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Publié le 8 Mars 2019

Journée de la Femme/Antisémitisme - Delphine Horvilleur : "On reproche aux juifs ce que l'on reproche aux femmes"

"Je suis féministe et juive dans le sens où je lis les textes de ma tradition en étant nourrie de la pensée critique du féminisme. Je ne fais pas semblant de croire qu'il y a du féminisme dans nos textes. Ils sont forcément chargés de patriarcat, puisqu'ils sont le produit de leur temps et de la culture des lecteurs qui les ont interprétés dans un contexte très différent d'aujourd'hui."

Publié le 11 janvier 2019 sur le site de Elle

Le sentiment d'insécurité grandit chez les juifs de France, devenus les plus inquiets d'Europe*. Entre janvier et septembre derniers, les menaces et actes antisémites ont bondi de 70 %, selon une étude de l'Agence des droits fondamentaux de l'Union européenne (10 décembre 2018). Et ce chiffre ne prend pas en compte les contenus antisémites qui se déversent sur les réseaux sociaux, signes d'une parole libérée et d'une obsession tenace. Pourquoi ? Comment ? Encore ? Quels sont les ressorts de cette haine éternelle et perpétuellement renouvelée ? Rabbin au Mouvement juif libéral, Delphine Horvilleur éclaire brillamment notre route dans ses « Réflexions sur la question antisémite » (éd. Grasset, parution le 9 janvier). Féministe engagée dans le dialogue avec le monde musulman, esprit vif, mère de trois enfants, cette iconoclaste manie aussi bien la théologie que l'histoire ou la psychanalyse. Elle remonte aux sources et raconte, à travers son décryptage de cette haine, sa vision de l'époque traversée de crispations identitaires. L'exergue de ce livre passionnant est une citation de Kafka, qui pourrait être de Woody Allen : « Qu'ai-je de commun avec les juifs ? C'est tout juste si j'ai quelque chose de commun avec moi-même. » Interview exclusive.

ELLE. Comment vivez-vous l'inquiétude grandissante des juifs de France ?

Delphine Horvilleur. Depuis le début des années 2000, ils ont vécu une menace antisémite montante, avec des moments plus marquants encore que d'autres : la mort d' Ilan Halimi (2006), la tuerie de l'école juive de Toulouse (2012), l'attaque de l'Hyper Cacher (2015), les meurtres de Sarah Halimi (2017) et de Mireille Knoll (2018)... Tout cela a installé chez les juifs de France un sentiment d'anxiété diffus, même s'il ne se traduit pas nécessairement par un changement de leur quotidien.

ELLE. Avez-vous personnellement été victime d'antisémitisme ?

Delphine Horvilleur. Pas dans ma vie de tous les jours. Il m'arrive, à cause de ma fonction, de recevoir des messages de haine via les réseaux sociaux, où la parole antisémite est libérée. Nous percevons tous, aussi, la montée d'une haine des juifs hyper locale, des tags dans la rue, des croix gammées sur les murs, dans les cages d'escaliers. Cette montée globale de l'antisémitisme est symptomatique de quelque chose de beaucoup plus grand. Les juifs de France ont toujours été comme les canaris qu'on envoie au fond des mines de charbon pour savoir si elles contiennent du gaz toxique. S'ils meurent, la mine est condamnée. Quand on commence à s'attaquer aux juifs dans la République, la maison France est en faillite. Après l'attentat à l'Hyper Cacher, il y a eu le Bataclan. L'antisémitisme préfigure toujours une violence encore plus grande.

ELLE. L'antisémitisme français est-il spécifique ?

Delphine Horvilleur. Non, je ne crois pas à l'idée d'un « nouvel antisémitisme ». Bien sûr, celui-ci mute au gré de l'histoire et des lieux, s'appuyant selon les moments sur des éléments théologiques, raciaux, sociologiques, économiques... En réalité, c'est toujours le bon vieil antisémitisme. La seule nouveauté, c'est qu'il s'exprime non plus seulement à l'extrême droite, mais dans une partie de l'extrême gauche.

ELLE. Ces deux discours ont-ils un point commun ?

Delphine Horvilleur. Oui, on y retrouve la quête obsessionnelle d'une identité vraie, comme s'il pouvait exister une manière « authentique » d'être soi. L'extrême droite nous dit que la nation est authentiquement elle-même quand elle est purifiée, ou émancipée de ses étrangers, de ses étrangetés, qu'il faudrait revenir à du purement français, occidental ou « judéo-chrétien »... Et l'extrême gauche, notamment dans la mouvance post-coloniale ou dans le discours des Indigènes de la République, défend une authenticité identitaire qui serait un état de pré-contamination par « les Blancs », par l'Occident, par la colonisation, par le dominant, etc. Cela part parfois de très bonnes intentions, comme la volonté de réhabiliter des groupes longtemps opprimés. Mais dès qu'on est dans un discours de l'authenticité et de l'identité pure, le voyant antisémite clignote. Car, il n'y a pas de secret, le juif est toujours le nom de celui qui vous empêche d'être purement vous-même.

ELLE. Que signifie pour vous être juive ?

