Tribune
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Publié le 29 Avril 2013

Le Sinaï, plaque tournante du terrorisme international

 

Par Zvi Mazel

 

La réaction instinctive en Égypte lorsque des missiles lancés à partir du Sinaï ont atteint Eilat, le 17 avril, a été de dire que ce n’était pas vrai. Trois « experts » – généraux à la retraite ou commentateurs militaires – sont montés au créneau pour expliquer que la chose était impossible. L’un d’eux a tout de même dit du bout des lèvres que vérifier la nouvelle à l’aide d’images satellites prendrait du temps ; pour un autre, le dispositif « Dôme de fer » positionné à Eilat étant en mesure de détruire tout missile venu d’au-delà des frontières, les missiles ayant frappé la ville venaient donc du territoire israélien. Le gouverneur du sud Sinaï a renchéri (on se souvient que son prédécesseur avait accusé le Mossad d’avoir envoyé un requin à Sharm el Sheikh pour porter atteinte au tourisme égyptien). Enfin, « de source militaire digne de foi, mais souhaitant ne pas être identifiée » rien dans l’enquête préliminaire n’indiquait que les missiles venaient d’Égypte.

 

Quelques heures plus tard, changement de ton. Il est vrai qu’une organisation salafiste venait de revendiquer le lancement des missiles. Un communiqué sur la page Facebook de l’armée indiquait qu’une commission d’enquête avait été dépêchée au Sinaï pour étudier la situation sur place ; peut-être plus important, ce communiqué déclarait que le territoire égyptien n’avait jamais menacé et ne menacerait jamais les pays voisins. Ce communiqué fut suivi peu après par une déclaration semblable de la présidence, tandis qu’une nouvelle « source militaire » précisait que le général Abdel Fattah Al-Sisi, ministre de la Défense, avait décrété l’alerte maximale le long de la frontière avec Israël.

 

Ce que personne ne disait, c’est que les radars du fameux Dôme d’acier et d’autres installations avaient bien repéré les missiles ; la décision de ne pas tirer aurait été prise au plus haut niveau. En effet, l’interception serait intervenue en territoire égyptien et Israël ne veut pas, à ce stade, porter atteinte à la souveraineté de son voisin dont la susceptibilité est bien connue. Il ne faut pas oublier qu’en Égypte comme dans tous les pays arabes on refuse de voir les choses en face lorsqu’il s’agit d’Israël. Eux n’ont jamais tort ; ce sont toujours les sionistes ou les Juifs qui sont coupables. Ce qui ne facilite évidemment pas la nécessaire coopération entre l’Égypte et Israël en matière de terrorisme, même quand la sécurité de l’Égypte est en jeu.  Pourtant il s’agit d’un intérêt commun. Les deux pays doivent combattre la montée du terrorisme djihadiste dans la péninsule du Sinaï et à Gaza qui constitue d’abord une grave menace pour l’Égypte. Des échanges d’information ont bien lieu ; encore faut-il que cette information soit prise en compte. Israël avait averti l’ancien chef des services de sécurité égyptien que des militants djihadistes s’apprêtaient à attaquer une position de l’armée. Il refusa de le croire et 16 soldats égyptiens furent massacrés. Lui-même fut limogé. À l’inverse, le déploiement tout récent du dispositif « Dôme de fer » à Eilat est peut-être dû à des informations reçues concernant les missiles ; si c’est le cas, rien n’a été fait côté égyptien pour déjouer l’opération.

