Tribune
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Publié le 9 Décembre 2010

Le Rap et la France, Par Marc Knobel

Novembre 2003, Nicolas Sarkozy (ministre de l’Intérieur de l’époque) annoncait son intention de porter plainte contre le groupe de rap Sniper, dont il jugeait les textes de chansons "antisémites", "racistes" et "injurieux". Le titre de Sniper contenait des paroles telles que « La France est une garce et on s'est fait trahir / Le système voilà ce qui nous pousse à les haïr / La haine c'est ce qui rend nos propos vulgaires / On nique la France sous une tendance de musique populaire ». « Ces textes sont parfaitement scandaleux », avait déclaré le ministre lors de la séance de questions au gouvernement à l'Assemblée nationale. « La démocratie, c'est le droit de parler, de créer, de dire ce que l'on pense, ce n'est pas le droit d'injurier, de bafouer et d'humilier ». « La démocratie doit protéger ceux qui sont injuriés. Je déposerai donc plainte contre des textes qui sont racistes et antisémites », avait poursuivi Nicolas Sarkozy en réponse à une question de Nadine Morano, député UMP de Meurthe-et-Moselle, qui s'inquiétait de la tenue prochaine d'un concert du groupe Sniper dans la ville d'Ecrouves. Fin 2005, le député UMP de Moselle François Grosdidier avait créé à son tour une polémique en saisissant (le 22 novembre 2005) le ministère de la justice contre les artistes de rap Monsieur R, Smala, les membres du groupe Lunatic (dissous), le groupe 113, Ministère Amer (ibid) et les chanteurs Fabe et Salif pour « incitation au racisme et à la haine ». L’annonce de cette nouvelle avait suscité une vive réaction des accusés et du Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples (Mrap). La brigade de la répression de la délinquance sur la personne devait ainsi déterminer s’il y avait bien infraction et prescription, car des groupes ou rappeurs incriminés n’existaient plus depuis plusieurs années. C’est le cas de Lunatic, dissous en 2002, de Ministère Amer, qui n’avait pas sorti d’album depuis une dizaine d’années, et de Fabe, qui avait pris sa retraite en tant qu’artiste. Mais pour cet élu, « le problème, c’est qu’on peut toujours acheter leur musique en ligne et en magasin ». Finalement, courant juin 2006, François Grosdidier avait été débouté de sa plainte, jugée irrecevable par le tribunal correctionnel de Melun et Monsieur R avait été relaxé.



Retour sur une polémique.



Monsieur R, de son vrai nom Richard Makela (né en 1975 à Etterbeek, à Bruxelles en Belgique), est un rappeur français. Il commence sa carrière en 1995 avec la sortie du maxi des 3 Coups Check la devise. Très productif, il enchaine avec son premier album "Au commencement" en 1997, album assez court et son deuxième "Mission'R" en 1999 (1). Monsieur R a été accusé d'incitation à la haine et de sexisme par le député UMP François Grosdidier à partir d'une de ses chansons et de son clip, « FranSSe ». Ledit clip tendrait à représenter la France par deux femmes nues qui s'exhibent en se frottant au drapeau tricolore et où la France serait assimilée au Troisième Reich (« Mes frères musulmans sont haïs /Comme mes frères juifs à l’époque du Reich/De la main des nazis »). Dans cette chanson, il déclare notamment: « La France est une garce, n'oublie pas de la baiser jusqu'à l'épuiser, comme une salope faut la traiter (2) »



Pour sa défense, le rappeur déclarera stigmatiser des dirigeants parlant au nom de la France, qu'il accuse de néo-colonialisme, et d'aller à rebours des valeurs d'ouverture de son pays d'adoption. Dans le clip, il reprend notamment des extraits du discours de Jacques Chirac lors de son élection en 1995, ou encore d'une rencontre entre le président et l'ancien dictateur controversé du Zaïre, Mobutu Sese Seko (3). Et, en réponse aux attaques dont il fait l’objet, Monsieur R évoquera aussi le « retour de la censure ». Pour lui, l’initiative de ces parlementaires relevait « non seulement de la censure mais du racisme ». Le rappeur contestait les accusations de racisme anti-français et l’idée que le rap ait pu avoir une quelque influence dans les récentes violences urbaines. « Je n’accepte pas d’être traité de raciste, on peut avoir une vision critique de la France sans être anti-français ni raciste », avait-il expliqué aux différents médias qui n’avaient pas cessé de le solliciter depuis le début de cette affaire. « Quand Brassens a des propos très durs contre l’Etat, tout le monde applaudit car il fait partie du patrimoine culturel français. Mais quand ce sont des jeunes colorés, on veut les traîner en justice. Il y a deux poids deux mesures », avait ajouté le rappeur (4).