Delphine Horvilleur. C'est extrêmement difficile de répondre à cette question. Je ne me reconnais dans aucune définition de ce qu'est « être juif ». Mais je sais que dans cette impossibilité se trouve le cœur de mon judaïsme. C'est un casse-tête ! Des gens vont vous dire qu'on est juif parce que l'on a une histoire juive, des parents juifs, que l'on croit à certaines choses ou que l'on a certaines pratiques, ou encore parce qu'on a un certain type d'humour... On peut étendre ces définitions à l'infini. L'écrivain Amos Oz dit qu'on est juif parce qu'on est suffisamment dingue pour dire qu'on est juif ! Je suis bien en peine de définir mon identité juive. Mais quand Sartre écrit que « le juif est un produit du regard de l'antisémite », je n'y crois pas. Il y a de l'être juif qui n'a rien à voir avec l'antisémitisme. Mais je mets au défi quiconque de le définir !

ELLE. Pourquoi hait-on les juifs ?

Delphine Horvilleur. On ne les hait pas pour une seule raison, mais toujours pour une chose et son contraire. Je vais égrener un paquet de clichés absurdes, mais... C'est parce qu'ils ont de l'argent, mais aussi parce qu'ils vivent aux crochets de la société comme des parasites. Parce qu'ils ne croient pas en Jésus, mais aussi parce qu'ils l'ont inventé. Parce qu'ils sont trop capitalistes, mais aussi trop révolutionnaires. Trop bourgeois, mais trop rebelles. Parce qu'ils ne sont pas comme les autres, mais aussi parce qu'on n'arrive pas à les différencier. Parce qu'ils veulent s'intégrer ou au contraire ne pas s'intégrer... C'est incohérent.

ELLE. En quoi l'antisémitisme est-il différent d'un racisme ?

Delphine Horvilleur. Le racisme, c'est l'idée que l'autre est moins que moi : son accent ou sa couleur de peau est « moins que moi », moins aboutie, moins noble... Le racisme anti-Noirs, à travers l'histoire, a souvent résulté d'un complexe de supériorité. Avec l'antisémitisme, on est en butte à un complexe d'infériorité. On accuse le juif d'avoir quelque chose que nous n'avons pas. Après avoir saccagé des magasins et logements juifs à Sarcelles en 2014, des gamins interviewés à la télé ont dit : « Ils ont de plus beaux appartements, plus de chance, des aides qu'on n'a pas... » C'était un fantasme absolu, ils habitaient dans le même HLM... Là où s'ajoute une couche de complexité, c'est qu'il y a aussi au cœur de l'antisémitisme - Freud l'a très bien compris - un complexe de castration. L'idée que le juif, y compris à travers ce « détail » qui est la circoncision, est aussi celui qui n'a pas quelque chose. Cela pose encore problème. L'antisémitisme est toujours le nom d'une difficulté à vivre avec tout ce qui dans nos vies est manquant, ou raté, ou incomplet... L'antisémite est toujours un intégriste de l'intégrité, quelqu'un qui aimerait que son monde soit complet, qu'il y ait du même, du tout, qu'on soit débarrassé de la figure de l'Autre, de tout ce qui, dans la différence, rappelle le manque.

ELLE. Pourquoi la montée des revendications identitaires, nationalistes ou communautaires est-elle un terreau parfait pour l'antisémitisme ?

Delphine Horvilleur. Cette crispation identitaire est nourrie de la volonté de colmater les failles. Il y a tellement de fissures dans la manière dont les gens se perçoivent : le flou de la mondialisation, les crises économiques ou encore la porosité des frontières génèrent et renforcent un sentiment anxiogène. Les promesses identitaires, qu'elles soient religieuses, populistes ou nationalistes, disent toujours : « On va colmater tous les trous. » Vous n'allez être que chrétiens, que juifs, que musulmans, que Français. À chaque fois qu'il y a une tentative de colmatage, le discours croise très vite les chemins connus de l'antisémitisme. Dans l'inconscient collectif, le juif incarne le doute, la faille et le trou.

ELLE. Y compris, comme vous le montrez dans votre livre, à travers le rapport à nos origines...

Delphine Horvilleur. Oui, si on veut croire que, au commencement, notre identité était « pure », alors l'idée que les juifs étaient là avant pose forcément problème, car quelque chose d'eux subsiste peut-être en nous, comme un reste ou une « pollution ». Voilà aussi pourquoi la poussée identitaire butte sur ce dont le juif est le nom : cet autre qui dit quelque chose de notre origine. Cela n'est pas sans rapport avec le féminin d'ailleurs... Avec « l'origine du monde », comme sur le tableau de Gustave Courbet.

ELLE. Justement, pourquoi rapprochez-vous l'antisémitisme et la misogynie, la haine du juif et la haine de la femme ?

