Richard Prasquier

Ancien Président du CRIF

Le Billet de Richard Prasquier - La Fête de la Victoire à Moscou

16 Mai 2023 | 129 vue(s)
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Chronique de Bruno Halioua, diffusée sur Radio J, lundi 12 février à 9h20.

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Le spectacle du 9 Mai 2023 était bien terne par rapport au premier défilé de la Victoire. Le 24 juin 1945, le Maréchal Joukov traverse la Place rouge au galop de son cheval blanc, puis prononce un discours où il attribue tout le mérite de la victoire au généralissime Staline. Celui-ci lui avait laissé la vedette de la cérémonie, car lui-même, qui aurait dû jouer ce rôle, avait eu très peur de tomber de cheval. 

Mais Joukov, trop populaire, devient gênant.

Un an après son triomphe, il est ravalé au rang de commandant du district militaire d’Odessa. Il a de la chance, car certains de ses collègues maréchaux ont déjà été exécutés, accusés d’être des espions britanniques.

Des centaines de millions de communistes dans le monde sont alors convaincus de l’infaillibilité et de la profonde humanité de Staline. Ils vont pleurer à son décès quelques années plus tard.

Dans un pays démocratique, une commission d’enquête aurait révélé son incurie et son aveuglement. Si vingt-six millions de citoyens soviétiques, plus de 15 000 par jour en moyenne, avaient perdu la vie, ce n’était pas seulement à cause de la férocité nazie. Mais en fait de démocratie, Staline a dû bien rire quand Winston Churchill fut écrasé par les travaillistes lors des élections législatives de juillet 1945. 

C’est dans un collège de Reims, alors quartier général du corps expéditionnaire allié, que la délégation allemande est allée signer la capitulation. C’était le soir du 7 mai. Les Allemands avaient fait ce déplacement car ils espéraient que les Américains poseraient des conditions moins dures que les Soviétiques, et certains fantasmaient même sur une future alliance germano-américaine. Contrairement à leurs attentes, ils durent se plier à une capitulation extrêmement rigoureuse, co-signée par un général soviétique, et valable sur les deux fronts, est et ouest, et non seulement sur le front occidental. 

Mais Staline ne s’en contenta pas. Il exigea une répétition de la cérémonie à Berlin que son armée venait de conquérir. Elle eut lieu le lendemain à 23 heures, c’est-à-dire le 9 mai à 1 heure du matin, heure locale à Moscou. Elle fut présidée par Joukov et Eisenhower y envoya son adjoint, le Maréchal de l’Air britannique Arthur Tedder. On dit qu’il n’y participa pas lui-même car Joukov lui était hiérarchiquement inférieur. Quoi qu’il en soit, cette absence arrangeait Staline qui passa aux yeux de ses partisans comme le vainqueur de la guerre, d’autant plus que le Président des États-Unis était alors un parfait inconnu.

Truman n’avait en effet joué aucun rôle pendant ses trois mois de vice-Président. Il sait à peine rencontrer Roosevelt en privé et ce n’est qu’après la mort de celui-ci qu’il apprit que son pays développait une arme d’une puissance inouïe jusque-là. Staline était alors, par ses espions, mieux informé que Truman du « projet Manhattan », et il en redoutait le succès, car il espérait, d’après le grand historien britannique Antony Beevor, que l’Europe tomberait sous domination soviétique une fois que les États-Unis seraient obligés de la quitter pour poursuivre leur guerre contre le Japon. C’est d’ailleurs en grande partie parce qu’ils pensaient avoir besoin de l’URSS dans cette guerre qui s’annonçait dévastatrice en hommes, que les Américains, et en particulier Roosevelt au cours de ses derniers mois de présidence, ménageaient avec autant de soins la susceptibilité de Staline.

Quand il apprit à la Conférence de Potsdam en juillet 1945, de la bouche de Truman, que la bombe nucléaire américaine était prête, Staline fut désagréablement surpris : cela signifiait qu’une action militaire soviétique en Europe n’était plus désormais envisageable…

Mais il avait d’autres espoirs pour ramasser l’Europe dans son escarcelle, il pouvait s’appuyer sur les accords de Yalta, qui lui avaient livré l’Europe centrale et orientale, sur l’activisme de Tito, parti alors à la conquête de l’Europe balkanique et sur les partis communistes nationaux, comme en France et en Italie, qu’il croyait aux portes du pouvoir.

