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Publié le 28 Août 2019

Histoire - Sarajevo-Jérusalem (3/6): Les mousquetaires juifs du siège de Sarajevo

La communauté juive a, pendant la guerre de Bosnie, lancé une incroyable opération humanitaire, organisant l’évacuation de 2 500 Sarajéviens et portant assistance aux assiégés. Israël a de son côté vu débarquer des centaines de « juifs sarajéviens » très peu juifs…

Publié le 13 août dans Le Monde

Cinq siècles après avoir été expulsés de l’Espagne catholique et cinq décennies après avoir survécu au génocide orchestré par l’Allemagne nazie, les juifs de Sarajevo se retrouvent, au moment où la ville est encerclée par l’armée serbe, qui menace de la conquérir pour la diviser ou la détruire, à un nouveau carrefour de leur histoire. En cette année 1992, quelques hommes vont alors prendre en main le destin de leur communauté et, au-delà des juifs, aider à sauver des milliers de Sarajéviens.

Comme les trois mousquetaires, ils sont quatre : Ivan Ceresnjes, Jakob Finci, Danilo Nikolic et Boris Kozemjakin. Le premier préside la communauté juive de Bosnie-Herzégovine, le deuxième dirige son association d’aide humanitaire, La Benevolencija, et les deux derniers vont, eux aussi, avoir des responsabilités dans l’une des plus incroyables opérations de sauvetage que l’ex-Yougoslavie ait connues. Pour la mener à bien, les uns et les autres pourront compter sur une armée de bénévoles, amis ou voisins, médecins et infirmiers, et simples volontaires, juifs ou non.

Rien n’avait prédestiné un architecte comme Ivan Ceresnjes ou un juriste comme Jakob Finci à ce qu’ils vont accomplir jour après jour, durant une guerre de quatre ans (1992-1995). La seule différence qu’ils avaient alors avec les autres Sarajéviens résidait dans le fait d’être juifs et d’avoir un certain sens de la mémoire. Lorsqu’on est issu d’une communauté exterminée dans cette ville à 80 % cinq décennies auparavant, cela aiguise la sensibilité et invite à la prudence face aux menaces de guerre.

« À Sarajevo, jamais ! »

Alors que la Yougoslavie s’effondre, que certaines républiques proclament leur indépendance de Belgrade, que la Serbie lance son armée à l’assaut de Vukovar et de la Krajina et assiège Dubrovnik, la perle de l’Adriatique, aucun Sarajévien ne croit que le conflit puisse arriver à sa porte. Dans les cafés de la ville, chacun répète inlassablement, durant des mois et en dépit de forts signes avant-coureurs : « A Sarajevo, jamais ! »

La ville n’a-t-elle pas été la nouvelle Tolède, symbole pour les sépharades d’un idéal de coexistence, puis le parfait équilibre entre Istanbul et Vienne, entre Orient et Occident, et enfin la quintessence de l’idée yougoslave, cette mosaïque de peuples unis depuis cinq décennies ? N’est-elle pas la seule ville d’Europe musulmane et chrétienne où les juifs n’ont jamais connu de ghetto ? Et aussi, même si rien n’est parfait en ce monde, la cité de la douceur de vivre par excellence, de tant d’histoires d’amour et de mariages mixtes que peu de familles peuvent se revendiquer d’une appartenance ethnique unique, et le lieu de l’expérience peut-être la plus aboutie de coexistence intercommunautaire ?

Pendant que les Sarajéviens rêvassent à ce passé qui leur semble être un rempart face aux nationalismes et à un avenir qu’ils imaginent encore sans nuage, Ivan Ceresnjes ne se berce pas d’illusions. « Quelques mois avant la guerre, j’ai dit aux membres de la communauté juive : “Ça sent mauvais.” J’ai envoyé ma secrétaire à Belgrade renouveler tous les passeports et préparer des visas israéliens. Les gens m’accusaient de paniquer, mais au moins nous étions prêts », raconte-t-il, attablé à la terrasse d’un café de First Station, l’ancienne gare ferroviaire ottomane de Jérusalem.

Lorsque l’armée serbe assiège Sarajevo, à la stupéfaction de ses habitants, la communauté juive, riche d’environ 1 500 âmes, est sinon prête, du moins préparée à l’idée d’un exil. Les enfants, les personnes âgées et les malades sont recensés. Les passeports et les visas sont arrivés. Ceresnjes et Finci disposent aussi d’un allié puissant, l’American Jewish Joint Distribution Committee (JDC), appelé par son diminutif « The Joint », la plus grande organisation humanitaire juive au monde, spécialisée dans l’assistance aux juifs en danger où qu’ils soient ; et, s’ils le souhaitent, dans leur voyage vers Israël.

