Lu dans la presse
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Publié le 28 Octobre 2020

L'article de presse que vous avez le plus lu cette semaine

Le patron de la France insoumise a assuré lundi que la majorité des attentats commis en Europe n'étaient pas «islamistes» mais «d'extrême droite». Les chiffres lui donnent-ils raison ?

Cet article avait été publié dans le newsletter du 28 octobre 2020. Il est l'article de presse que vous avez le plus lu cette semaine. 

France - La majorité des attentats en Europe sont-ils d'extrême droite et non islamistes, comme l'affirme Jean-Luc Mélenchon ?

Publié le 28 octobre dans Le Figaro

LA QUESTION. «Aujourd'hui, le plus grand nombre des attentats qui sont commis en Europe ne sont pas des attentats islamistes mais des attentats d'extrême droite». C'est ce qu'a assuré Jean-Luc Mélenchon lundi 26 octobre sur France Inter. Interrogé sur les réactions de l'exécutif après l'assassinat du professeur Samuel Paty, le patron de la France insoumise a regretté, comme à son habitude, un amalgame entre l'islamisme et «les musulmans de France» puis a rappelé avoir lui-même été la cible, en 2017, d'un militant d'extrême droite - Logan N., soupçonné d'avoir également envisagé d'assassiner Christophe Castaner ou de s'attaquer à des lieux fréquentés par les musulmans - avant de faire cette assertion.

À chaque tour de vis de l'exécutif suivant un attentat terroriste, une partie de la gauche et certains responsables musulmans, s'inquiétant d'une montée de l'«islamophobie», citent alors des attaques, perpétrées par des groupes d'extrême droite, visant la communauté musulmane. En 2019, l'attaque de la mosquée de Brest puis de celle de Bayonne avaient ainsi suscité l'émoi en France. Mais au-delà de ces cas médiatisés, que disent les chiffres sur le nombre d'attentats commis actuellement en Europe, et sur leurs motivations ?

VÉRIFIONS. Les données enregistrées par les instituts d'observation et d'analyse du terrorisme en Europe sont limpides. «Sur cinq ans, de 2015 à 2019, on enregistre en attentats aboutis - donc hors tentatives - 44 attentats d'inspiration islamiste en Europe, contre 17 attentats d'extrême droite», détaille ainsi au Figaro Jean-Charles Brisard, président du Centre d'analyse du terrorisme (CAT), think tank européen reconnu comme organisme d'intérêt général.

"Sur cinq ans, de 2015 à 2019, on enregistre en attentats aboutis - donc hors tentatives - 44 attentats d'inspiration islamiste en Europe, contre 17 attentats d'extrême droite" Jean-Charles Brisard, président du Centre d'analyse du terrorisme (CAT)

Ces données sont issues, précise-t-il, du CAT, en ce qui concerne les attentats d'inspiration islamiste, et des rapports annuels d'Europol, l'agence européenne de police criminelle, sur la situation du terrorisme dans l'Union européenne (TE-SAT). «Si on va jusqu'au bout (de la logique de Jean-Luc Mélenchon, NDLR), il y a d'ailleurs beaucoup plus d'attentats chaque année de la mouvance d'extrême gauche», ajoute ce spécialiste des questions de sécurité et de terrorisme.

Le nombre d'attentats islamistes en Europe supérieur aux attentats d'extrême droite de 2017 à 2019

En effet, les chiffres du dernier rapport d'Europol TE-SAT, paru en juin 2020, montrent bien que le nombre d'attentats djihadistes est supérieur au nombre d'attentats d'extrême droite sur les trois dernières années étudiées (2017-2019). À noter qu'ils englobent, contrairement à ceux du CAT, le nombre d'attentats aboutis, et déjoués ou échoués.

On dénombre ainsi 21 attentats djihadistes en 2019, 24 en 2018 et 33 en 2017, contre 6 attentats d'extrême droite en 2019, 1 en 2018 et 5 en 2017. Soit 78 attentats d'inspiration islamiste, contre 12 attentats d'extrême droite en trois ans.

