que rien n’est inéluctable, que la volonté peut changer ce qui apparaît comme un destin de conflit en réconciliation. Ce fut la volonté d’un homme, d’un historien, Jules Isaac, avec d’autres intellectuels juifs et chrétiens, de tourner le dos à près de deux millénaires de méfiance, de conflits, voire de haine, pour construire un avenir autre, fondé sur l’amitié. Jules Isaac a voulu revenir aux textes fondateurs qu’il a décortiqués, analysés, confrontés les uns aux autres. Sa démarche est une formidable leçon de méthode pour démontrer qu’un enseignement transmis d’abord par les Pères de l’Église, puis répété des siècles durant, devait être révisé pour être fidèle au Christ et effacer les interprétations erronées de la Bible qui entretenaient la haine des juifs. Sans agressivité mais avec la sûreté de celui qui avance sa démonstration avec rigueur, il a réussi à convaincre jusqu’au Pape. Connu pour ses manuels d’histoire qui ont forgé la conscience historique de plusieurs générations (dont la mienne), il a su convoquer l’Histoire pour renverser l’erreur et poser les bases de l’amitié et de l’estime. Il a mené un combat de vérité. C’est avec raison que Mgr Pierre d’Ornellas le qualifie de « génie providentiel ». 

Cela me fait penser aussi à la construction européenne et à la réconciliation franco-allemande, dont d’ailleurs Jules Isaac fut aussi un acteur. A un moment donné, des hommes d’État ont voulu dire NON à la haine et à l’esprit de revanche, pour construire une Europe nouvelle. 

Malheureusement, dans un cas comme dans l’autre, il a fallu passer préalablement par un drame effroyable qui a broyé une partie de la population mondiale, et particulièrement en Europe, la population juive. Ce qui est rassurant, c’est que des hommes pétris de leur culture religieuse, juive pour Isaac, chrétienne pour les premiers constructeurs de l’Europe unie, ont su trouver les mots pour rassembler autour des idées de paix, de fraternité, d’amitié. A notre France désunie, cela montre que tout n’est pas perdu. Des femmes et des hommes de paix sont toujours là pour construire. Les statuts de l’ACJF disent que sa mission est d’œuvrer pour que « juifs et chrétiens aident, par une présence civique et spirituelle, la société moderne à s’orienter. » C’est un beau défi pour notre temps si incertain.  

 

Le Crif : Aucun de ceux qui s’engagent dans le dialogue entre Juifs et Chrétiens ne le fait par hasard. Et vous ? Qu’est-ce qui vous a poussé à embrasser cette fonction ? 

Jean-Dominique Durand : C’est plutôt la fonction qui s’est emparée de moi ! Devenir président de l’Amitié Judéo-chrétienne de France ne faisait pas partie de mes projets. En fait c’est la présidente sortante, Jacqueline Cuche, qui a songé à moi et m’a proposé de lui succéder. Si j’ai finalement accepté c’est que tout mon parcours de vie m’a conduit à me poser la question des relations entre le christianisme et le judaïsme : comme lecteur et disciple spirituel de Jacques Maritain, comme professeur dans le secondaire chargé d’enseigner la Deuxième Guerre mondiale et la Shoah, comme universitaire confronté au négationnisme, comme citoyen face à l’horreur du massacre de l’école juive de Toulouse où pour la première fois en France depuis 1944, des enfants ont été assassinés parce qu’ils étaient nés juifs, comme chrétien marqué par le concile Vatican II et par l’enseignement de Jean-Paul II le lien entre le judaïsme christianisme. Plusieurs expériences concrètes m’ont orienté vers l’Amitié : ma participation à la Commission présidée par René Rémond à la demande du cardinal Decourtray, chargée de faire la lumière sur les relations entre le milicien Paul Touvier et l’Église, à Rome le suivi du Jubilé de l’an 2000 avec la volonté du Pape de « purifier » la mémoire de l’Église, notamment en ce qui concerne les relations entre le judaïsme et le christianisme, dernièrement mon engagement comme adjoint au Maire de Lyon, délégué notamment à la Mémoire et aux Cultes. Dans ces dernières fonctions, j’ai pu constater à la fois la montée de l’antisémitisme et l’angoisse de nos compatriotes juifs, contraints par exemple de retirer leurs enfants des écoles publiques. Il m’est même arrivé d’entendre des paroles déplaisantes dans des associations d’anciens combattants, signe que les préjugés les plus éculés sont toujours présents dans certains esprits, et il n’hésite plus à s’exprimer. 

 

Le Crif : En très peu de temps, depuis que vous êtes Président de l’AJCF, l’association a opéré un vrai virage notamment en existant sur les réseaux sociaux. Nous savons que l’essentiel de la haine provient de ces plateformes. Pensez-vous que l’AJCF puisse à son niveau, contredire ces discours, tout simplement par son exemple : cultiver la vertu de l’amitié et du respect ?

