Lu dans la presse
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Publié le 14 Septembre 2020

France - Hommage : Honoré, l'autodidacte toujours présent

France Inter dresse le portrait de tous les protagonistes du procès des attentats de janvier 2015 : victimes, familles, terroristes, accusés, magistrats, avocats… Retrouvez l'intégralité des portraits sur le site de France Inter (franceinter.fr).

Publié le 22 août dans France Inter

Philippe Honoré était un des piliers de Charlie Hebdo. Discret, mais là. Il a été assassiné le 7 janvier 2015, dans la rédaction de l'hebdomadaire, par les frères Kouachi. Il avait 73 ans.

Il a été souvent présenté comme “le moins connu des dessinateurs de Charlie Hebdo”. Philippe Honoré était pourtant tellement plus que ça. Il était de ces hommes qui ont traversé les époques, tout à la fois intemporel et parfaitement en phase avec l‘actualité.

D’ailleurs ce féru d’histoire est né, presque par hasard, à Vichy en 1941. Sa mère, en instance de divorce, fuyait alors les troupes nazies. Et Philippe Honoré aimait à dire, le sourire en coin, qu’il avait peut-être croisé le maréchal Pétain lors des promenades en landau, se souvient le dessinateur Riss dans son livre Une minute quarante-neuf secondes (Actes Sud).

L'appel de la capitale

L’exode du tout jeune Philippe se poursuit à Biarritz, puis dans le centre-ville de Pau où sa mère pose leurs valises. Féministe avant l’heure - seule femme de son entourage à savoir conduire et nager - elle ouvre une épicerie “avec cette idée que les gens auraient toujours besoin de manger”, raconte aujourd’hui Hélène Honoré, fille unique du dessinateur. Mais l’arrivée des supermarchés, et sa propension à accorder facilement des crédits, ont raison du commerce familial. “Ils ont mangé grâce aux réserves du magasin”, poursuit Hélène Honoré. “Mon père disait : on a vécu dans la dèche.”

Alors à 16 ans, il a fallu travailler. Ce sera dessinateur industriel pour la société gazière du Sud-Ouest (GSO). Mais Pau est trop petit pour ce passionné d’art, le surréalisme en tête. C’est à Paris que ça se passe. C’est à Paris qu’il se fait muter. “J’ai retrouvé des lettres où il racontait les expositions, les spectacles qu’il allait voir. C’était l’époque où les gens s’écrivaient tous les jours”, sourit sa fille. C’était le Paris de 1968. Celui des débats enflammés avec les voisins de palier. Des dîners sans fin. Des souvenirs de la guerre d’Algérie à laquelle il a refusé de participer. “Il s’est affamé, ne mangeait plus que de l’ananas” explique Hélène Honoré, ”et il a échappé au contingent”.

Dans la capitale, petit à petit, l’autodidacte se fait une place chez les grands : L'événement du jeudi, le Magazine littéraire, Le Monde, Libération, les Inrockuptibles… et Charlie Hebdo, bien sûr. Un trait féroce à l’encre de Chine et feutre noir pour les raccords. Une signature inspirée des graveurs sur bois. Un mélange de classe et d’impertinence dont il ne se départira jamais. Perfectionniste au point de retravailler ses dessins après leur publication. “Il revenait parfois avec quinze têtes de Sarkozy sur une page et me demandait laquelle était la meilleure” sourit Hélène Honoré. “Dès qu’un homme politique changeait de coupe de cheveux, c’était l’enfer.” Un souci du détail qu’il a conservé jusqu’au bout. Lui qui avait fait du conseil donné par Sempé dans son jeune âge, son leitmotiv pour toute sa vie a été : “Travailler, travailler, travailler…”

Homme de peu de mots

Travailler chez lui, toujours. Dans cet appartement-atelier du quartier parisien des Batignolles où il collectionnait livres et archives. “Un jour", poursuit sa fille, "il m’a montré la partie vitrée, déjà grande, de son immense bibliothèque et m’a dit : là, c’est le plus important du plus important”. Une quarantaine de boîtes à chaussures, remplies d’images découpées dans les magazines et classées par thèmes : les hommes politiques - de A à M, puis de N à Z- les paysages - pour les décors de ses dessins - des nus, des animaux, etc. Sans compter sur les piles ses milliers de dessins photocopiés pour pouvoir les modifier, ajouter le texte, sans toucher à l’original.

Des dessins qu’il a longtemps envoyés par fax à la rédaction de Charlie Hebdo, jusqu’à l’incendie volontaire des locaux en 2011. Alors, il a fallu passer au mail. Pas vraiment son truc, à ce grand barbu aux allures de peintre. Pas plus que le téléphone d’ailleurs : pas de portable et un fixe toujours sur répondeur. C’est donc sa fille et voisine qui se chargeait de l’envoi. Elle qui était aussi sa première conseillère : “Alors, qu’est-ce que je vais lui faire dire à Sarkozy ?”, l’interrogeait-il parfois quand venait le moment d’ajouter le texte au dessin. Toujours dans cet ordre, jamais l’inverse.

Car Honoré était un homme d’images plus que de parole. Lui, ce discret qui adorait jouer aux devinettes en dessinant sur les nappes en papier des restaurants de son quartier. Lui qui a publié, chaque mois, de 1983 à sa mort, un rébus littéraire pour le magazine Lire, mû par cette envie de “provoquer un plaisir visuel”, expliquait-il au quotidien La Montagne en 2012. Lui qui détestait les “petites phrases”, au point d’y consacrer un livre - Je hais les petites phrases (Les Echappés) - en 2011.

La mort ? Le septuagénaire n’en parlait pas. À peine avait-il montré à sa fille comment marchait le compteur d’eau “si jamais un jour je casse ma pipe”. “Il vivait dans le quotidien”, sourit Hélène Honoré. Un quotidien rythmé par Charlie Hebdo. L’envoi de ses sept dessins hebdomadaires le lundi à 11 heures, les déjeuners entre amis du mardi, jour de relâche. Et puis la conférence de rédaction du mercredi. Celle qu’il ne manquait jamais.

 

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