Par ailleurs, Europol dénombre 26 attentats d'extrême gauche ou anarchiste en 2019, 19 en 2018 et 24 en 2017, soit un total de 69 attentats d'extrême gauche sur trois ans. Les attentats d'inspiration d'extrême gauche ou anarchiste sont donc bien plus nombreux que les attentats d'extrême droite sur le Vieux Continent.

Les attaques terroristes (abouties, déjouées ou échouées) de 2017 en 2019 en Europe, selon leurs motivations.

Les attaques terroristes (abouties, déjouées ou échouées) de 2017 en 2019 en Europe, selon leurs motivations. Capture d'écran du rapport d'Europol TE-SAT de juin 2020.

En Europe, la majorité des attentats liés à des groupes «ethno-nationalistes et séparatistes» de 2017 à 2019

Sur l'infographie d'Europol, on constate surtout que le nombre le plus élevé d'attentats commis en Europe n'appartient pas à ces dernières catégories (islamisme, extrême gauche ou extrême droite) mais sont des attentats attribués à des groupes «ethno-nationalistes et séparatistes». Quelle définition donne Europol à cette catégorie ? Elle correspond, peut-on lire dans le rapport, à des «groupes terroristes motivés par le nationalisme, l'ethnie et/ou la religion» ainsi qu'à des groupes «cherchant à bâtir un État pour eux-mêmes à partir d'un pays plus large ou à annexer un territoire d'un pays à un autre». «Des éléments idéologiques d'extrême droite ou d'extrême gauche ne sont pas étrangers à ces types de groupes», précise encore le rapport d'Europol, citant en exemple l'Irish Republican Army (IRA), le groupe terroriste basque ETA ou encore l'organisation kurde du PKK.

«Comme les années précédentes, la majorité des attaques terroristes dans l'Union européenne étaient reliées au terrorisme ethno-nationaliste et séparatiste» en 2019, souligne ainsi Europol, précisant que «toutes sauf une étaient signalées par le Royaume-Uni» en lien avec des groupes terroristes d'Irlande du Nord «dont les activités ont augmenté».

Toutefois, à l'échelle mondiale et non plus seulement européenne, le nombre d'attentats le plus élevé reste lié à l'islamisme, rappelle au Figaro Cyrille Bret, géopoliticien, enseignant à Sciences Po Paris et auteur de Dix attentats qui ont changé le monde. Comprendre le terrorisme au XXIe siècle (Armand Colin, septembre 2020) : «Au niveau mondial, les attentats les plus récurrents sont les attentats islamistes commis à l'encontre des musulmans : au Pakistan, en Afghanistan, en Syrie, en Turquie».

"À l'échelle mondiale, les attentats les plus récurrents sont les attentats islamistes commis à l'encontre des musulmans". Cyrille Bret, géopoliticien et enseignant à Sciences Po Paris.

Une forte hausse du terrorisme d'extrême droite en Europe de 2017 à 2019

L'affirmation de Jean-Luc Mélenchon concernant le terrorisme d'extrême droite est-elle toutefois totalement dénuée de fondements ? «Ce qui est certain, c'est que l'omniprésence du djihadisme ne doit pas occulter le vrai regain des attaques de l'extrême droite. Cela fait trois ans qu'on constate une recrudescence d'actes violents revendiqués par l'extrême droite», souligne ainsi Cyrille Bret.

En 2019, l'Europe a ainsi assisté à une série d'attentats ou d'attaques violentes commises par des personnes affiliées à l'extrême droite. Plusieurs d'entre elles s'étaient alors directement inspirées des attaques contre deux mosquées en Nouvelle-Zélande à Christchurch, le 15 mars 2019. En France, deux attaques ont ainsi lieu contre une mosquée à Brest, en juin, puis à Bayonne, en octobre. La qualification de terrorisme ne sera pas retenue. L'auteur de l'attaque de Bayonne, Claude Sinké, avait par ailleurs été candidat à une élection sur une liste du FN.

