Lu dans la presse
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Publié le 14 Mai 2020

Religion/Culture - Le rabbin de la série "Unorthodox" est un ancien ultra-orthodoxe

Le rabbin de la série à succès de Netflix est, dans la vraie vie, un ancien ultra-orthodoxe qui a fait le choix difficile de quitter sa communauté hassidique. Rencontre.

Publié le 14 mai dans Le Monde

En le voyant camper le rôle d’un austère rabbin ultraorthodoxe dans la série diffusée sur Netflix, qui imaginerait qu’Eli Rosen a précisément tourné le dos à la communauté hassidique dans laquelle il avait grandi ? Un écho à l’histoire de la jeune Esty, qui, dans Unorthodox, met tout en œuvre pour échapper à ce milieu qu’elle juge aliénant. Pour Le Monde des religions, Eli Rosen revient sur ce parcours de vie singulier et difficile. Car, confie-t-il, « trouver sa place dans un nouveau monde peut prendre toute une vie. C’est encore plus difficile que de partir ».

Eli Rosen, où êtes-vous né, et où vivez-vous à présent ?

Je suis né à Borough Park, à Brooklyn, dans une communauté hassidique d’origine hongroise. J’ai été éduqué et suis allé à l’école là-bas. Maintenant, je vis dans le Bronx, dans la « yiddish hoyz » : une maison qu’un homme passionné de lettres yiddish loue à des personnes comme moi, ayant besoin de trouver un loyer abordable. Je travaille pour une troupe de théâtre, le New Yiddish Rep. Je suis traducteur de yiddish, acteur, et on m’emploie aussi comme conseiller culturel pour des séries comme Unorthodox ou des films où est dépeinte la vie hassidique.

« Je me suis mis à regarder des vidéos, à découvrir des idées sur YouTube. J’ai alors compris que je n’étais plus un juif pratiquant. J’ai quitté pour de bon l’orthodoxie à 33 ans »

Quand et comment avez-vous quitté votre communauté hassidique ?

Quitter la communauté hassidique ne m’a pas pris quelques jours, comme pour Esty dans la série, mais une vingtaine d’années. Et d’une certaine manière nous sommes tous perpétuellement « en train de partir », c’est quelque chose qui vous suit toute la vie. J’ai commencé à avoir des doutes à l’âge de 12 ou 13 ans. Je lisais beaucoup et j’ai découvert des classiques en anglais, que ma mère avait gardés de l’université et cachés dans un placard. Cela m’a bouleversé. J’ai découvert qu’il existait tout un monde avec une culture littéraire, artistique et j’ai voulu le découvrir. J’ai étudié dans une law school juive, un établissement religieux mais fréquenté par des jeunes issus de milieux et de religions très différents – une nouveauté pour moi. Je suis devenu de plus en plus moderne, mais tout en restant orthodoxe. Une fois devenu avocat, j’ai été influencé dans mon travail par mes collègues. Je me suis mis à regarder des vidéos, à découvrir des idées sur YouTube. J’ai alors compris que je n’étais plus un juif pratiquant. J’ai quitté pour de bon l’orthodoxie à 33 ans.

Comment êtes-vous devenu acteur ?

Les choses ne se passaient plus très bien dans mon cabinet d’avocats et j’ai dû en partir. Deux amies, qui venaient aussi du monde hassidique, Malky B. et Melissa Weiss, ont monté une société de production artistique et m’ont demandé des conseils juridiques. En travaillant avec elles, j’ai réalisé que je voulais les rejoindre de l’autre côté : quitter le droit et devenir un artiste. Je leur en ai parlé. Quelques semaines plus tard, elles m’ont informé qu’une jeune chercheuse et artiste française, Milena Kartowski-Ayache, montait un laboratoire de théâtre expérimental à New York pour des personnes yiddishophones venues du hassidisme. J’y ai participé. Le directeur de la troupe du New Yiddish Rep, David Mandelbaum, a assisté à notre production finale, qui lui a beaucoup plu. Il nous a proposé de le rejoindre, et nous sommes plusieurs à l’avoir fait. D’ailleurs, plusieurs d’entre nous ont été castés dans Unorthodox !

En quoi votre travail de consultant culturel sur « Unorthodox » a-t-il consisté ?

