Blog du Crif - En mémoire des 5 300 Judéo-espagnols déportés de France

28 Janvier 2020 | 249 vue(s)
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Il est des peuples oubliés parfois et mal connus aussi, même par leurs propres coreligionnaires. Et des langues qui essaient de résister à leur disparition grâce au travail universitaire et associatif acharné de leurs propres locuteurs. 

Ainsi va le monde judéo-espagnol, fait de petites communautés dispersées de- ci, de-là sur les continents, très attachées à leurs coutumes et à leur langue, et essayant de les maintenir en vie. Tant en France qu’en Israël, tant en Amérique du nord qu’en Turquie, on crée des chaires, on propose des cours de judéo- espagnol, on ouvre des ateliers de langues. En Israël par exemple, des artistes produisent des œuvres, livres, pièces de théâtre, poèmes et les associations organisent des festivals en judéo-espagnol.

Si les « Djudyos » tentent encore aujourd’hui de faire entendre leur voix, souvent si chantante et si gaie, ils sont, en cette fin janvier 2020, comme bien des Juifs à travers le monde,  dans la peine et le souvenir.

Car en ces jours de commémoration de la libération du camp d’Auschwitz, nous tenons à rappeler que les Sépharadim ne furent nullement épargnés par la fureur criminelle des hommes et que 5 300 d’entre eux furent déportés dans les camps de la mort, un chiffre que l’on ne connaît pas forcément.

Voilà pourquoi le professeur Haïm Vidal Sephiha, lui-même ancien déporté d’Auschwitz et ayant survécu à « la marche de la mort », avait créé l’association « Judéo-Espagnols à Auschwitz ». Il obtint ainsi l’adjonction d’une dalle commémorant les déportés judéo-espagnols dans ce lieu maudit, dalle qui fut inaugurée par Simone Veil le 24 mars 2003.

Il faut rappeler que c’est dans le 11ème arrondissement de Paris, et plus précisément dans un périmètre délimité par la place Voltaire, la rue de la Roquette, la rue Sedaine, la rue Basfroi et la rue Popincourt avec sa petite synagogue dite « El Syete », ( Le 7), que se trouvait la majorité des immigrés judéo-espagnols de modeste condition. 

C’était en effet et ce depuis le début du 20ème siècle, (et surtout après la guerre de 1914), le lieu de résidence privilégié des Orientaux qui arrivaient en masse des Balkans. On appelait d’ailleurs ce quartier : « La petite Turquie ». Tous venaient s’y échouer et s’y ancrer, et y retrouvaient pour la plupart un ou deux membres de leur famille déjà installés.  

Et c’est là qu’eut lieu en août 1941 la rafle du 11ème dite par la suite : « la rafle oubliée » durant laquelle les policiers français montèrent chercher systématiquement dans les appartements tous les hommes du quartier ; ainsi plus de 4 000 Juifs turcs, grecs, français ont été arrêtés et envoyés à Drancy.  

Notons aussi que le célèbre café-restaurant « Le Bosphore » fondé en 1905 au 74, rue Sedaine fut un lieu de sociabilité majeur pour la société judéo-espagnole, un point de chute pour les nouveaux immigrés à leur arrivée à Paris. Mais son patron, Isaac Cicurel, né en 1893 à Brousse, en Turquie, fut déporté à Auschwitz en 1942 et assassiné en décembre de la même année. Car le 5 mai 1944 eut lieu dans ce restaurant ce qu’on nomma « la rafle du Bosphore » qui entraîna l’arrestation de nombreuses personnes de la communauté judéo-espagnole.

 

Entre 1942 et 1944, plus de 5000 Judéo-Espagnols ont été déportés de France. Très peu sont revenus. L’association Muestros Dezaparesidos édite un livre-mémorial pour rappeler leur nom et leur histoire : « Le Mémorial des Judéo Espagnols Déportés de France ».

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Serge Klarsfeld qui en a signé la préface écrit : « …Quel magnifique effort de la part de ce groupe restreint de Juifs français, qui ont conservé leur identité judéo-espagnole, et dont le sens des responsabilités tant à l’égard de leurs racines que de leur avenir, les a poussés à se plonger pendant de longues années dans une œuvre douloureuse et passionnante. Aujourd’hui cet effort aboutit à un remarquable livre de référence qui comble une immense lacune comme l’avait fait en son temps le Mémorial de la Déportation des Juifs de France. Cet ouvrage sur le monde judéo-espagnol en France était indispensable pour que l’on sache ce que cette communauté avait spécifiquement subi pendant la Shoah… »

Créée en 2010, l'association Muestros Dezaparesidos regroupe les associations judéo-espagnoles suivantes : Aki Estamos, Al Syete, Centre communautaire Don Isaac Abravanel, Judéo-Espagnol à Auschwitz (JEAA), Union des Israélites Sépharades de France (UISF), Vidas Largas et Vidas Largas Marseille.

Outre la liste des déportés, le livre-mémorial comporte plusieurs chapitres sur la vie des Séfarades dans l’ancien Empire ottoman, les conditions de leur départ, leur installation en France et sur la période de la guerre (persécutions, rafles, soutiens). Il présente également la liste des engagés volontaires et des Résistants Judéo-Espagnols.

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Témoignage de Georges Behmoeras (7/1/1934) qui habitait avec sa famille dans le 11ème arrondissement : 

“Le 20 août 1941, lors de la grande rafle du XIe, (dite la rafle oubliée), ma mère était à l’hôpital, heureusement pour elle ; j’étais seul avec mon père à la maison, mon frère était chez l’oncle Samy, 94, rue des Grand-champs, dans le 20ème. Durant la rafle, j’ai eu si peur que je me suis caché quelques jours dans les caves. Mon père a été arrêté et interné à Drancy jusqu'en septembre 1942, puis déporté par le convoi n° 38 à Auschwitz. Il a fait 14 camps dans lesquels il a exercé son métier de mécanicien auto. S’il est revenu de l’enfer c’est parce qu’il avait un métier en or ; mécanicien c’était très rare chez les juifs et très recherché en ces circonstances. C’est ce savoir-faire, indispensable aux Allemands, qui lui a sauvé la vie. Il réparait tous les véhicules. 

Dans son atelier de réparation, dans les camps, il a trouvé la possibilité de prendre d’autres prisonniers, qu’il avait connus ou pas, en tant que seconds. C’est ainsi qu’il a sauvé à peu près une dizaine d’internés qui sont tous revenus de déportation. 

Un jour, au camp, ayant entendu l’officier dire en allemand : « Ceux qui sont dans ce bloc-là, ce soir, au four ! » ; mon père s’est introduit dans le bloc en question et a demandé :  

« Y a-t-il des Français ici ?» « Oui moi ! », répondit promptement un jeune homme ; c’était Milo Adoner, un petit juif de Saint-Paul qui n’avait que seize ans et demi ; mon père le fit sortir et le cacha avec l’intention d’en faire son second. C’est ainsi qu’il lui sauva la vie, car à la tombée de la nuit il n’y avait plus personne dans le bloc… 

Mon père fut libéré le 9 mai 1945 par les Russes qui voulaient l'emmener en Russie ; mais il s'est évadé et a fui en vélo jusqu’à Prague. De là, il a été rapatrié par la Croix Rouge jusqu’à l’hôtel Lutetia à Paris où il est resté deux mois. Puis il est allé d’hôpital en hôpital pour se rétablir, car il voulait récupérer un peu avant de réapparaître tant il avait maigri ; il était passé de 80 kg avant d'être interné à 40 kg une fois libéré."

 

Claudine Esther Barouhiel

 

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