Il faut mentionner ici la réaction (sidérante) du Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples (Mrap) qui, à cet égard parla de « basse manœuvre politique des élus de l’UMP qui vise à chasser sur les terres électorales de l’extrême droite ». Le MRAP avait fait savoir dans un communiqué qu’il mettait à disposition de ces députés « des extraits des chansons de différents artistes français dont les textes appellent à la violence, à la sédition, au mépris de l’armée et de la police » afin de les aider dans « leur entreprise de purge culturelle ». Il invitait ainsi les internautes à déposer sur son site « des textes litigieux des chansons françaises » susceptibles de faire l’objet de plainte. Il disait transmettre ensuite ces textes aux parlementaires concernés par la fameuse initiative afin qu’ils demandent également des sanctions judiciaires au même titre que pour les chansons de rap. « Faute d’une plainte immédiate contre les chanteurs indiqués ou d’une demande de retrait de disques concernés sur les rayons des disquaires, le Mrap en conclurait que la plainte contre les rappeurs est de nature discriminatoire et donc raciste, et étudierait alors les conditions d’une action en justice pour plainte discriminatoire et harcèlement au faciès », avait conclu le mouvement (5).



S’il est tout à fait exact que d’autres « artistes » appelaient (également) à la violence et/ou à la sédition -en dehors de ceux qui avaient été mentionnés par les parlementaires de l’époque-, on comprend mal cependant pourquoi il aurait forcément fallu absoudre ces rappeurs. L’argument développé par le MRAP (et le MRAP seul) selon lequel ces sanctions judiciaires auraient pu être « racistes » ou « discriminatoires » a-t-il un fondement ou relève-t-il de l’inconscience et de la géométrie variable ? Question subsidiaire : pourquoi ne faudrait-il pas s’étonner, protester ou se plaindre que des « artistes » disent des choses inacceptables contre notre pays ? Et que des paroles soient à ce point aussi violentes ou racistes ?



Finalement, Monsieur R sera mis en examen, sur demande du député UMP Daniel Mach, le 6 février 2006 par le tribunal de Melun, puis relaxé courant juin 2006 par ce même tribunal car la plainte a été jugée irrecevable. L'AGRIF (proche du FN) a ensuite porté plainte contre lui pour « injure raciale », mais a également été déboutée en avril 2007 (6).



Il y a quatre ans, François Michel Gonnot (député UMP de l’Oise), lance son blog (7). Son premier article dénonçait certains rappeurs qui, sous couvert de culture et de création musicale, « crachaient sur la France, insultaient notre pays et menaçaient de meurtres, de viols et d’attentats des citoyen(ne)s français(es) », selon le député. Pour illustrer son propos, François Michel Bonnot avait publié les paroles de certaines de ces soi-disant chansons.



Extrait (attention, le clip choque: scènes et images obscène, chanson vulgaire et injurieuse envers la France):



« L'uniforme bleu, depuis tout p' tit nous haïssons
On remballe et on leur pète leur fion.
Faut pas qu'y ait une bavure ou dans la ville ça va péter,
Du commissaire au stagiaire: tous détestés !
A la moindre occasion, dès qu' tu l' peux, faut les baiser.
Bats les couilles les porcs qui représentent l'ordre en France. »



Avec 153 autres parlementaires, il demandait au ministre de la Justice de l’époque d’engager des poursuites judiciaires contre quelques-uns de ces « artistes ». La plainte n'a pas abouti à cause d'un vice de forme.



2009 : Membre du collectif Truands de la galère, friand de provocations en tous genres, le rappeur Morsay est dans le viseur des syndicats de policiers en octobre pour la chanson "J'ai 40 meufs"' et son clip, où il apparaît armé et chante « j'nique la police municipale ». Les syndicats de policiers demandent alors le retrait de la vidéo, l'UMP évoque des propos « violents, misogynes et homophobes ». Le nouveau ministre de la culture, Frédéric Mitterrand, prend alors position, expliquant que « la liberté d'expression ne doit pas être le prétexte à des dérives incitant à la haine ou à la violence ». C'est finalement une association gay, Révolution LGBT, qui porte plainte contre le rappeur, qui fustige également les homosexuels dans son texte. Morsay, peu connu jusque-là, profite de l'affaire pour gagner en notoriété. Une tactique qui finit par avoir du succès dans le milieu du rap (8).



Dans ces différentes affaires, il faut éviter toutes formes d’amalgames. Le rap n’est pas responsable de la crise des banlieues, il faut le dire ici. Il faut rappeler également que des artistes peuvent exprimer aussi des souffrances.
Pour autant, au nom de la liberté d’expression, doit-on accepter que des mots aussi injurieux, déplacés, sexistes, homophobes, antisémites et racistes soient prononcés ?
En l’état, ce Rap là doit-il être un tout à l’égout où les clips et les paroles bafouent la dignité humaine, tout un peuple et foulent au pied les droits de l’Homme ?
La question est posée...



Notes :



1) Wikipedia.org
3) Idem.
5) Idem
6) Wikipedia.org



Photo : D.R.

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