« Israël n’était au départ pas très engagé à nos côtés. Ce n’était pas leur guerre… Nos amis américains se sont mobilisés », précise Jakob Finci, en buvant un café turc dans son bureau du centre communautaire juif, installé depuis la seconde guerre mondiale dans la synagogue ashkénaze de la ville. Si nécessaire, « The Joint » travaille tout de même en coopération avec la diplomatie israélienne. Dans le cas d’une ville assiégée comme Sarajevo, rien n’aurait sans doute pu se faire sans des négociations secrètes avec la Serbie et son armée, voire sans des contreparties toujours non éclaircies à ce jour.

La guerre démarre le 6 avril 1992. Trois ponts aériens, transportant 600 Sarajéviens, sont organisés par le JDC vers Belgrade, les 10 et 17 avril et le 1er mai. Le siège débute le 2 mai. Après la fermeture de l’aéroport, huit convois d’évacuation par autobus sont organisés vers la Croatie entre août 1992 et le 5 février 1994, jour de la tuerie au marché de Markale.

Le culte du bon voisinage

La communauté juive de Sarajevo a diverses particularités. D’abord, elle est principalement composée d’athées, dont beaucoup sont à l’époque encore communistes. Elle a aussi un taux très important de mariages mixtes, de l’ordre de 80 %, qu’on trouve dans peu de communautés juives. Elle porte par ailleurs en étendard, bien avant sa judaïté, le culte du komsiluk, du bon voisinage, comme tout le monde à l’époque à Sarajevo.

Cette identité très sarajévienne de la communauté juive va avoir trois conséquences majeures : premièrement, un certain nombre de juifs sarajéviens, dont ses principaux responsables, vont rester à Sarajevo, alors qu’ils auraient aisément pu en partir ; deuxièmement, en parallèle à cette vaste opération d’évacuation, ils vont organiser dans l’autre sens une opération tout aussi majeure d’assistance humanitaire à la ville assiégée ; troisièmement, Israël va voir débarquer une « communauté juive » à vrai dire très peu juive mais très solidaire des autres Sarajéviens, ce qui signifie qu’outre beaucoup de conjoints, enfants et petits-enfants non juifs au sens strict du terme, ils vont emmener avec eux un nombre important d’amis, d’amoureux, de voisins encore moins juifs.

Ivan Ceresnjes, né en 1945 de parents qui sont parmi les rares survivants d’une famille décimée par la seconde guerre mondiale, premier et à ce jour dernier président ashkénaze d’une communauté juive sarajévienne éminemment sépharade, a trois fils, Aleksander, Andrej et Ivan. Durant les premiers mois du conflit, il les garde à ses côtés. Quand il réalise que la guerre risque de durer, il envoie femme et enfants en Israël. « La règle, selon un dicton populaire, philosophe-t-il aujourd’hui, est que les guerres dans les Balkans durent généralement quatre ans. »

Jakob Finci, né dans un camp de concentration italien sur l’île de Rab pendant que les nazis et les oustachis exterminaient les juifs sarajéviens, évacue pour sa part immédiatement son fils Asher vers Israël, où celui-ci rejoint son frère aîné, Alen, parti l’année précédente pour éviter le service militaire dans une armée qui n’a déjà plus de yougoslave que le nom et sert avant tout la cause nationaliste serbe.

Ivan et Jakob, eux, n’envisagent pas d’abandonner Sarajevo. « Quand ton âge dépasse la pointure de tes chaussures, il est très difficile de démarrer une nouvelle vie ailleurs », dit avec élégance Jakob Finci. Un dicton qui serait, selon Eliezer Papo, le rabbin de Sarajevo, la traduction locale, avec davantage de légèreté et d’humour, d’un vieux dicton juif ladino signifiant que « les vieux arbres ne devraient pas être transplantés ».

Sarajéviens jusqu’au fond de l’âme

Le fait est surtout que Ceresnjes, Finci et leurs compagnons sont Sarajéviens jusqu’au fond de l’âme et se sentent utiles dans la ville assiégée.