 

Le Sinaï est devenu une zone de guerre. Les tribus bédouines, qui n’ont jamais vu d’un très bon œil le pouvoir central, sont au bord de la révolte. Voilà des dizaines d’années que rien n’est fait pour développer la région. Il n’y a pas de travail et le réseau éducatif laisse à désirer. Le mouvement Hamas a trouvé là des alliés prêts à conduire vers le Sinaï et la bande de Gaza armes de contrebande et munitions, missiles compris, venues d’Iran via le Soudan et la bande côtière. Les groupements djihadistes plus ou moins affiliés à Al Qaida ont fait de même, mettant en place des cellules terroristes avec l’aide de Bédouins trouvant là d’importantes sources de revenus. La situation a empiré après la chute de Moubarak et l’affaiblissement du pouvoir central. Les forces de sécurité ont fui en désordre et la péninsule est devenue le paradis des contrebandiers ; aux armes s’ajoutant la drogue et le lucratif transit d’Africains en quête d’une vie meilleure en Israël. Avec la chute de Kadhafi, la Libye est devenue une nouvelle source d’armes. Le pouvoir égyptien pendant ce temps multipliait les déclarations lénifiantes et les projets de développement grandioses qui restaient sans suite. Pour certains commentateurs, ce refus de prendre les mesures indispensables serait ancré une fois encore dans la crainte du voisin. Israël pourrait, à la faveur du développement de l’agriculture et de la création d’usines « infiltrer pacifiquement le Sinaï. » Ce qui expliquerait les restrictions imposées aux Bédouins qui ne peuvent acheter des terres ou créer des entreprises.

 

Le mois dernier le gouvernement s’est enfin décidé à agir et a promulgué un décret autorisant les Bédouins pouvant faire la preuve qu’eux-mêmes et leurs parents ont la nationalité égyptienne et n’ont pas d’autre nationalité à acquérir ou louer des terrains. L’encre était à peine sèche que le ministre de la Défense promulguait, lui, un texte interdisant tout achat de terre sur une bande de cinq kilomètres de profondeur le long de la frontière égyptienne avec Israël et avec Gaza. L’armée veut en effet contrôler de près cette zone ultra sensible, éviter les infiltrations terroristes et superviser les tunnels de contrebande. La mesure provoqua une levée de boucliers chez les Bédouins qui agitèrent la menace d’une campagne de désobéissance civile si elle n’était pas annulée. Les négociations en cours pour résoudre le problème se prolongent sans apporter de solution. C’est le moment que choisit Mohammed Mehadi Akef, l’ancien guide suprême de la Confrérie des Frères Musulmans, pour lancer un brûlot. Dans une interview la semaine dernière au quotidien du Koweït Al Jarida, il accuse les Bédouins d’être tous des collaborateurs : un tiers avec les services de sécurité du ministère de l’Intérieur ; un tiers avec les services secrets et le renseignement militaire ; et le troisième tiers avec Israël (il n’a pas évoqué la collaboration avec le Hamas ou le Jihad). Furieux, les Bédouins ont manifesté devant le siège du mouvement au Sinaï et ont menacé de le réduire en poussière si Akef ne leur présentait pas des excuses. D’autres manifestations sont prévues et certains chefs veulent porter plainte pour diffamation.

 

Inutile de dire qu’il ne faut pas s’attendre dans cette ambiance à voir les Bédouins aider le gouvernement central à combattre les groupes terroristes ; d’autant que nombre d’entre eux font vivre leurs familles avec l’argent gagné à faire passer armes, drogues et personnes en quête d’asile.

 

Et Israël dans tout cela ? Des dizaines de groupes terroristes lourdement armés ne cachent pas leur intention de porter atteinte à sa sécurité ; mais le gouvernement a les mains liées. Les échanges d’informations avec l’armée et le renseignement se poursuivent, certes, mais sans la coopération au plus haut niveau qui existait à l’époque Moubarak, ils ne sont pas vraiment efficaces. Il y a quelques mois, l’armée égyptienne avait annoncé qu’elle lançait une vaste opération contre le terrorisme au Sinaï. Malheureusement, aujourd’hui encore les terroristes agissent en plein jour, attaquant des postes de police, mettant en place leurs barrages routiers et ne craignant pas de tirer sur les patrouilles militaires. La semaine dernière, ils ont pris pour cible un poste de police, tuant un officier et en blessant un autre.

 

Sans une étroite collaboration de part et d’autre de la frontière la situation ne peut qu’empirer. Or, on ne voit pas très bien comment cette collaboration pourra se faire alors que les Frères musulmans sont à la barre du pays.

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