Lu dans la presse
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Publié le 18 Juin 2020

Histoire - 18 juin 1940 : un appel contre le renoncement

Le 18 juin, le général de Gaulle s’adresse aux Français depuis Londres. Récit de l’acte fondateur de la Résistance.

Publié le 17 juin dans Le Figaro

Les 17 et 18 juin 1940 vont marquer d’une lueur terrible et glorieuse l’histoire de France pour le siècle à venir. Tout se passera via la radio. Alors que le maréchal Pétain, nommé le 16 dans la soirée à la tête du gouvernement par le président Lebrun, demande le lendemain à cesser les combats, le général de Gaulle se rend à Londres le jour même et prononce, le 18, le fameux discours qui le fera entrer dans la légende.

Deux Frances, l’une pacifiste, l’autre offensive, commencent à se faire face. Pétain, partisan avec le général Weygand de mettre un terme aux combats, précise sur les ondes avoir demandé aux Allemands les conditions de l’armistice. «C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat. Je me suis adressé cette nuit à l’adversaire pour lui demander s’il est prêt à rechercher avec nous, entre soldats, après la lutte et dans l’honneur, les moyens de mettre un terme aux hostilités.» Le jour même, Churchill, malgré les divisions de son cabinet, fait le choix inverse et déclare à la BBC: «Mon cœur saigne pour le courageux peuple de France» et il ajoute: «Nous défendrons notre île, et, avec l’Empire britannique, nous continuerons, invincibles, la lutte.»

C’est dans ce contexte que le général de Gaulle, de retour alors à Londres, décide de sortir de la légalité pour s’opposer au maréchal Pétain et prononcer l’acte fondateur de la Résistance. Face à ceux qui jugent absurde de poursuivre un combat qu’ils croient perdu d’avance, et qui sont souvent issus des rangs de l’état-major républicain et de la gauche pacifiste des années 1930 (alors majoritaire au Parlement issu du Front populaire de 1936), une autre France, généralement composée en ces jours douloureux d’esprits nationalistes et bellicistes (à quelques rares exceptions, comme un René Cassin), estime qu’il est possible d’éviter le déshonneur et de se battre en utilisant l’empire colonial qui reste avec celui de l’Angleterre le dernier recours d’un pays à genou.

La geste gaulliste voudrait que le discours prononcé le 18 n’ait pas été soumis aux autorités britanniques. Après la guerre, en 1964, de Gaulle a déclaré avec superbe à l’historien Henri Amouroux: «De ma vie, je n’ai jamais montré un texte de moi.» Pourtant, dans d’autres occasions, notamment en mai 1943, il précise à Jean Oberlé que «le matin du 18 juin, je rédige un message aux Français. Je le donne au général Spears pour le montrer à Churchill». Il apparaît clairement aujourd’hui que le discours a été sérieusement négocié avec les autorités anglaises, celles-ci étant même au départ hostiles à ce que de Gaulle parle à la radio.

Un pari

À l’époque, les Anglais hésitent à donner la parole à un général inconnu s’attaquant à la position de leur allié français. Il a fallu tout le poids de Churchill pour que Londres change d’opinion. Il s’agit d’un pari car le 18, Pétain n’a pas encore mis fin aux hostilités et les Anglais ne veulent pas se mettre définitivement à dos les nouvelles autorités françaises. C’est ce qui conduit le Cabinet britannique à imposer à de Gaulle des conditions particulières. Le général ne devra se limiter qu’aux aspects militaires et veiller de s’abstenir de toute attaque directe contre le maréchal. Ils demandent notamment au général de biffer l’attaque de son discours, trop agressive à l’égard de Pétain.

