Lu dans la presse
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Publié le 12 Décembre 2019

Dialogue judéo-chrétien - Prix de l’AJCF 2019 : l’allocution de Marie-Odile Bonnans lors de la remise du prix à Mgr d’Ornellas

Le 20 novembre 2019, au Collège des Bernardins à Paris, Mgr d’Ornellas a reçu le prix de l’Amitié judéo-chrétienne de France (AJCF). Après le mot d’accueil de Jacqueline Cuche, présidente de l’AJCF, plusieurs interventions ont été prononcées dont celle de Marie-Odile Bonnans, présidente de l’association "Au vent des rencontres". Pour elle, la pensée de Mgr d’Ornellas, concernant le lien de l’Église avec le peuple juif, "fournit des amorces qui peuvent permettre de renouveler la formulation de notre foi chrétienne, en lui faisant retrouver ses arêtes les plus traditionnelles".

Publié le 12 décembre dans La Croix

Introduction

La pensée de Mgr d’Ornellas à propos du lien de l’Église avec le peuple juif fournit des amorces qui peuvent permettre de renouveler la formulation de notre foi chrétienne, en lui faisant retrouver ses arêtes les plus traditionnelles. J’aimerais illustrer cette affirmation sur deux points particuliers : « l’élection d’Israël et la Trinité », et « l’élection d’Israël et la miséricorde divine ».

L’élection d’Israël et la Trinité

L’un des traits originaux de la pensée de Mgr d’Ornellas, c’est qu’il cherche les racines de l’élection d’Israël au sein de la volonté éternelle de Dieu, au sein même de l’intimité trinitaire de Dieu. En choisissant Israël, Dieu « crée une nouveauté dans l’histoire ». Dorénavant, c’est par et dans ce peuple qu’il se révélera aux hommes. C’est en ce sens qu’Israël est « la Lumière des Nations ».

Comme Dieu est unique, son élection aussi est unique. Il n’y a pas d’autre élection que celle d’Israël. L’élection des fils d’Israël est déjà une élection en Jésus. Jésus est choisi du choix même dont Israël est l’objet, et il récapitule cette élection. Il y a un unique acte divin d’élection qui enveloppe Israël, et aussi Jésus, et en lui chacun d’entre nous qui sommes issus des nations, dans un seul amour éternel, aujourd’hui comme hier.

La foi catholique parle de la génération éternelle du Fils au sein de la Trinité. Selon cette génération éternelle, Jésus est l’objet de l’amour du Père. Son élection comme Messie d’Israël procède de cet amour du Père. Jésus reçoit personnellement comme Messie l’élection qui est communautairement celle de son peuple. Selon la foi catholique, c’est donc l’amour éternel du Père pour le Fils qui fait, dans l’histoire, élection d’Israël (La Melleray en 2012).

Ainsi, Mgr d’Ornellas articule l’une à l’autre la génération éternelle du Verbe au sein de la Trinité, et l’élection d’Israël au plan de l’économie historique du dessein de Dieu.

L’affirmation de Jean-Paul II selon laquelle « l’Alliance du Sinaï n’a jamais été révoquée » par Dieu se trouve ainsi pleinement intégrée au sein de la doctrine trinitaire la plus fondamentale. L’Alliance du Sinaï, non seulement « n’a jamais été révoquée », mais elle est même irrévocable, puisqu’elle procède de la volonté éternelle de Dieu et des processions trinitaires.

Nous voilà donc sortis des cadres de la théologie de la substitution, non seulement aux plans de la morale et de l’exégèse, mais y compris au plan de l’architecture doctrinale de notre foi. C’est précieux, car il ne suffit pas de réfuter négativement la théologie de la substitution. Il faut aussi la corriger positivement.

Autrement, elle aura toujours tendance à renaître, parce que les chrétiens, fidèles et pasteurs, ont besoin de catégories pour penser et exprimer leur foi. Et si on ne leur en fournit pas d’adéquates, il est inévitable qu’ils retournent aux seules structures dont ils disposent, alors même qu’elles sont condamnées par le magistère. Il est donc nécessaire d’élaborer autrement, et de manière positive, la cohérence de notre foi, afin qu’elle intègre pleinement les acquis du magistère issu de Vatican II.

L’élection d’Israël et la miséricorde divine

Un autre trait de la pensée de Mgr d’Ornellas, c’est qu’il voit l’élection d’Israël comme l’expression centrale de la miséricorde de Dieu.

