A lire, à voir, à écouter
|
Publié le 26 Août 2013

Cartes postales à un petit garçon

Par Barry Davis

 

Un livre édité par Yad Vashem met en lumière l’histoire d’un convoi d’enfants évacués en 1939.

 

Récemment, Londres a commémoré le 75e anniversaire d’une célèbre mission de sauvetage un peu particulière. Celle de « convoi d’enfants » aujourd’hui octogénaires qui ont quitté leurs familles d’Europe de l’Est pour l’Angleterre et ainsi échappé aux griffes nazies. Ceux qui sont encore en vie se sont ainsi rassemblés au Palais Saint-James pour rencontrer le prince Charles et partager leurs souvenirs.

J’ai conçu ce livre comme une sorte de mémorial à la mémoire de mon père et de ceux qui m’ont permis de survivre

Ces Kinder (enfants), originaires d’Allemagne, d’Autriche ou de Tchécoslovaquie ont rallié le sûr giron britannique entre décembre 1938 et le début de la guerre. Neuf mois de convois au cours desquels 10 000 enfants, essentiellement juifs, ont eu droit à une nouvelle vie. Nombre de ceux issus du contingent tchèque ont pu être sauvés grâce au courage et à l’initiative de Nicholas Winton aujourd’hui âgé de 104 ans et fait depuis chevalier de Sa Majesté.

 

Beaucoup a déjà été écrit sur et par ces enfants, et plusieurs documentaires ont été portés à l’écran. L’un d’eux, The Children Who Cheated the Nazis (L’Enfant qui avait trompé les nazis), a été réalisé par le réalisateur Richard Attenborough, récompensé par l’industrie du film britannique, et dont les parents avaient adopté deux de ces enfants juifs, originaires d’Allemagne. Quant à la pièce de théâtre de Diane Samuel écrite en 1993 Kindertransport, elle a été jouée dans le monde entier devant un public enthousiaste.

 

Mais parmi tous les livres, films et pièces de théâtre inspirés par ces événements survenus il y a trois quarts de siècle, peu sont parvenus à transmettre le vécu traumatique des enfants et l’angoisse de leurs parents – qui savaient qu’ils ne les reverraient jamais – avec autant d’intensité que ces Cartes postales à un petit garçon d’Henry Foner.

 

Le magnifique ouvrage récemment publié par Yad Vashem, est basé sur plusieurs dizaines de cartes postales que le père de Foner a envoyées d’Allemagne à son jeune fils, qui avait trouvé refuge auprès d’une famille d’accueil, M. et Mme Foner à Swansea, au sud du pays de Galles. Le couple allait devenir tante Winnie et oncle Morris. « Ils ont toujours insisté pour que je les appelle ma tante et mon oncle, pour que je sois conscient qu’ils n’étaient pas mes vrais parents », confie Foner aujourd’hui âgé de 81 ans, et qui réside à Jérusalem depuis plus de 40 ans.

 

Le trauma de la séparation Cartes postales à un petit garçon, s’ouvre sur une préface de l’auteur qui narre son histoire familiale : né Heinz Lichtwitz alias Heini, en juin 1932 à Berlin, il est fils unique. Aux dires de tous, les Lichtwitz sont une famille juive allemande typique de l’époque, nantie et bien intégrée, qui obtient la citoyenneté prussienne au XVIIIe siècle (à la fin XIXe et début du XXe, la citoyenneté prussienne octroie une pleine appartenance à l’empire allemand).

 

Le grand-père paternel de Foner, Ernst Lichtwitz, dirige l’imprimerie familiale, fondée à Berlin par son père. Foner perd sa mère alors qu’il est âgé de cinq ans seulement. Son père, Max, avocat très investi dans la communauté juive, sa grand-mère paternelle, Margarete (née Auerbach), et une nourrice appelée Nüppi, prennent soin du petit garçon.

 

Foner habite un grand appartement, dans un immeuble dont les Auerbach sont propriétaires, avec ses parents, ses grands-parents et la famille de son oncle Ludwig. Le bâtiment se situe dans le quartier aisé de Charlottenburg.

