Lu dans la presse
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Publié le 13 Mai 2019

France/Mémoire - Alfred Nakache, une vie à contre-courant

Trente-cinq ans après sa mort, ce nageur français au parcours singulier doit faire son entrée, le week-end du 17 au 19 mai, au panthéon de sa discipline, le prestigieux International Swimming Hall of Fame de Fort Lauderdale, en Floride.

Publié le 13 mai dans Le Monde

Enfant, il a mis du temps à se jeter à l’eau. A Constantine, la ville des « ponts suspendus », elle était pourtant partout. Il lui suffisait de baisser le regard pour admirer les gorges du Rummel, l’endroit rêvé pour rafraîchir les lourds étés kabyles et occuper les gamins. La nature a donné à ce coin d’Algérie tant de rivières et de bassins naturels, tel celui de Sidi M’cid, que la famille Nakache – onze enfants et leurs parents – a passé des journées entières, dans les années 1920, à partager des bonheurs simples et aquatiques. On nage, on joue, on sèche au soleil. Mais le petit Alfred, lui, se contente de regarder, mi-voyeur, mi-craintif. « J’avais une frousse épouvantable de l’eau », avouera-t-il en 1938, oubliant de préciser qu’il a d’abord appris à nager avec… ses yeux.

Au sec, il observe les allers-retours des nageurs tout en mémorisant le « mode d’emploi ». Son père, David, directeur du mont-de-piété de la ville, ne voit d’abord dans son attitude que pétoche et mélancolie. « Un jour, exaspéré, il l’a jeté à l’eau, prêt à le recueillir, se souvient William, le benjamin de la fratrie. Et à sa grande surprise, Alfred s’est mis à refaire les mouvements des nageurs ! » Alfred Nakache, né le 18 novembre 1915, n’a que 10 ans. Il ne le sait pas encore, mais l’eau va servir de fil d’Ariane à son existence. En crawl ou en papillon, il nagera pour vivre, battre des records, résister, oublier, se reconstruire. Laisser une trace, aussi. Plus de trente-cinq ans après sa mort, ce champion français au parcours hors du commun intégrera, le week-end du 17 au 19 mai, le panthéon international de son sport, l’International Swimming Hall of Fame de Fort Lauderdale, en Floride.

Avec sa vue sur l’Atlantique, l’endroit lui aurait plu. Il serait heureux d’y figurer aux côtés du légendaire Johnny Weissmuller (Tarzan à l’écran) ou de ses amis Alex Jany et Jean Boiteux, mais se serait sans doute fait porter pâle pour le discours. « Il n’aimait pas les grandes civilités, assure William. Il préférait apprendre à nager aux enfants. » Une vocation : Alfred a été professeur d’éducation physique toute sa vie, à l’exception de la période où Vichy avait banni les juifs de la fonction publique. A Toulouse, des générations de gamins ont appris à nager avec lui. En 1997, quand sa nièce Yvette Benayoun-Nakache s’est présentée pour le Parti socialiste aux élections législatives en Haute-Garonne, bien des électeurs lui ont confié avoir été initiés à la brasse par son oncle. « J’en ai gagné des voix grâce à lui ! », sourit l’ex-députée.

« Un nageur athlète »

Vingt-deux ans plus tard, c’est elle qui veille sur les archives familiales. « Regardez comme il est beau », dit-elle en désignant un exemplaire de l’hebdomadaire Match l’intran daté de 1938. Nakache tire la langue à la sortie de l’eau. Les épaules sont larges et musculeuses, le sourire méditerranéen et effronté invite à la complicité. A l’époque, il est LE champion, celui qui moissonne les titres (cinq lors des championnats de France cette année-là). Il faut dire que l’enfant de Constantine – qui a rejoint Paris et le Racing Club de France dès 1933 – a vite progressé. Dans l’eau, c’est désormais un bagarreur, « un nageur athlète, alors qu’à l’époque le modèle était au nageur poisson, davantage en glisse », analyse le journaliste spécialisé Eric Lahmy, à l’origine de son intronisation au Hall of Fame.