J’ai en effet souhaité que l’AJCF existe sur les réseaux sociaux, un souhait partagé par divers membres de notre association. Il fallait relever ce défi. Le hasard fait que je suis en train d’écrire un article sur Jean-Paul II et les moyens de communication sociale. Il disait qu’il ne fallait pas en avoir peur, qu’il faut au contraire savoir les utiliser pour faire passer les messages auxquels on tient. Les réseaux sociaux font partie de notre paysage médiatique, pour le meilleur et pour le pire. A nous de relever ce défi, pour le meilleur, pour montrer qu’il y a d’autres voies que la haine ou pour les Fake News. Nous avons dans notre Comité Directeur de jeunes talents qui sauront faire vivre l’AJCF aussi sur les réseaux sociaux. 

 

Le Crif : Vous vous définissez comme n’étant « ni un théologien, ni un spirituel, ni un mystique ». Vous êtes cependant catholique, croyant et vous êtes proche de la communauté de Sant’Egidio. Pouvez-vous nous dire ce qui vous y attache ?

Je suis en effet historien ce qui permet parfois de mieux comprendre notre temps en sachant d’où nous venons, et c’est par l’histoire que j’ai connu la Communauté de Sant’Egidio dans les années 1980. Son fondateur, Andrea Riccardi, est un historien, un collègue universitaire donc. J’ai fait avec lui un livre sur Sant’Egidio, à un moment où la communauté était encore peu connue. Sant’Egidio est une communauté catholique de laïcs, dont l’action s’est développée selon quatre axes : la prière et la méditation de la Parole de Dieu, l’action en faveur des pauvres et pour lutter contre toutes les formes de marginalité, l’action en faveur de la paix, et le dialogue œcuménique et interreligieux. Cette capacité de tenir ensemble c’est quatre types d’engagement et de les relier entre eux est fascinante. C’est, à ma connaissance, la seule organisation capable de le faire. Apporter un soutien aux SDF, puis aller négocier un accord de paix avec des guérilleros quelque part en Afrique, rencontrer le Grand Rabbin d’Israël ou le Recteur de l’Université Al-Azhar, le tout sous-tendu par la lecture de la Bible et la prière, est un engagement peu commun. C’est ce que la Communauté, fondée à Rome en 1968, présente dans le monde entier, sait faire. Je ne peux pas ici détailler ses activités, que l’on peut appréhender à travers son site internet. 

C’est en partie à travers Sant’Egidio que j’ai perçu l’importance des relations entre le judaïsme et le christianisme. J’ai plusieurs fois pu participer à la marche annuelle dans le Ghetto de Rome pour se souvenir de la rafle des juifs le 16 octobre 1943. 

Oui, Sant’Egidio occupe une place importante dans mon cœur et dans mon esprit. 

 

Le Crif : Jean-Dominique Durand, vous êtes historien et Professeur des Universités, historien, vous mesurez mieux que quiconque l’importance des faits et de la vérité qu’ils laissent émerger.  Vous écrivez dans votre blog à propos de Pie XII et de l’ouverture des archives de son pontificat « De rudes polémiques ont eu lieu, relayées par le théâtre (la pièce Le Vicaire de Rolf Hochhuth, 1963), le cinéma (Amen de Costa Gavras, 2002) ou des livres à scandale (Hitler’s Pope de John Cornwell, 1999). Il s’agissait de construire autour de Pie XII une légende noire, en en faisant au pire un antisémite complice des nazis, au mieux un indifférent au sort des juifs. » Ne pensez-vous pas qu’à cette époque où rares étaient les voix qui osaient défier Hitler, celle de Pie XII a cruellement manqué au monde et au monde catholique en particulier ? Me permettez-vous d’établir un parallèle avec le courage de Monseigneur Saliège ? 

Pie XII occupe une place importante dans la mémoire juive. Beaucoup de juifs ont été choqués par le projet de béatification de ce pape par le Vatican. Je le comprends et beaucoup de catholiques l’ont été également, parce qu’un saint est, dans la doctrine catholique, un personnage que l’on peut donner en exemple à nos générations et aux générations futures. Est-ce le cas pour le pape Pie XII ? Il est légitime de poser la question de son discernement face à la persécution nazie contre les juifs qui a conduit à la mort dans des conditions atroces de six millions de personnes, dont un million et demi d’enfants. Des catholiques se sont posé la question dès le lendemain de la guerre, pensons à François Mauriac, Emmanuel Mounier, Jacques Maritain. Le pontificat de Pie XII pose aussi bien des problèmes dans certains milieux catholiques, en raison de ses choix pastoraux (la question des prêtres ouvriers) et théologiques (condamnation de nombreux théologiens qui, pourtant jouèrent un rôle important par la suite au concile Vatican II). Je pense que le Vatican devrait se montrer prudent et attendre que les historiens aient fait l’inventaire de ce pontificat.