Mais ce minable Truman réservait à Staline bien des mauvaises surprises : Plan Marshall, échec du blocus de Berlin, création de l’Otan…

Plus tard, on a continué dans les écoles du KGB de mépriser les démocraties, et il semble que Poutine s’y soit pénétré des mêmes illusions sur leur faiblesse que son illustre et criminel prédécesseur.

Les dirigeants soviétiques, Staline compris, avaient limité les enthousiasmes pour la journée du 9 mai. Elle avait un relent de national-bolchévisme, et la Journée du 1er mai était assurée d’un meilleur retentissement international dans la lutte contre l’impérialisme américain. C’est Poutine qui a fait du 9 mai le pivot du nouveau narratif nationaliste russe.

Le défilé populaire du « régiment des immortels » provenait d’une action locale des années 60 et non d’une décision du Politburo. C’était une initiative parfaitement honorable visant à rappeler, par leurs photos portées par les membres de leur famille, l’héroïsme des citoyens soviétiques, soldats morts pendant la guerre ou anciens combattants largement négligés par le régime. 

Vladimir Poutine au pouvoir ne manqua pas d’y porter la photo de son père. Benjamin Netanyahu a lui-même porté à ses côtés la photographie d’un combattant ami de la famille, ultérieurement installé en Israël. 

Mais peu à peu, Poutine transforma la cérémonie en manifestation ultra-nationaliste de soutien à son régime. La manipulation du narratif historique en faisait désormais la fête de la lutte de la Russie éternelle contre le mal. Aujourd’hui, le mal, seul ennemi à la dimension de la Russie dans la paranoïa manichéenne ou manipulative de son président, c’est l’Occident et non pas une Ukraine qui n’existe pas…

Les tentatives des Allemands pour se rendre aux Anglo-saxons plutôt qu’aux Soviétiques dont ils craignaient la vengeance, alimentaient les accusations de collusion avec les nazis. 

La guerre mondiale, devenue la « grande guerre patriotique », commençait avec l’invasion de l’Union Soviétique par l’armée allemande et non avec l’alliance germano-soviétique. 

Nul n’avait le droit d’évoquer les milliers de soldats russes tués par le régime parce qu’ils reculaient ou parce qu’ils revenaient de captivité. Bien sûr, rien non plus sur les convois de Mourmansk envoyés, malgré de lourdes pertes, par les Alliés en soutien à l’URSS, et sans lesquels celle-ci n’aurait pas eu les armes pour résister. Rien sur l’alliance passée avec les nazis, rien sur le dépeçage de la Pologne et les massacres de Katyn, rien aussi sur les débarquements Américains en Europe. 

L’URSS, redevenue la Sainte Russie, suscite la haine des nazis, des Occidentaux et des dégénérés et l’admiration de ceux qui portent le flambeau de la civilisation. C’est Madame Margarita Simonyan qui le dit à la télévision russe. Une référence…

La voix de l’URSS pendant la guerre s’appelait Youri Levitan. Tout Juif qu’il est, ce dimanche 22 juin 1941, il félicite Rommel pour les progrès allemands en Afrique du Nord. Quelques minutes plus tard, Molotov annonce à la radio l’attaque allemande sur l’URSS. Lévitan reprend l’antenne et change de registre : « Balayons les bellicistes fascistes de la surface de la terre ! ». Bel exemple de rétablissement ultra-rapide…

Il fut un temps où Vladimir Soloviev, la star absolue de la télévision russe d’aujourd’hui, prônait la démocratie.

Aujourd’hui, cet homme, malheureusement Juif revendiqué de père et de mère, exprime ses regrets que Poutine n’ait pas déjà envoyé une bombe atomique sur Paris, Berlin, Londres et Washington…

Il y a des Soloviev.
Il y a aussi des Justes...

 

Richard Prasquier, Président d'honneur du Crif

 

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