En 1936, pour les Jeux de Berlin, Alfred est encore un peu tendre. Malade, il renonce au 100 m nage libre. Peu importe, sa revanche est déjà programmée à Tokyo en 1940, pense-t-il, sans se douter que ces Jeux n’auront jamais lieu. Sur sa lancée, il relève avec succès le défi amical de Jacques Cartonnet sur 100 et 200 m brasse. Mais le champion déchu digère mal la défaite. Drôle d’oiseau que ce Cartonnet, décrit par Eric Lahmy comme un « beau gosse dilettante à la relation ambiguë avec sa mère ». Plus tard, il sera le suspect tout trouvé des malheurs d’Alfred…

Ceux-ci débutent dès mai 1940 avec l’avancée allemande sur le territoire national. Quand il est démobilisé de l’armée de l’air, le 22 juin 1940, Alfred Nakache a perdu son frère Roger, tombé au combat. Le 7 octobre, Vichy abroge le décret Crémieux, qui attribuait la citoyenneté française aux « Israélites d’Algérie ». En janvier 1941, Alfred s’installe avec sa femme Paule (nageuse, Constantinoise et professeure de sport, comme lui) à Toulouse, dans la zone libre, et intègre les Dauphins du TOEC, le meilleur club du pays, où l’entraîneur Alban Minville le convainc d’exploiter son potentiel sur la brasse papillon. A l’époque, le papillon n’est pas encore une nage à part entière mais un schisme initié par l’Allemand Erich Rademacher, en 1926. Succession de bonds hors de l’eau, il exige puissance et ténacité. Nakache a le profil requis : il perfectionne sa technique et bat même le record du monde du 200 m brasse, le 7 juillet 1941, à Marseille.

Arrestation par la Gestapo

Le Constantinois a beau ne plus être français, la patrie reconnaissante voit dans ce champion populaire, omniprésent en « une » des journaux et des revues, un motif d’orgueil. Lui ne dit rien et sourit, tout à la joie de ses records et de la naissance de sa fille Annie, en 1941. Mais la presse collaborationniste est à l’affût et commence à le cibler. « Si vous êtes juif, retirez-vous du sport français ou alors vous pourriez bien en sentir les répercussions », menace le journaliste René Petit en 1942 dans le journal pétainiste Pays libre. Le 22 novembre de la même année, les Allemands entrent à Toulouse. Alfred ne se cache pas : il s’occupe avec son épouse d’une salle de gymnastique.

Après la guerre, Albert Cohen, un des leaders du mouvement de résistance l’Armée juive à Toulouse, révélera que le célèbre nageur avait aidé à assurer la préparation physique des jeunes recrues de l’organisation. Est-ce la raison de son arrestation, avec Paule, à leur domicile, le 20 décembre 1943, par la Gestapo ? Difficile à savoir. Le clan Nakache défend pour sa part une autre thèse : Alfred aurait été dénoncé par Cartonnet, qui s’exhibait alors avec sa chemise noire de milicien. Mais Eric Lahmy ne croit pas à la culpabilité de l’ancien rival, mort en exil en Italie en 1967 : « Il a fait des choses dégueulasses mais il n’avait aucune audience auprès des Allemands. »

« Judenrampe », la « rampe des juifs ». C’est le nom donné par les nazis au quai de gare à Auschwitz, où Alfred et Paule, avec la petite Annie dans les bras, se retrouvent le 23 janvier 1944. Un SS indique « recht » (« droite ») à la jeune femme et Alfred la voit partir avec l’enfant vers un camion. « A son arrivée, ses compagnons de stalag avaient décidé de ne pas lui dire le sort qui leur avait été réservé. Ils savaient très bien qu’elles avaient été gazées », soupire William Nakache. Pour Noah Klieger, jeune codétenu pour lequel le champion se prend d’affection dans le camp, « il faut une chaîne de miracles pour survivre à Auschwitz ».

Des longueurs à Auschwitz

Le premier survient dès la « Judenrampe », quand un officier nazi reconnaît le champion et l’affecte à l’infirmerie. Cette décision lui permet d’échapper aux travaux forcés et d’obtenir plus de nourriture. Au sein de l’infirmerie, un petit réseau de résistance s’organise. Alfred détourne du pain et de la marmelade pour en distribuer aux malades. Jamais il ne s’en vantera. Jamais il ne parlera d’Auschwitz, ou alors au détour d’une anecdote, à en croire William. « Un jour, il me demande de lui passer mes chaussures pour les cirer. Je lui dis qu’elles sont propres. Il insiste et quand je finis par les lui donner, il me lâche : “Si tu savais le nombre de bottes que j’ai pu cirer là-bas…” Je n’ai pas eu le culot de lui faire raconter. Ça aurait déclenché une telle tristesse… »

