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Publié le 27 Octobre 2015

Trois questions à Emilie Frèche, auteure d' "Un homme dangereux" (Stock 2015)

Au dérèglement intime de "l'homme dangereux" fait écho celui qui ronge le vivre-ensemble dans notre pays depuis plusieurs années...

Propos recueillis par Stéphanie Dassa
Emilie Frèche,la narratrice de votre roman est une survivante. L'homme dangereux dont vous dressez le portrait est un pervers narcissique qui a pris le contrôle complet de son existence. Enserrée dans l'étau trop puissant et trop lourd, elle se nourrit des miettes qu'il lui jette. Ce n'est pas une histoire d'amour. Ce roman est-il d'abord celle d'une chute? On sait parfaitement que ce corps va se disloquer sous la violence du choc. Vous avez choisi la chute comme permanence dans cet ouvrage. Pourquoi?
 
Emilie Frèche : Vous avez entièrement raison, ce n'est pas du tout une histoire d'amour. C'est une histoire d'emprise, de domination, de manipulation, d'abus de pouvoir, d'écriture, c'est l'histoire d'une rencontre entre deux névroses, entre une femme qui veut écrire et un homme qui veut être écrit. Mais plus qu'un livre sur la chute - puisque la narratrice, non sans pertes, se relève! - c'est surtout un livre sur le dérèglement. Je crois que nous marchons tous sur un fil. Que notre équilibre émotionnel, comme tout équilibre, est extrêmement fragile, et qu'il suffit d'un rien pour le briser. En l'espèce, les mots de cet homme. On s'imagine que les mots sont sans importance, qu'ils sont moins graves que les actes. Je crois au contraire qu'en matière de violence, ils les précèdent toujours. Ainsi, quand au début de leur rencontre, l'homme dangereux dit à la narratrice: " Tu vas foutre ta famille en l'air", il porte déjà un premier coup à cette famille. Il commence à la dérégler. Et à ce dérèglement intime fait écho celui qui ronge le vivre-ensemble dans notre pays depuis plusieurs années déjà, un dérèglement causé lui aussi par la violence verbale, par tous ces mots de haine qu'on entend à longueur de journée à l'égard des juifs, des Noirs, des homosexuels, des femmes, des libres-penseurs, etc..., des mots auxquels on a fini, malheureusement, par s' accommoder, et dont la narratrice mesure la gravité puisqu'elle a décidé d'aller dans les collèges à la rencontre des jeunes pour lutter contre. Mais cela n'aura servi à rien, se dit-elle, puisque quand le roman s'ouvre, on est au lendemain des attentats contre Charlie et de la tuerie à l'hyper Casher. Or, les responsables de ces assassinats ne sont pas des combattants dont elle ignore tout, mais des jeunes Français dont elle connait le profil par coeur, le parcours, le phrasé, la culture. Des gamins qui ressemblent beaucoup à ceux qu'elle a rencontrés par centaines, mais qui avaient la haine et qui sont passés à l'acte. Qui ont déréglé un pays tout entier en lui rappelant combien la paix était fragile. C'est dans ce contexte terrible, de dérèglement absolu, que la narratrice va faire la rencontre de Benoît Parent. Elle aurait dû se douter que ça finirait mal...
 
Cet homme dangereux, Benoit Parent, est un homme sans éclat et rongé par le ressentiment. Il est pétri de peurs et il hait ce dont il a peur. A commencer par les Juifs. Or votre narratrice est juive, c'est pour cela qu'il l'a choisie afin de laisser s'exprimer contre elle une violence inouïe sans jamais la toucher. Non pas par respect mais parce qu'il est sans doute impuissant.  Cet antisémitisme assez spécifique qui consiste d'abord à ridiculiser et humilier, pensez-vous qu'il soit un trait de notre temps, le temps du spectacle?
 