« Nous aidions tous ceux qui voulaient la quitter, et nos convois humanitaires ont amené beaucoup d’aide, pour tout le monde, sans jamais être attaqués », constate, satisfait, Ivan Ceresnjes. « Quelque 2 500 personnes (1 000 juifs et 1 500 autres) ont été évacuées par avion et par bus », précise Jakob Finci. « Certains de ces 1 500 autres Sarajéviens sont allés en Israël et ont tenté de se trouver des origines juives », s’amuse-t-il.

Lorsque la guerre éclate, beaucoup de Sarajéviens se tournent vers le centre de la communauté juive soit pour tenter de fuir la ville bombardée, soit pour y trouver des médicaments et de la nourriture. La communauté ouvre une soupe populaire et des pharmacies, où tout est gratuit.

Une première pharmacie est située, à côté du centre juif, dans le magasin d’un ami d’enfance de Jakob Finci – un musulman pourrait-on préciser, même si, parmi ces Sarajéviens, on ne fait jamais la démonstration de son origine communautaire – ; une deuxième dans le bâtiment du comité olympique, « pour que les gens vivant de l’autre côté de la Miljacka n’aient pas à traverser le pont, très exposé aux tirs » ; et une troisième à l’hôpital de Dobrinja, un quartier lui-même enclavé près de l’aéroport, « un hôpital dirigé par le docteur Youssef Hadjir, un médecin… palestinien ! », note Finci, fier de ces symboles intercommunautaires.

En Israël, le déracinement est profond

Pour ceux qui décident de partir pour Israël, la route est longue et incertaine. Il y a une trentaine de checkpoints des forces serbes puis croates jusqu’à la côte dalmate. Il y a des montagnes. Il y a l’incertitude et la peur. L’un des quatre mousquetaires pilote toujours le convoi d’autobus. Boris Kozemjakin se souvient que le rusé Ivan Ceresnjes lui a appris comment franchir tous ces points de contrôle. Les discussions avec des combattants, soudainement tout-puissants sur une portion de route perdue, ou les distributions de cigarettes et d’alcool durent parfois des heures. Pour les passagers des bus, c’est l’angoisse.

Parvenus en Croatie et dans l’attente de leur transfert à Budapest, ville de départ des avions pour Tel-Aviv, les juifs sarajéviens ont deux points de chute : un village de vacances d’enfants à Pirovac et un hôtel à Makarska. Certains y séjournent quelques jours ou quelques semaines ; d’autres y resteront quatre ans, sans jamais émigrer, avant de retourner à Sarajevo.

En Israël, même si l’accueil est parfaitement organisé, le déracinement est profond et le quotidien plutôt rude. Aux sentiments classiques des réfugiés, un mélange de soulagement d’être en vie et de culpabilité d’avoir laissé derrière eux des êtres chers, s’ajoute le choc culturel. Car quelles que soient leurs appellations, la vraie Jérusalem est très différente de la « petite Jérusalem » des Balkans.

« Il m’est impossible de rester ici »

La famille Kozemjakin est alors aux premières loges de ces exils et ces retours, ces déchirements entre les deux villes. Boris, secrétaire général de la communauté juive durant les premiers mois de la guerre, envoie ses enfants Aleksandra, 18 ans, et Igor, 11 ans, en Israël. Sa fille devient volontaire dans un kibboutz, tandis que son fils, comme presque tous les enfants de Sarajevo, rejoint l’internat d’une école où les nouveaux arrivants apprennent l’hébreu et s’intègrent peu à peu dans le système scolaire israélien.

Six mois plus tard, « Igor était fâché et très triste, se souvient Aleksandra, qui se remémore l’histoire en buvant un café glacé à Tel-Aviv. J’ai écrit à mes parents que s’ils voulaient sauver leur fils, ils devaient venir vivre avec lui. »

Boris Kozemjakin et sa femme rejoignent leurs enfants, mais l’aventure tourne court. « Mon père m’a dit : “Il m’est impossible de rester vivre ici. Je ne veux pas finir pompiste” », raconte Aleksandra. « J’avais 44 ans et je n’étais pas très attrayant pour Israël. Mon âge avait déjà dépassé la pointure de mes chaussures », sourit Boris, dans son bureau de la synagogue de Sarajevo. Et puis il y a ce que cet homme pudique ne dit pas : l’envie, à l’époque, de continuer à aider la ville assiégée.

