Editorial du président
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Publié le 6 Mars 2012

Reportage à Netzarim, quelle vérité?

Le 30 septembre 2000 la voix solennelle de Charles Enderlin, commentant un reportage filmé au carrefour de Netzarim, dans l'enclave de Gaza, déclarait, images à l'appui, que l'enfant et l'adulte qui tentaient de se protéger devant un mur avaient été, le premier, tué, et le second, le père, gravement blessé, par des tirs venus des positions israéliennes. Le reportage, distribué gratuitement, a fait le tour du monde et a eu un impact extraordinaire. On ne compte pas les timbres, les rues et les places du nom de Mohammed al-Durah dans le monde musulman. Israël en a jusqu'à aujourd'hui été stigmatisé comme un tueur d'enfants, avec des allusions au juif éternel, meurtrier de Jésus et amateur de crimes rituels. Daniel Pearl a été égorgé devant la photo de l'enfant martyr.

Richard Prasquier

45 minutes de fusillade pour abattre deux civils désarmés et immobiles? Si peu d'impacts de balles sur le mur? Pas une trace de sang sur le corps des victimes? Et pourquoi ces mouvements surprenants chez l'enfant?

Peu à peu des incohérences sont apparues: 45 minutes de fusillade pour abattre deux civils désarmés et immobiles? Si peu d'impacts de balles sur le mur? Pas une trace de sang sur le corps des victimes? Et pourquoi ces mouvements surprenants chez l'enfant? Bien des questions se posèrent à la lecture soigneuse des images. Charles Enderlin, qui était à Jérusalem et non pas à Netzarim le jour des faits, faisait toute confiance à son cameraman, mais celui-ci variait continuellement d'explications. France 2 possédait les rushs de toute la scène, mais Enderlin prétendait qu'il ne les avait pas tous diffusés parce que l'agonie de l'enfant était «insupportable à regarder». Face à la polémique naissante, trois journalistes, MM. Jeambar, Rosenzweig et Leconte purent cependant voir ces rushs et vérifier qu'il s'agissait de séquences de mises en scène typiques et qu'aucune agonie de l'enfant n'avait été filmée. «Vérité du contexte», soutint Charles Enderlin. Autrement dit, mensonge factuel. C'est alors que Philippe Karsenty patron d'un site Internet dénonça une supercherie, qui lui valut une plainte en diffamation de la part de France 2 et de Charles Enderlin.

 

Nous étions alors en novembre 2004. Premier procès perdu par Karsenty en octobre 2006, puis procès en appel. France 2 ne voulant pas montrer ces rushs qui discréditaient le témoignage de son journaliste, la cour d'appel ordonna (octobre 2007) qu'ils lui soient communiqués. Grâce à ces rushs, elle jugea dans un arrêt très documenté, que Karsenty avait eu des raisons d'émettre ses critiques. Ses adversaires furent donc déboutés. Nous étions en mai 2008. Encore un long intervalle de trois ans et demi, jusqu'à la décision récente de la Cour de cassation le 28 février 2012, cassant, contre l'avis de son avocat général, situation pour le moins inhabituelle, l'arrêt relaxant Philippe Karsenty. Retour à la case départ: il faudra un nouveau procès d'appel. Encore des années de procédure.

 

La Cour de cassation a fait valoir qu'en matière de diffamation, c'est à celui qui est accusé d'avoir diffamé d'apporter les éléments justifiant sa bonne foi: la cour d'appel n'avait pas à se substituer à lui en obligeant France 2 à fournir les rushs. La décision de la Cour avalise donc dans les faits une situation scandaleuse, celle de la rétention d'informations susceptibles d'aider à la vérité d'un reportage. Pourtant, sur le plan moral et professionnel, c'était bien à la chaîne d'information publique d'apporter spontanément les éléments susceptibles de mieux comprendre ce qui s'était passé au carrefour de Netzarim. Elle a préféré l'obstruction. La Cour la justifie en droit. Ce n'est qu'une victoire à la Pyrrhus.

 

L'expression du doute sur l'affaire al-Durah, argumenté par exemple par le film remarquable de la cinéaste allemande Esther Schapira (2009, jamais présenté en France), et par le livre de Pierre-André Taguieff sur La Nouvelle propagande antijuive, a toujours été bloquée dans notre pays par des réactions partisanes. Le CRIF a toujours recherché le meilleur moyen pour faire émerger la vérité sur une affaire emblématique à de nombreux titres. Nous continuons à demander que toute la vérité soit faite, en faisant travailler ensemble un petit groupe d'experts techniques indépendants sur les documents qui restent à notre disposition en utilisant les moyens modernes d'investigation.

 

Malgré la disparition physique des lieux, leurs conclusions permettraient d'aller très loin dans une reconstitution qui ne soit pas uniquement la vérité du droit, mais la vérité des faits. J'en ai fait l'expérience en montrant les documents à des experts en chirurgie militaire. Malheureusement, la tentative que nous avions voulu mener avec France Télévisions a été torpillée sous de mauvais prétextes. Il n'est pas trop tard pour la reprendre de façon crédible, officielle, indépendante et peut-être internationale, en parallèle avec l'éprouvante et interminable action judiciaire. Mais la recherche de la vérité est-elle encore une valeur en ces temps où la solidarité idéologique prime sur tout le reste?

 

Richard Prasquier

Président du CRIF

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