 

Puis soudain, en 1938, on informe Foner qu’il va devoir se rendre en Grande-Bretagne pour vivre dans une famille d’accueil. Une décision sans doute prise suite aux violents événements de la Nuit de Cristal survenue en novembre de cette même année.

 

Le petit garçon arrive ainsi au Royaume-Uni le 3 février 1939, à l’âge de six ans et demi. Il n’a pas le souvenir des au revoir avec son père, en gare de Berlin. En revanche, il se souvient très bien du moment où, avec les autres enfants terrifiés, il quitte l’Allemagne nazie pour arriver en Hollande et hériter d’un accueil chaleureux des habitants. Cette mémoire sélective est typique de cette expérience traumatisante et l’un des points communs des récits de la plupart des enfants.

 

« Nous ne savions pas que c’était la Hollande », se souvient Foner. « Mais quel soulagement après avoir été fouillé au corps par des brutes hurlantes, de ne plus voir d’uniformes allemands, de leur avoir échappé, et d’être tout à coup accueillis par des femmes souriantes qui nous distribuaient des hot-dogs. Qu’est-ce qu’ils étaient bons. » Et Heini devient Henry Quand il arrive à Londres, il attend avec les enfants d’être pris en charge par des membres de la communauté juive de Swansea. C’est une certaine Mme Selina Levy qui les accompagnera en train au sud du Pays de Galles.

 

Foner se souvient de l’accueil attentionné de ses hôtes gallois, même si la barrière de la langue ne facilite pas la communication. Mais le jeune garçon apprend très vite l’anglais et oublie tout aussi vite sa langue natale, l’allemand.

 

Son père lui adresse sa première carte postale le jour de son arrivée au Royaume-Uni, et entretient avec lui une correspondance régulière, avec l’envoi de cartes espacées de quelques jours seulement. Mais la détérioration rapide de la situation de la communauté juive de Berlin entrave de plus en plus cette relation épistolaire. Quatre mois environ après son arrivée à Swansea, le garçon a oublié sa langue maternelle, et à partir de juin 1939, les cartes postales de son père, de ses amis et d’autres parents sont toutes en anglais.

 

Les photos et dessins des cartes postales éditées dans ce livre semblent anodins, et qui ne connaît pas les circonstances douloureuses qui entourent cette correspondance, ne pourrait soupçonner la gravité du contexte et n’y décèlerait rien d’alarmant ni d’anormal.

 

Certaines de ces cartes sont des illustrations pastorales et ludiques. L’une d’entre elles, postée le 9 avril 1939, est une photographie de deux poussins duveteux. Max exprime son bonheur de savoir que Heini – il s’adressera à son fils par son surnom allemand, jusqu’au moment où il commencera à écrire en anglais, preuve que Heini était réellement devenu Henry – a apprécié à la fois ses œufs de Pâques et le soir du Seder et informe son fils du temps agréable qu’il fait à Berlin.

 

Des missives poignantes et éloquentes

 

L’une des cartes postales en langue anglaise, envoyée début août 1939 alors que la situation devait être particulièrement tendue à Berlin, représente une photo d’un train à grande vitesse encore au stade expérimental, que Max surnomme Schienenzepp pour Schiennenzeppelin, et Max s’enquiert de savoir si son cher petit Henri a entendu parler de ce train. Dans des circonstances normales ce serait là des propos tout à fait anodins, mais remis dans leur contexte tragique ils montrent l’héroïsme d’un père qui fait tout son possible pour apaiser les doutes que son jeune fils pourrait avoir sur les difficiles conditions de vie que sa famille endure et des dangers qu’elle encourt.

 

Une autre carte est particulièrement émouvante pour Foner. C’est celle envoyée par son père le 28 février 1939. Sur la photo : un vieil homme barbu à la porte de son jardin, un arrosoir à la main, le doigt pointé vers un oiseau, un papillon, une sauterelle et d’autres insectes qu’il expédie hors de chez lui, et une légende : Vertreibung aus dem Paradies (Expulsion du paradis).