Au bout de trois mois d’hésitation, tandis qu’Aleksandra reste en Israël, ses parents et son frère partent s’installer à Split. La ville de la côte dalmate est devenue le centre névralgique pour la Bosnie des organisations humanitaires du monde entier.

Boris Kozemjakin y prend la direction du centre logistique géré par la communauté juive avec l’aide du JDC. « J’ai fait soixante-dix allers-retours Split-Sarajevo, dont vingt-cinq avec des convois humanitaires, jusqu’à la fin de la guerre. Les autres voyages, c’était pour convoyer des gens, de l’argent, du courrier…, dit-il. Je ne regrette pas de ne pas être resté en Israël, et d’être revenu en ex-Yougoslavie. »

Un attachement profond, venu de loin

À Jérusalem, la vie n’est pas toujours évidente pour les exilés de Sarajevo. Dans une même rue du quartier d’Armon HaNatziv, par hasard prétendent-ils, ou « parce que les voies du Seigneur sont impénétrables »,ricane l’un d’entre eux, vivent aujourd’hui l’ex-président de la communauté juive de Bosnie-Herzégovine, Ivan « Ivica » Ceresnjes, l’ex-secrétaire général de la communauté, Dubravko « Dudo » Latinger, et l’ex-chauffeur du centre juif durant les premières années du siège, Resad « Reso » Hubanic.

Alors que beaucoup de Sarajéviens sont rentrés chez eux après la guerre, ces trois hommes, dont l’âge à l’époque de l’exil avait sans l’ombre d’un doute dépassé la pointure de leurs chaussures, ont choisi de rester dans la ville sainte.

 « Dudo » Latinger est parti le premier de Bosnie, avant même les évacuations des juifs de Sarajevo, par le dernier bus de la liaison régulière pour Belgrade. « En tant que juif, venir en Israël était naturel », murmure-t-il. Le premier été de la guerre, c’est lui qui s’est occupé, à l’internat de l’école de Rishon LeTsiyon, des enfants de Sarajevo, avant d’arriver à Jérusalem. Il a ensuite enchaîné les emplois temporaires et constaté ainsi combien il est « difficile de démarrer une nouvelle vie à 45 ans ». Lors d’un court séjour à Belgrade, un ami lui demande : « Tout va bien pour toi en Israël ? Dans quoi travailles-tu ? » « Dudo » répond : « Dans le pétrole. »Aujourd’hui il sourit : « J’étais pompiste dans une station-service… »

Sa situation s’est améliorée lorsqu’il a commencé à travailler avec son ami géomètre « Reso » Hubanic. Et puis il a ressenti en terre d’Israël cette chose difficile à raconter, qui a touché peu de juifs sarajéviens : un attachement profond, venu de loin.

Sa mère aussi a éprouvé cette sensation. Quand elle l’a rejoint, il lui a demandé ce qu’elle avait inscrit lors d’un premier séjour sur le bout de papier glissé entre les pierres du mur des Lamentations. « Venir en Israël et mourir en Israël », a-t-elle répondu. « Nous n’étions pas sionistes, mais bon… Elle est morte ici », conclut « Dudo ».

« La nostalgie est une maladie balkanique »

« Reso » Hubanic s’est exilé plus tard et présente une particularité non négligeable : il est musulman et sa femme est Serbe. Dans sa famille, nul n’est juif. Pendant le siège de Sarajevo, quand des amis lui proposent d’aider bénévolement le centre de la communauté juive, il prend sa vieille voiture et devient le chauffeur qui, chaque jour, passe prendre le pain à la boulangerie industrielle, va chercher de l’eau, puis conduit les médecins et les infirmières chez les vieux patients.

Au bout de deux ans de dévouement, ses enfants, réfugiés avec sa femme en Serbie, lui manquent trop. Il prend le dernier convoi d’évacuation de la communauté juive, le 5 février 1994, piloté par Danilo Nikolic. La famille se retrouve à Budapest, puis émigre en Israël. Ce non-juif y est un modèle d’intégration. Il trouve un travail de géomètre en six mois, achète un appartement à Jérusalem au bout de quatre ans. Déterminé et loyal envers son pays d’accueil, il en tire une sorte de philosophie du réfugié :« Celui qui veut bien travailler dur, peu importe d’où il vient ni où il arrive : il est toujours bien accueilli. »

« Ivica »  Ceresnjes n’a pour sa part pas quitté Sarajevo, bien que séparé de sa famille, avant la signature de l’accord de paix, en décembre 1995. Puis, le sentiment du devoir accompli, il saute dans un avion pour Jérusalem. Et lui aussi, devenu chercheur au Centre de l’art juif de l’Université hébraïque de Jérusalem, se sent peu à peu, année après année, devenir pleinement Israélien.