Quelle fut la teneur exacte du discours du 18 juin? De nombreux mystères planent encore sur ce texte mythique. Si beaucoup croient en connaître la teneur exacte, l’histoire a le plus grand mal à en recomposer précisément l’élaboration. Car s’il existe bien une «ébauche de l’Appel du 18 Juin», publié dans Lettres, Notes et Carnets du général de Gaulle, les historiens savent aujourd’hui que ce texte daté du 17 juin au soir (il aurait été rédigé après le dîner du général avec Jean Monnet et sa femme) date en réalité du 2 juillet 1940, écrit en vue d’une séance d’actualité cinématographique. On sait même, précise l’historienne Aurélie Luneau, qui a consacré un livre spécifique sur ce célèbre Appel (1), que la formule fameuse, connue de tous - «La France a perdu une bataille, mais la France n’a pas perdu la guerre» -, n’aurait même pas été prononcée lors du 18 juin mais serait ultérieure: «Elle n’était pas dans le texte de l’Appel du 18 Juin», écrit Aurélie Luneau (p. 117). Elle y aurait été ajoutée tardivement. «C’est seulement au printemps 1944 que lors d’une réimpression d’exemplaires à diffuser en France libérée, la date du 18 juin 1940 fut ajoutée au texte initial (en bas, à gauche, en remplacement d’un encart avec le texte traduit en anglais), probablement par un excès de zèle des services du commissariat à l’Intérieur. Un acte qui entraîna l’amalgame avec le texte original de l’Appel, aujourd’hui encore…» On sait aussi aujourd’hui que le discours prétendument du 19 juin, selon les Mémoires de guerre, n’a pas pu être rédigé avant le 23 juin, lorsque de Gaulle annonça la création du Comité national français…

Enfin, quand ce discours fut-il exactement prononcé ? À 18 heures, selon la version officielle des Mémoires de guerre, ou à 20 heures, comme l’a dit à certaines reprises Elisabeth de Miribel, qui tapa à la machine le discours, ou bien plutôt à 22 heures comme le précisent les historiens anglais de la BBC? C’est d’ailleurs aujourd’hui, d’après Aurélie Luneau, l’heure qui est retenue.

Qu’importent au fond tous ces détails qui ne font que rappeler la fragilité du témoignage historique. Il n’en demeure pas moins que l’Appel du 18 Juin a marqué, comme chacun sait, un moment décisif dans l’histoire de France. Dans ses Mémoires de guerre, le général en dessine la portée: «À mesure que s’envolaient les mots irrévocables, je sentais en moi-même se terminer une vie, celle que j’avais menée dans le cadre d’une France solide et d’une indivisible armée. À quarante-neuf ans, j’entrais dans l’aventure comme un homme que le destin jetait hors de toutes les séries.» De fait, au lendemain du 18 juin, le général fait figure de paria pour les élites françaises. La propagande du maréchal Pétain se moque de lui en le présentant comme le «général micro». Jusqu’au 22 juin, pour des raisons diplomatiques, les Anglais hésiteront pourtant à redonner la parole à ce général «félon» (alors même que de Gaulle, à la fin de son appel du 18, avait précisé qu’il reprendrait la parole à la radio anglaise le lendemain).

"On va peut-être me prendre pour un aventurier, et pourtant je ne suis pas un aventurier… On dira que je suis un rebelle parce que je n’obéis pas aux ordres. Mais ce sont « eux » les rebelles qui n’obéissent pas au devoir le plus sacré (...)" Le Général de Gaulle

S’il est difficile, reconnaît Aurélie Luneau, de mesurer le degré d’audience dont bénéficia l’appel du général, ce 18 juin, il est indéniable qu’il fut entendu par certains acteurs importants ou influents le soir même, comme Pierre Mendès France, Maurice Schumann ou André Philip, voire dans les jours qui suivirent. En effet, l’appel est repassé à plusieurs reprises dans les jours qui suivent et publié dans certains journaux français. Ainsi, Daniel Cordier, replié dans le Sud, en prend connaissance le 19 dans la presse, comme Pierre Messmer ou le général Simon. Et il finira par consacrer la personnalité hors du commun qui a eu le courage de dire «non». Comme le dira de Gaulle à Henri de Kérillis, qui est alors proche de lui, et à sir Vansittart: «On va peut-être me prendre pour un aventurier, et pourtant je ne suis pas un aventurier… On dira que je suis un rebelle parce que je n’obéis pas aux ordres. Mais ce sont “eux” les rebelles qui n’obéissent pas au devoir le plus sacré: défendre son pays jusqu’à la dernière chance auprès de son dernier Allié… Ils vont me condamner, me condamner à mort, peut-être… Eh bien! Tant pis… Jusqu’ici les généraux condamnaient à mort les simples soldats qui abandonnaient le champ de bataille… Cette fois “ils” condamneront un général qui n’a pas voulu le quitter.» Le gaullisme et «une certaine idée de la France» étaient nés.

(1) Aurélie Luneau, «L’Appel du 18 Juin», Flammarion, 311 p., 19,90 euros.

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