Tribune
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Publié le 24 Janvier 2013

Israël et le processus de paix sont-ils en état de mort cérébrale ?

 

Par Frédéric Encel, Docteur en géopolitique de l’Université Paris 8, professeur de relations internationales à l’ESG Management School et maître de conférences à Sciences-Po Paris. Il assure la chronique internationale quotidienne sur France Inter durant l’été. Il est l'auteur de Comprendre la géopolitique (éditions Point).

 

La victoire de la droite aux élections législatives consacre le parti de M. Netanyahu et interroge sur l'état du débat démocratique dans un pays focalisé sur ses questions sécuritaires.

 

Atlantico : Alors que les élections israéliennes se sont déroulées hier, l’enjeu fondamental des élections est supposé être le processus de paix entre Israéliens et Palestiniens. Celui-ci est-il définitivement au point mort qu’elle que soit la composition de la Knesset ?

 

Frédéric Encel : Je commencerai par dire qu’en géopolitique le mot « définitivement » est toujours à proscrire, puisque nous observons toujours, au Proche-Orient comme ailleurs, des retournements rapides des rapports de force. Il faudrait de plus rappeler qu’en Israël ce sont les gouvernements nationalistes voir ultra-nationalistes qui ont toujours effectué des avancées dans les négociations autour du processus de paix avec la Palestine. Ainsi c’est Menachem Begin, premier ministre issu du Likoud, qui signa en 1978 les accords de Camp-David avec l’Égypte qui débouchèrent sur un retrait de Tsahal de la péninsule du Sinaï. La nouvelle coalition gouvernementale, même si elle s’avère être très marquée à droite, pourrait donc faire avancer les négociations avec les voisins arabes, contrairement à ce que les idées reçues pourraient laisser penser. Il faut rappeler par ailleurs que Benjamin Netanyahu, au début de son précédent mandat, avait formé une alliance avec le parti travailliste d’Ehoud Barak (partisan d’un compromis territorial avec la Palestine) tout en tentant de s’arroger le soutien des centristes de Kadima, ce qui n’a pas abouti. Si jamais le Likoud n’arrivait pas à aller chercher, pour de pures raisons d’arithmétique parlementaire, les appuis nécessaires sur sa gauche il semble cependant évident qu’il cherchera à amadouer sa droite, représentée principalement par Naftali Benett et son parti Habeit Ha Yehudi (Le foyer juif NDLR).

 

L’existence même d’Israël et de son extrême droite n’est-elle pas condition de ce conflit politique ?

 

La question vaut la peine d’être posée bien que je n’en sois pas fondamentalement certain. Il faut rappeler que les partis israéliens ont des identités socio-économiques très diverses et sont loin d’être mono-programmatiques. Depuis l’extérieur on pourrait avoir l’impression que le conflit avec la Palestine focalise l’ensemble du débat, mais il s’agit là d’un enjeu qui est loin d’être central dans les faits.

 

L’annexion totale des territoires palestiniens signerait-elle la fin du soutien politique des États-Unis à Israël ?

 

Cela reste à voir. On peut affirmer néanmoins que l’opinion américaine reste très favorable à l’état d’Israël, qui représente à leurs yeux la seule démocratie viable dans la région face au monde arabo-musulman. On peut dire aussi que la fragilité du pays, de par la taille de son territoire et l’hostilité de ses voisins, et le souvenir de la Shoah représentent un levier de popularité pour l’état juif auprès de l’Oncle Sam. Il est vrai dans ce contexte de dire que l’existence d’une guerre de basse intensité avec la Cisjordanie et la bande de Gaza n’a aucun impact négatif sur l’opinion du « grand frère » américain.

 

D’aucuns seraient tentés de dire que le retrait des États-Unis de la région fait perdre à Israël son intérêt stratégique, bien que ce constat soit selon moi à analyser plus précisément. Rappelons que  cette théorie faisait déjà grand bruit au lendemain de la chute de l’URSS et qu’il n’en a rien été comme chacun peut l’observer aujourd’hui. Les raisons du soutien de Washington à Tel-Aviv sont anciennes et profondément ancrées dans l’inconscient collectif américain, et cela transcende largement les raisons géopolitiques.

 

La radicalisation nationaliste du vote palestinien est-elle réversible ? Peut-on espérer un jour qu’un parti politique israélien qui prône la décolonisation soit élu ou l’opinion a-t-elle franchi une sorte de cliquet ?

 

Il n’est pas impossible que le parti travailliste revienne au pouvoir à terme bien que deux conditions soient ici nécessaires :

 

Il doit tout d’abord réussir à échafauder un programme crédible et ambitieux, sachant que, contrairement au Likoud, il n’a pas réussi à développer de thématiques fortes et séductrices pour l’opinion, même sur le plan social qui est pourtant un sujet récurrent de grognes populaires.

 

Viendra ensuite la question de l’incarnation de ce programme par un homme suffisamment consensuel, ce qui devient de plus en plus rare sachant que ce type de personnages étaient auparavant des généraux qui se sont illustrés dans les grands conflits du passé (on pense notamment à Ariel Sharon NDLR).

 

Je reste néanmoins assez sceptique sur cette hypothèse à court ou moyen terme étant donné le peu de charisme dont dispose aujourd’hui la gauche israélienne dans l’opinion. Ce retournement serait de plus paradoxal alors que les forces religieuses à caractère nationaliste voient leurs poids politique se renforcer depuis une vingtaine d’années. On peut ajouter que la société israélienne est bien plus libérale sur le plan économique que par le passé, M. Netanyahu ayant parfaitement réussi à capter ce changement pour en faire un levier électoral non négligeable.

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