Même s’il reste fier que la communauté juive de Sarajevo « ait pris soin de ses voisins non juifs », il estime avoir tourné une page et parle de Sarajevo avec un certain cynisme. « Mes amis juifs sarajéviens ne veulent pas reconnaître que, malgré toutes les jolies histoires sur les relations entre les juifs et les autres communautés, il y a toujours là-bas quelque chose qui bouillonne… », commente-t-il. Il pense à ses fils et croit que « la Bosnie n’est pas un pays pour eux ». Déterminé à ne pas regarder en arrière, il tente de se convaincre que « la nostalgie est une maladie balkanique », et qu’il en est à l’abri.

Son fils aîné, Aleksander, revient justement de la capitale bosnienne. « Tu mets l’un d’entre nous à Sarajevo ou à Jérusalem, c’est la même chose, témoigne-t-il. Les points communs sont que les gens sont à la fois violents et gentils, qu’il y a un goût prononcé pour la mémoire et un bon sens de l’humour… On s’adapte. Ce sont des villes qui rendent caméléons. » Son autre fils, Andrej, fait pour sa part visiter Jérusalem aux touristes du monde entier. Il parle de son histoire avec passion et s’enflamme dès qu’il est question d’Israël et de judaïsme. « J’aime tant cette ville et ce pays que je n’en partirais pas pour tout l’or du monde. »

Une autre famille sarajévienne, d’ailleurs cousine des Kozemjakin, incarne ces destins croisés entre les deux pays. Ranko Rihtman est un musicien dont l’histoire se mêle à celle de Sarajevo. Dans une autre vie, il a fait partie du premier groupe de rock yougoslave sarajévien, Indexi, avant de devenir un célèbre arrangeur. Ce talent l’a amené à réaliser les arrangements des deux hymnes successifs de la Bosnie-Herzégovine indépendante, l’hymne « de guerre », composé par Dino Merlin, puis l’hymne « de paix », sans parole pour ne froisser personne dans le pays divisé, composé par Dusan Sestic et produit après le conflit par la communauté internationale.

En Israël, il commence par jouer du piano dans un café, avant de devenir professeur de musique. Avec sa femme, Sanja, ils finissent par revenir en ex-Yougoslavie, dans une maison au bord de l’Adriatique. « Nous étions fatigués de la mentalité israélienne, dit-il. Les conversations sont toujours agressives, fatigantes… »

Le conflit israélo-palestinien n’est pas non plus pour rien dans ce choix. Leur fille Ivana était serveuse au Seafood Market quand, au début de la seconde Intifada, un Palestinien a ouvert le feu contre le café. Elle a reçu trois éclats dans la tête, sans gravité, mais il y eut ce jour-là trois morts et trente-cinq blessés. « Quand elle a été blessée, j’étais davantage fâché contre le gouvernement israélien que contre le tireur palestinien, se souvient Ranko. Israël ne fait rien pour la paix, rien pour arrêter la guerre. »

Ivana a beau se dire « heureuse de vivre en Israël », elle critique volontiers le gouvernement et participe, avec ses deux enfants, aux manifestations de gauche. De Sarajevo, il lui reste avant tout le souvenir d’une amitié : « Nous étions quatre amies très proches, avec Marija, une catholique, Amina, une musulmane, et Anesa, une athée de famille musulmane », tandis qu’en Israël, « il est très difficile d’expliquer à mes enfants israéliens qu’il est possible de vivre ensemble ». 

[...]

Où vivre ? A Jérusalem, à Sarajevo, ailleurs ? Igor, le fils Kozemjakin, n’était qu’un enfant quand il a suivi ses parents de Jérusalem à Split pendant la guerre. Lui aussi a mis du temps à faire son choix. A l’âge de 15 ans, il est retourné vivre à Jérusalem, seul. Dans les années suivantes, Israël l’a fait passer par toutes sortes de sentiments, et le voici aujourd’hui de retour dans sa ville natale. Hazzan de sa communauté, officiant chaque vendredi pour le sabbat, il se demande s’il ne va pas devenir le prochain rabbin de Sarajevo.

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