Alfred Nakache n’a jamais raconté non plus l’épisode qui allait fixer sa légende. C’est son « protégé » Noah Klieger, devenu journaliste en Israël, qui s’en chargea bien plus tard. A Auschwitz, Nakache sait que l’adolescent a des qualités de nageur. Un dimanche de juillet, il l’embarque avec lui. « Nous avons enlevé nos pyjamas et fait des longueurs dans le bassin à incendie, racontera Klieger. Quand un SS ou un Capo s’approchait, les copains nous avertissaient, on sortait très vite de l’eau et on enfilait nos pyjamas. » Même à Auschwitz, Nakache veut prouver que les juifs sont encore des hommes et que les hommes nagent ; quelques longueurs dans une eau saumâtre, quelques battements de papillon. Un jour, il nagera aussi avec l’autorisation macabre des nazis. L’un d’eux lance un poignard qu’il doit récupérer au fond de l’eau juste avec les dents.

Le 18 janvier 1945, les Allemands évacuent Auschwitz devant la progression des Soviétiques. Ils sont entre 20 000 et 30 000 à marcher par – 10 °C. Alfred survivra à cette marche puis à une période de détention à Buchenwald. A Toulouse, pourtant, on le croit le mort. En hommage, le conseil municipal donne même son nom au bassin d’hiver de la piscine de l’île du Ramier. Mais le 28 avril 1945, la presse annonce l’incroyable nouvelle : Nakache est vivant ! Amaigri de 40 kg, il se remet d’un abcès à l’oreille droite dans un hôpital parisien. « Laissez-moi reprendre contact avec le monde vivant, après quoi j’essaierai de renager », souffle-t-il aux reporters venus à son chevet.

Renaissance en champion

Alors âgée de 13 ans, Ginette Sendral-Jany, future championne de France de natation, n’a jamais oublié les retrouvailles, quelques jours plus tard, à Toulouse. « Il avait la tête enveloppée de rubans et il a été très ému quand il a vu sa plaque, se souvient-elle. Plus que sa mort en face, il voyait l’affection de la ville et de ses amis pour lui. » Très vite, il replonge. Mais si le corps se remplume, l’esprit, lui, demeure prisonnier des camps. Quand il n’est pas dans l’eau, il regarde les trains arriver à la gare Matabiau. Celui de Paule et Annie ne viendra jamais. Un jour de 1946, on lui tend un papier blanc et la funeste confirmation.

C’est en champion que le jeune veuf finit par renaître. Associé à Alex Jany et à Georges Vallerey, il bat le record du monde du 3 × 100 m 3 nages le 8 août 1946 et participe même aux JO de Londres en 1948. Côté cœur, il s’éprend de Marie, une jeune fille originaire de Sète. Histoire de l’impressionner, il traverse la Garonne à la nage pour aller l’embrasser sur l’autre rive ! Si le couple n’a pas d’enfants, ils sont partout dans la vie de l’ancien déporté. Il y a ses élèves, bien sûr, mais aussi ses neveux et nièces, auxquels il distribue ses médailles lors des réunions de famille. « Alfred ne voulait jamais mettre sa kipa, témoigne Yvette Benayoun-Nakache. Il s’engueulait avec mon père, qui était plus religieux. Alfred lui lançait : “Il était où ton Dieu pendant la guerre ?” »

A la retraite, il s’installe à Cerbère, un petit port des Pyrénées-Orientales. Son ami Louis Séverin le résume ainsi : « Il avait le rire d’Henri Salvador et marchait comme Charlie Chaplin. » Jusqu’à sa mort, le 4 août 1983, il n’a cessé de nager, un kilomètre par jour. Depuis, il repose au cimetière de Sète. « Tous les 4 août, on allait sur sa tombe avec ma mère, raconte sa nièce. Elle qui l’adorait pourtant finissait toujours par me demander : “On a fini la prière ? On peut aller sur celle de Brassens ?” » S’il l’avait entendue, Alfred aurait sans doute lâché un rire tonitruant. Quand son frère William pense à lui, il dit le « voir encore rire et imiter Le Lac des cygnes, pour les enfants, dans l’eau. » Toujours dans l’eau…

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