Benoît Parent est avant tout, comme vous l'avez dit, un pervers. Il est celui qui jouit de la destruction de l'autre. Et comment mieux détruire cette femme qu'en lui proférant des propros très douteux à l'égard des juifs. Mais est-ce qu'il le fait parce qu'elle-même l'est, juive, ou plutôt parce qu'elle a fait de l'antisémitisme son combat et que c'est de cela qu'il veut se moquer? Il me semble que la deuxième option est la plus crédible... Ce n'est pas du tout un théoricien de l'antisémitisme. Il n'a pas de haine, sinon à l'égard de lui-même. C'est plutôt un désinvolte, un cynique qui, par ses piques incessantes, lui signifie à quel point elle est ridicule avec son antisémitisme à toutes les sauces, comme si c'était le seul problème de la France, le péril majeur auquel nos concitoyens devaient faire face  avant la crise, le chômage, la dette, la fonte des glaces! Mais ce cynisme à l'égard de l'antisémitisme est peut-être plus violent encore que l'antisémitisme lui-même, et surtout plus actuel, car c'est contre le premier que les juifs doivent aujourd'hui lutter: contre cette idée, insidieuse, qu'ils voient le mal partout, qu'ils sont paranoïaques, qu'on ne peut plus rien dire à leur encontre, plus faire d'humour - l'acmé de ce discours ayant été atteint avec l'affaire Dieudonné où, par une sorte de renversement kafkaïen, ceux qui dénonçaient l'incitation à la haine de l'humoriste devenaient ceux qui portaient atteinte à la liberté d'expression... Et ce sentiment, largement répandu chez les jeunes, m'a terrifiée, car il nous disait notre faillite abyssale en matière d'éducation: nous ne leur avions pas appris que l'antisémitisme n'est pas une opinion, mais un délit. Et que la liberté d'expression, comme toutes les autres, ne saurait être absolue. Or dans mon livre, celle de Benoît Parent l'est, heureusement dans un cadre uniquement domestique; Il dit tout, sans filtre, et ses propos sont d'une violence extrême. Est-ce qu'il est drôle? Est-ce qu'il a de l'esprit quand il dit que les Arabes, en jouant sur la peur des juifs, vont terminé le travail de Vichy pour pas un rond en vidant la France de ces Juifs? Est-ce que la narratrice peut sourire à de tels propos ? Le lecteur, en empathie avec elle, ne les supporte pas. Je n'ai pas rencontré un lecteur, jusqu'ici, qui m'ait dit Benoît Parent a raison de lui parler ainsi, c'est son droit le plus absolu, c'est sa liberté d'expression. Non, on n’est pas libre de proférer de la haine, ni de détruire. Et c'est tant mieux.
 
L'autre homme de votre livre est bienveillant. C'est Adam, le mari de votre héroïne. Vous lui avez donné le nom du premier homme, celui qui est sorti de la terre au sixième jour selon la tradition biblique. Ce sixième jour, celui qui donne naissance à l'humanité, l'attendez-vous encore? Votre roman dit aussi combien dans cette France post 11 janvier, la desespérance n'est pas loin.
 
Est-ce que j'attends le retour à l'innocence? A ce monde d'avant le Mal, et donc d'avant la connaissance? Si c'est votre question, non, puisque cela est impossible. Ce paradis est perdu, comme l'est le paradis familial de la narratrice depuis le jour où elle a succombé à la tentation, et "connu" avec d'autres les plaisirs de la chair. Mais cela ne l'empêche pas d'être en droit d'attendre, hors de ce paradis dont elle s'est chassée elle-même, une humanité dans les rapports qu'elle entretient avec les autres. Et notamment avec cet "homme dangereux". Seulement, celui-ci n'en a aucune à son égard (ni pour personne d'autres d'ailleurs), elle s'en rend compte assez vite et sa vraie faute, c'est de ne pas lui tourner le dos à ce moment-là car dans la vie, il y a des gens infréquentables. Des gens avec qui il faut savoir rompre, pour ne pas perdre son âme. OU pour le dire autrement, son humanité. C'est une des choses que dit mon roman, je crois, et en ce sens, oui, il incarne une certaine forme de désespérance - celle de penser que l'homme n'est pas humain par nature, que parfois même, il ne le devient jamais.
CRIF

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