Les créatrices de la série, Alexia Karolinski et Anna Winger, portaient une attention très sérieuse à l’authenticité de ce qu’elles montreraient du monde hassidique, cela m’a immédiatement frappé. Je n’ai jamais vu cela. Elles m’ont contacté avant même que le script soit terminé, pour que je puisse participer à l’écriture. J’ai rencontré l’équipe créative, j’ai pu leur faire visiter Williamsburg [le quartier de Brooklyn où vit une grande partie de la communauté hassidique de New York], nous avons parlé des costumes, du maquillage, de la direction artistique, des décors, de la musique, bref, de tout. Ensuite, il a fallu travailler avec les acteurs, qui ne parlaient pas tous yiddish, sur leur texte, vérifier certains détails : que les personnages embrassent la mezouza à chaque fois qu’ils changent de pièce, qu’ils récitent une bénédiction avant de boire ou de manger… Je suis très fier du résultat : beaucoup de spectateurs ont vu cette série à travers le monde. Je pense que c’est le caractère si spécifique de la situation d’Esty qui, paradoxalement, la rend universelle. Car plus vous fouillez les motivations des personnages, mieux vous entrevoyez leur humanité.

Avez-vous, comme Esty, l’héroïne de la série, rejoint une nouvelle communauté en quittant celle des hassidim ?

Je me suis fait de nouveaux amis, eux aussi d’anciens hassidim, grâce à des organisations comme Footsteps, basée à New York, qui apporte son aide à ceux qui quittent leur communauté ultraorthodoxe, hassidique ou non. On vous y écoute et vous conseille. C’est extrêmement difficile de changer de monde. La seule vraie critique que l’on peut éventuellement faire à la série, à mon avis, c’est qu’elle laisse penser qu’il suffit de quelques jours. C’est la magie du cinéma. En réalité, trouver sa place dans un nouveau monde peut prendre toute une vie. C’est encore plus difficile que de partir.

« C’est extrêmement difficile de changer de monde. La seule vraie critique que l’on peut éventuellement faire à la série, à mon avis, c’est qu’elle laisse penser qu’il suffit de quelques jours »

Eli Rosen.

Eli Rosen. PEDRO HERNANDEZ

Aimeriez-vous participer à un film qui dépeigne la communauté hassidique sous un jour plus chaleureux ?

Cela m’intéresserait beaucoup de montrer « ceux qui restent » dans une famille qu’un enfant a quittée. Ils ont leurs propres souffrances. Au-delà de ça… ceux qui souhaitent qu’on montre une image positive de ces communautés n’ont qu’à s’y mettre, bienvenue à eux !

Voyez-vous toujours votre famille ?

Je n’ai pas gardé contact avec la plupart de mes amis orthodoxes, tout simplement parce que nous n’avons plus grand-chose en commun, mais je vois toujours mes parents, ma famille ; ce qui est peut-être un peu exceptionnel. Il me semble tout de même qu’il y a un peu plus d’ouverture, que le milieu hassidique est un peu plus au courant depuis quelque temps. On comprend mieux les raisons des enfants qui partent, il y a moins de déni. Mais cela reste souvent extrêmement difficile.

Comment vos anciens amis, votre famille ont-ils réagi à la série ? Leur a-t-elle plu ?

Beaucoup d’amis à qui je n’avais pas parlé depuis des années m’ont contacté pour me dire combien ils avaient aimé la série. Mais il s’agit des plus ouverts, ceux qui regardent Netflix, alors qu’il est très mal vu, sinon interdit, d’avoir une télévision dans le monde hassidique. Ils ne sont donc pas représentatifs. Je crois que ma mère l’a tout de même vue, partiellement en tout cas. Elle a aimé mon personnage : me voir en rabbin, habillé de vêtements pieux ! Mais elle n’a pas apprécié l’histoire. En général, c’est un monde qui voit peu de films, lit peu de livres de littérature, et est donc peu exposé à la nuance artistique. Il est aussi peu enclin à la critique constructive. Cette attitude repose sur des siècles de défiance envers le monde et en particulier les autorités extérieures, une histoire de persécutions et de haine.

 

Pour en savoir plus sur la réalisation de la série, découvrez le documentaire Netflix "Unorthodox - Le making of" : dans les coulisses du tournage de la série "Unorthodox".

 

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