 

« Je suppose que cela décrit ce que j’ai ressenti quand j’ai été éloigné de mon foyer par mon père, » fait observer Foner. « D’ailleurs, c’est cette carte que je voulais voir figurer en couverture du livre Cartes postales à un petit garçon.

 

La haute qualité de l’iconographie de l’ouvrage contient aussi des reproductions de cartes postales envoyées par d’autres membres de la famille de Foner : sa grand-mère, son oncle Walter et sa tante Évelyne Lichtwitz, réfugiés à Paris en 1933, puis à Vichy. Finalement capturés puis envoyés en camp de concentration, ils ont néanmoins survécu à la guerre, comme un autre de ses oncles ainsi que sa grand-mère, déportée à Theresienstadt. Max, déporté à Auschwitz le 9 décembre 1942, a péri sept jours après son arrivée.

 

La machine à écrire de la résilience Foner se décrit comme une personne plutôt introvertie. Il lui a donc fallu un certain courage pour dévoiler au public cet échange intime de cartes postales avec son père, qu’il a vu pour la dernière fois alors qu’il avait à peine six ans. « Ce n’est pas facile pour moi », admet-il. « Parfois, je prends la parole devant des groupes d’Anglo-saxons sur le sujet. Il me faut alors mettre mes émotions de côté. J’ai besoin du soutien de ma femme que j’emmène généralement avec moi. » En dépit du fait qu’il ait été arraché à sa famille à un âge si tendre, il est l’un des enfants les plus chanceux. Les Foner, ses parents adoptifs se sont révélés un couple affectueux, qui a fait tout son possible pour l’entourer d’amour et de chaleur, et lui offrir un véritable foyer de substitution. Tous les enfants n’ont pas eu cette chance : certains ont atterri dans des familles d’accueil qui les ont exploités comme domestiques et main-d’œuvre gratuite.

 

La plupart des proches de Foner ont survécu à la Shoah, mais lorsqu’ils ont repris contact après la guerre, du fait qu’ils parlaient allemand et lui anglais, il leur a été difficile de surmonter la barrière de la langue.

 

Étonnamment Max a réussi à envoyer des jouets à Swansea à Heini, ainsi que des paquets contenant de précieux objets de famille et d’autres articles pratiques, dont beaucoup sont aujourd’hui exposés à Yad Vashem.

 

« Il y a aussi la machine à écrire de mon père, sur laquelle j’ai tapé ma thèse, souligne Foner fièrement ». Il a passé ses licences, maîtrise et doctorat à l’université de Leeds, avant de travailler comme chimiste dans l’agroalimentaire pour cette même ville, puis plus tard pour le département de céramique de son université.

 

Il épousera sa femme Judy en 1961 et le couple fera son aliya sept ans plus tard. Foner obtient vite un poste de chimiste analytique et environnemental pour les Études géologiques d’Israël, dont il prend officiellement sa retraite en 1997, même s’il continue d’y travailler comme scientifique émérite jusqu’à l’âge de 80 ans.

 

La dernière carte avant le silence

 

La dernière carte qu’il reçoit de son père date du 31 août 1939, un jour avant l’invasion de la Pologne par l’Allemagne qui allait conduire à la déclaration de guerre de la Grande-Bretagne, deux jours plus tard.

 

Cette carte postale représente une image pastorale et gaie d’un oiseau sur fond de collines avec une ferme au loin, Max écrit : « Je suis content que tu ailles bien et que tu sois heureux. J’espère que la guerre n’éclatera pas. Si elle devait survenir, que Dieu vous bénisse toi, ton oncle et ta tante. » Le livre se termine par une étude éclairante des manœuvres politiques, logistiques et sociales qui ont permis la réussite de ces convois d’enfants, par l’historienne et écrivaine Judith Tydor Baumel-Schwartz, professeur à l’université de Bar-Ilan.

 

« J’ai conçu ce livre comme une sorte de mémorial à la mémoire de mon père et de ceux qui m’ont permis de survivre », confie Foner. « Je leur suis à jamais reconnaissant ».

Nos réseaux sociaux en direct

Votre demande a bien été prise en compte.
Nous vous remercions de votre intérêt.