Mgr d’Ornellas a souvent exprimé combien la rencontre avec des personnes handicapées a été pour lui une porte d’entrée dans la miséricorde de Dieu. Ces amitiés lui ont fait expérimenter que « les pauvres nous ramènent à chercher à exprimer les valeurs essentielles, et à laisser tomber » le reste. Et que les relations désintéressées nous enrichissent profondément. Parce que, dans l’amour gratuit des pauvres, c’est la consolation de Dieu qui nous atteint.

C’est cette intuition reçue dans sa relation avec des personnes handicapées que Mgr d’Ornellas retrouve dans l’expérience de la miséricorde de Dieu faite par Israël. En effet, Israël est choisi par Dieu parce qu’il est le plus petit de tous les peuples, comme nous le lisons dans le Deutéronome. Et la fidélité de Dieu à son élection, malgré les défaillances de son peuple, révèle sa miséricorde, comme nous le voyons dans le Livre de l’Exode. Il s’agit de l’expérience d’un amour gratuit et sauveur.

Le nom imprononçable de Dieu, révélé par la Bible hébraïque, c’est : miséricordieux, dit Mgr d’Ornellas. « Tel est le Nom ultime de Dieu, qui nous révèle sa relation à son peuple : une relation d’élection. Une relation gratuite, inconditionnelle » (La hublais, diocèse de Rennes, en 2012).

Mgr d’Ornellas est ainsi amené à superposer, à articuler entre elles, miséricorde et élection. « L’élection d’Israël est un mystère de gratuité », dit-il. Elle est « le fruit de la miséricorde », et elle « révèle la miséricorde » (1).

Cette miséricorde qui fait élection s’exprime dans la séparation entre juifs et chrétiens. Celle-ci est « le don d’une fraternité, œuvre de la miséricorde de Dieu ». « Juifs et chrétiens sont appelés au même amour de Dieu et du prochain, par deux chemins différents ». Ces deux chemins sont différents parce que « Jésus apporte une grande nouveauté » ; ce qui sépare juifs et chrétiens, c’est l’Incarnation ; mais cette séparation instaure une fraternité ». Ainsi, « cette séparation n’est pas faite de main d’homme ; elle ne se réduit pas à nos exclusions mutuelles ». En effet, Dieu crée en séparant, et en consacrant chaque entité comme nécessaire à l’autre. Il crée de l’incomplétude pour que chaque entité trouve sa plénitude dans et par l’autre. Juifs et chrétiens sont à la fois séparés et inséparables : c’est notre fraternité, une « fraternité divine » (2).

Mgr d’Ornellas souligne ainsi la portée eschatologique de la miséricorde de Dieu qui fait élection d’Israël. En effet, la fraternité entre juifs et chrétiens, qui en est le fruit, est « une réalisation du dessein de salut » de Dieu, dit-il.

Juifs et chrétiens ont « deux vocations convergentes », en tension l’une par rapport à l’autre, et orientées toutes deux vers la fin voulue par Dieu. Ces deux vocations peuvent « se coordonner et converger vers le rassemblement eschatologique de l’humanité ». Ainsi, juifs et chrétiens sont unis par Dieu et dans leur source et dans leur fin (3).

Ainsi, nous voyons que « la miséricorde de Dieu ne se manifeste pas seulement par le pardon des péchés ». Elle est bien plus ample et bien plus profonde. « Elle ne s’adresse pas seulement à nos vies morales. » Elle fait élection d’Israël, et par là elle poursuit son dessein de salut, elle entraîne tous les hommes vers le terme bienheureux (La Hublais, diocèse de Rennes, en 2012).

Cette manière scripturaire et contemplative de voir la miséricorde comme principe de l’élection ravive notre espérance chrétienne. Elle nous fait retrouver la tension eschatologique sans laquelle notre foi devient plus horizontale et plus fragile. Alors, la miséricorde a tendance à devenir du sentimentalisme ; l’interprétation de certains textes du Nouveau Testament glisse plus facilement vers un antijudaïsme paresseux (Sens, hiver 2016 et hiver 2018) ; la mission peut se dégrader en un prosélytisme tout humain. La communion entre les vocations risque de s’affaiblir en cléricalisme, et l’Église de devenir autoréférentielle.

Conclusion

« Seule l’élection est porteuse de salut », dit Mgr d’Ornellas. Cette centralité de l’élection d’Israël dans le dessein de Dieu garantit le dynamisme de l’espérance chrétienne et la rectitude de notre foi.

(*) Titre de La DC.

(1) Mgr Pierre d’Ornellas et Jean-François Bensahel, Juifs et chrétiens frères à l’évidence, la paix des religions, éditions Odile Jacob, 2015.

(2) Idem.

(3) Idem.

 

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