Entre juin 2019 et février 2020, l'Allemagne connaît elle aussi une série d'attentats du même type : en juin 2019, Walter Lübcke, élu de l'Union chrétienne démocrate (CDU) est assassiné par un néonazi ; en octobre 2019, des attaques visent une synagogue et un restaurant turc et font deux morts à Halle, selon un modus operandi calqué sur celui de Christchurch ; en février 2020, un autre attentat est perpétré à Hanau contre deux bars à chicha, faisant neuf morts.

Cette série d'attaque illustre en effet une tendance à la hausse du terrorisme d'extrême droite en Europe et sur d'autres continents, constatée par différentes institutions reconnues. Dans son Global Terrorism Index 2019, l'Institute for economics and Peace enregistre ainsi une hausse de +320 % des attentats d'extrême droite sur cinq ans (de 2015 à 2019) en Europe occidentale, mais aussi en Amérique du Nord et en Océanie. «L'une des tendances les plus inquiétantes est la hausse du terrorisme politique d'extrême droite ces cinq dernières années, bien que le nombre absolu d'attaques d'extrême droite reste bas lorsqu'on le compare à d'autres formes de terrorisme», peut-on lire dans le rapport.

"L'une des tendances les plus inquiétantes est la hausse du terrorisme politique d'extrême droite ces cinq dernières années, bien que le nombre absolu d'attaques d'extrême droite reste bas lorsqu'on le compare à d'autres formes de terrorisme" Global Terrorism Index 2019

De même, début avril 2020, le Counter-Terrorism Committee Executive Directorate (CTED) de l'ONU publie une alerte très claire, intitulée : «Les États membres préoccupés par la menace croissante et de plus en plus transnationale du terrorisme d'extrême droite». «Bien que les données officielles indiquent que le nombre d'incidents terroristes d'extrême droite est relativement bas, les recherches suggèrent que ces incidents ont augmenté en nombre et en sévérité ces trois dernières années», peut-on lire dans cette note qui cite également le rapport de tendance 2019 d'Europol sur la situation du terrorisme dans l'Union européenne.

Dans ce rapport 2019 d'Europol, la tendance à la hausse des attaques violentes d'extrême droite était déjà soulignée : «Le nombre d'arrestations liées au terrorisme d'extrême gauche et au terrorisme d'extrême droite est resté bas, cependant, le nombre d'arrestations pour terrorisme d'extrême droite continue d'augmenter pour la troisième année consécutive», est-il souligné.

Le nombre d'arresttion pour terrorisme d'extrême droite n'a cessé d'augmenter entre 2015 et 2018.

Le nombre d'arresttion pour terrorisme d'extrême droite n'a cessé d'augmenter entre 2015 et 2018. capture d'écran rapport 2019 Europol TE-SAT.

D'ailleurs, ces attaques, revendiquées par des personnalités liées à l'extrême droite «se nourrissent souvent des attentats terroristes islamistes», pointe le géopoliticien Cyrille Bret. Cette extrême droite est d'ailleurs très composite, les auteurs de ces attentats étant souvent des individus isolés, plus ou moins influencés par des groupuscules aux motivations très variées, de la protection de l'identité chrétienne de l'Europe à l'extrême droite plus classique, non confessionnelle. Europol cite également des loups solitaires inspirés par le livre Le grand remplacement de l'auteur français Renaud Camus (2011), mais aussi des groupes suprémacistes blancs, ou encore des groupes antiféministes.

Le CTED de l'ONU ajoute enfin qu'aux États-Unis, entre 2010 et 2017, le terrorisme d'extrême droite «a surpassé le nombre d'attaques perpétrées par des groupes terroristes comme l'État islamique ou al-Qaida».

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