Cela est permis par l’ouverture effective des archives vaticanes pour la période 1939-1958, qui peuvent être confrontées avec les déjà documents déjà publiés et connus, et avec les archives des États avec lesquels le Vatican était en relation. Le problème, c’est que le parcours est encombré d’un nombre considérable de publications plus ou moins approximatives, et surtout par une double légende rose (qui encense le pape) et noire (qui l’accable). Entre les deux un vrai travail scientifique est nécessaire. J’en ai tracé récemment les lignes méthodologiques dans un ouvrage collectif consacré à Pie XII. Il faut parvenir à sortir des passions. Ce n’est malheureusement pas facile, mais c’est possible, comme l’ont déjà démontré des historiens sérieux, en Allemagne, en Italie, en Suisse, en France. Encore faut-il que les médias veuillent bien en rendre compte. Mais nous savons combien ces derniers aiment les simplifications. Or aborder Pie XII, c’est accepter d’entrer dans la complexité, complexité de la chronologie, complexité des événements et surtout complexité d’un homme. 

Le Mémorial de Yad Vashem a déjà tenu compte des avancées de la recherche historique en modifiant dans son parcours historique, sa présentation de Pie XII ; Jusqu’en 2012, celle-ci était très négative. Depuis 2012, un nouveau texte est proposé, beaucoup plus équilibré, nuancé, insistant sur les débats en cours, cherchant à donner aux visiteurs les éléments d’un dossier complexe. une remarquable et passionnante rencontre entre historiens de nationalités différentes s’était tenue en 2009 à Yad Vashem même, loin du tapage médiatique. J’ai eu la chance de participer à cette véritable disputatio  qui a permis de faire bouger les lignes, et de mieux appréhender le sujet « Pie XII «  en sortant du dialogue de sourds entre avocats et procureurs de Pie XII. C’est dire que le chantier reste ouvert.

Dans votre question vous évoquez « le courage » de l’admirable Mgr Jules-Géraud Saliège, l’archevêque de Toulouse qui dénonça avec force les rafles des juifs dans l’été 1942. En opposant ainsi l’archevêque au pape, vous semblez attribuer une certaine lâcheté à ce dernier. Ce n’est pas ainsi qu’à mon avis il faut aborder l’attitude Pie XII. Entre Saliège et Pie XII, il y a toute la différence entre le prophète et le diplomate, entre celui qui crie son indignation et celui qui choisit l’action discrète. Il est aujourd’hui établi que cette action a permis de sauver de nombreuses vies. Mais les populations, qu’elles soient catholiques ou non, attendent du Pape, qui n’a à sa disposition aucun moyen économique ou militaire, une parole. Une telle attente appelle une vision prophétique de la mission du successeur de Pierre. Or pour Pie XII, l’action diplomatique primait, il en était convaincu. 

 

Le Crif : Le 1er février dernier la conférence des Evêques de France a publié une déclaration importante, remise au Président du Crif, au Grand Rabbin de France et au Président du Consistoire, dont le titre est : « Lutter ensemble contre l’antisémitisme et l’antijudaïsme sera la pierre de touche de toute fraternité réelle ». Parlons de l’antijudaïsme, car si la CEF a placé ce terme dans le titre, c’est que des survivances persistent. Où se trouvent-elles ?  Nombreux sont ceux et celles qui pensaient où osaient espérer que l’antijudaïsme n’existait qu’à l’état de reliquat. Qu’en pensez-vous ? 

J’ai tenu moi-même à saluer le courage des évêques qui, dans leur déclaration du 1er février, ont fait le lien entre l’antisémitisme et l’antijudaïsme, car ils s’attaquent à un mal qui se trouve aussi et encore dans le catholicisme. Par cette Déclaration, ils s’inscrivent dans la continuité de la Déclaration de repentance du 30 septembre 1997. Celle-ci invitait l’Église à s’interroger sur les « origines religieuses » de l’antisémitisme, c'est-à-dire « l’influence de l’antijudaïsme séculaire » qui, en désarmant les consciences, a pu permettre la réalisation du projet nazi. Nous savons qu’entre l’antisémitisme qui est haine sociologique des juifs et l’antijudaïsme qui est mépris religieux, et souvent aussi haine, la frontière est très ténue. Antisémitisme et antijudaïsme peuvent se conjuguer avec l’antisionisme de nature politique. Nous assistons à un retour des préjugés contre les juifs dans tous les milieux, y compris catholiques. Il faut remercier les évêques de rappeler que le danger de l’antijudaïsme est toujours là, tapi et prêt à se réveiller. Ils rappellent comme Jacques Maritain que l’antisémitisme est impossible pour un chrétien, car c’est un rejet de ses propres origines, dit en encore le pape François. La Déclaration de repentance rappelait que « le christianisme est lié au judaïsme comme la branche au tronc ». 

L’antijudaïsme continue à prospérer dans les milieux intégristes, lefebvristes. Certes l’on peut dire que les personnes qui sont dans ces courants se sont détachés de l’Église catholique romaine. Mais celle-ci ne peut ignorer qu’ils se disent catholiques, ni que les écrits qui y circulent se propagent notamment parmi les catholiques dits traditionnalistes. Ceux-ci restent fidèles en principe au Pape – tout en le critiquant parfois vigoureusement – et aux évêques. D’où l’importance de leur parole, en espérant qu’elle soit bien relayée.  

 

Propos recueillis par Stéphanie Dassa, Directrice de projets au Crif, en charge des activités de la Commission du Crif des relations avec les Chrétiens. Stéphanie Dassa est aussi membre du Comité directeur de l’AJCF.

 

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