Delphine Horvilleur. En lisant la littérature antisémite, j'ai été troublée de voir à quel point ces deux haines se tiennent la main. On a toujours reproché aux juifs ce que l'on a reproché aux femmes, à moins que ce ne soit l'inverse : être hystérique, lascif, aimer l'argent, vivre comme des parasites aux crochets des hommes... Le juif est perçu comme ayant une virilité incomplète, comme un agent sale ou contaminant. Dire « sale bonne femme » ou « sale juif » relève du même territoire mental. Les exemples sont si nombreux... Quand Blum arrive au pouvoir, on dit que c'est « une femmelette », qu'il a une voix de « fifille », de « donzelle ». Au Moyen-Âge, on lit, c'est dingue, que les hommes juifs ont leurs règles tous les mois ! Et que, si les juifs tuent des petits enfants chrétiens, c'est pour compenser cette perte d'hémoglobine...

ELLE. Aujourd'hui, pourtant, on entend certaines voix antisémites au cœur même du féminisme radical américain...

Delphine Horvilleur. Oui, et cela m'est extrêmement douloureux. Je ne pensais pas vivre cela. Plusieurs leaders de cette magnifique marche des femmes, après l'élection de Trump, affichent leur soutien inconditionnel à Louis Farrakhan, suprémaciste noir qui nourrit une haine des juifs et qui s'en défend en disant : « Je ne suis pas antisémite, je suis anti-termites. » C'est à vomir. On a aussi entendu Linda Sarsour, le visage de cette marche, déclarer qu'on « ne peut pas être féministe et sioniste ». Cette idée qu'il faudrait se battre pour la libération de toutes les femmes sauf les juives, assimilées à des « blanches bourgeoises », m'est insupportable.

ELLE. Vous préférez la résilience à la posture victimaire... Qu'est-ce que cela signifie concernant l'antisémitisme ou le féminisme ?

Delphine Horvilleur. Avoir été victime, ou avoir été « l'autre » de l'histoire, ne donne aucun droit. Au contraire, cela vous met au défi d'interroger ce qui vous a permis de vous relever. C'est un pouvoir très particulier qui vous est donné de faire quelque chose de cette histoire. Le combat pour la justice et l'égalité prend alors tout son sens. Ce qui lie le destin juif et le destin des femmes, c'est que les juifs ont été perçus comme les impuissants de l'histoire. Je crois paradoxalement que cette impuissance a permis de construire un édifice particulier, une puissance et une force de verticalisation, un art de se relever. Aujourd'hui, certaines féministes radicales pensent qu'elles vont récupérer de la puissance contre l'autre, comme si l'autre était le « coupable » par essence et qu'il ne fallait plus lui faire aucune place... Il me semble plus intéressant de voir comment on se sert de cette visibilité inédite des éclipsés de l'histoire pour construire un chemin différent, de l'ordre de la résilience.

ELLE. Vous vous définissez non pas comme « féministe juive », mais comme « féministe et juive » : quelle est la différence ?

Delphine Horvilleur. Je suis féministe et juive dans le sens où je lis les textes de ma tradition en étant nourrie de la pensée critique du féminisme. Je ne fais pas semblant de croire qu'il y a du féminisme dans nos textes. Ils sont forcément chargés de patriarcat, puisqu'ils sont le produit de leur temps et de la culture des lecteurs qui les ont interprétés dans un contexte très différent d'aujourd'hui. Le nier, comme le font certaines féministes croyantes, est une aberration historique. C'est aussi absurde de dire qu'il y a du féminisme dans les textes que de dire qu'ils invitent à la violence et à l'extermination de l'autre ! Si vous cherchez un support à votre haine de l'autre dans le texte, vous allez facilement le trouver. De même si vous cherchez un support à votre amour du prochain, ou à votre féminisme. Mais ne faites pas semblant de croire que c'était là, et que cela attendait votre lecture ! L'intérêt de la pensée critique d'émancipation qu'est le féminisme implique de pouvoir secouer nos textes, parfois de leur faire violence. Et de dire où, comment et pourquoi cela percute parfois nos conceptions contemporaines. Alors les textes, nourris de lectures inédites, pourront encore nous parler.

ELLE. Pourquoi avoir dédicacé votre livre à Simone Veil et Marceline Loridan, toutes deux rescapées de Birkenau ?

Delphine Horvilleur. Parce qu'elles ont incarné deux voix de la survie, une capacité formidable à se relever et à mener des combats. Jamais dans une posture de victimes, mais à travers des résiliences bien particulières. Elles sont deux visages phares, qui me guident dans mon existence en tant qu'être humain, juive et femme. Je me dis qu'on pourrait choisir, comme un idéal auquel on aspire, d'être Simone ou Marceline. Le choix de Simone est le choix du devoir, du dévouement, le choix du « chignon », c'est-à-dire d'une certaine obligation. Le choix de Marceline est celui de la passion et de liberté absolue, de l'ébouriffé ! Comme beaucoup de femmes, je suis souvent tiraillée entre les deux, c'est un dialogue intérieur parfois douloureux. Pourtant, chaque choix a un coût, il faudrait savoir naviguer entre ces deux possibilités. Et là où elles sont extraordinaires, c'est que Simone, qui incarne le devoir, a su donner aux femmes la liberté, quand Marceline, qui se laissait guider par la passion, nous a précisément enseigné un certain sens du devoir...

Le Crif vous recommande la lecture de "Réflexions sur la question antisémite", de Delphine Horvilleur (éd. Grasset)

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