Etudes du CRIF
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Publié le 24 Octobre 2017

#Crif - Etudes du Crif n°46 : L'exception marocaine ?

Avec le dernier numéro, sous la plume des frères Malka, Victor, directeur d’Information Juive et Salomon, directeur de L’Arche, le judaïsme marocain est étudié en profondeur, avec nostalgie mais sans fards.

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"L’EXCEPTION MAROCAINE ? ", par Salomon Malka et Victor Malka (*)

Redisons-le encore : La série de la collection « Les Études du CRIF » , dirigée par Marc Knobel, est vraiment remarquable. Avec le dernier numéro, sous la plume des frères Malka, Victor, directeur d’Information Juive et Salomon, directeur de L’Arche, le judaïsme marocain est étudié en profondeur, avec nostalgie mais sans fards. 

« L’exception marocaine ? ». Le point d’interrogation final a une importance capitale. Sans lui, on aurait pu penser à un texte laudateur et de complaisance. Fort heureusement, les auteurs ont décidé de jouer le jeu de la franchise et de la sincérité.

Ainsi, ils ne font pas l’impasse sur le statut infamant de la dhimma qui, en terre d’islam, a régi le sort des « gens du Livre », Chrétiens et Juifs, les plaçant en situation de citoyens de seconde zone. Les auteurs, à ce propos, renvoient à Ghaleb Bencheikh : « Ghaleb Bencheikh a-t-il raison de dire que le statut de dhimmi, tout en étant une citoyenneté de seconde zone, dans des pays où le religieux occupe une place fondamentale, pouvait être vécu aussi comme une forme de protection ? Dans le cas du Maroc, cette assertion ne saurait être totalement rejetée ». On a tendance à traduire dhimmi par « protégé ». « Toléré sous condition » serait plus adéquat. Faut-il rappeler ici que le principe de ce statut de dhimmi est clairement énoncé dans la sourate IX, L’Immunité, 29 du Coran : « Combattez : ceux qui ne croient pas en Dieu et au Jour dernier ; ceux qui ne déclarent pas illicite ce que Dieu et son Prophète ont déclaré illicite ; ceux qui, parmi les gens du Livre, ne pratiquent pas la vraie Religion. Combattez-les jusqu’à ce qu’ils paient directement le tribut après s’être humiliés ».

La dhimma a été appliquée, au cours des siècles, avec plus ou moins de rigueur dans les pays arabo-musulmans avec des dizaines d’obligations vexatoires : la djezia, impôt de capitation qu’il fallait remettre tout en recevant un soufflet, la chtaka, interdiction de posséder des armes ou de monter à cheval, vêtements spécifiques ou encore, au hammam, le bain public, nécessité pour le Juif de porter un collier de  clochettes afin de prévenir de sa présence le Musulman afin qu’il ne subisse pas sa proximité.

Lors de l’indépendance du pays, 340 000 Juifs vivaient au Maroc. Ils ne sont plus que 3 ou 4 000. La création de l’État d’Israël a, certes, joué un rôle,  mais d’autres facteurs, à caractère antisémite, ont contribué à la peur et à l’angoisse d’une population fragile. En 1948, lors de la première guerre israélo-arabe, un pogrom a lieu à Oujda et, lors de la guerre des Six Jours deux Juifs sont tués à Meknès. Salomon et Victor Malka nous racontent ainsi l’incidence de la visite du colonel Nasser au Maroc sur la vie quotidienne des Juifs. Un numerus clausus est introduit dans le recrutement des fonctionnaires juifs, des jeunes Juifs sont arrêtés sans raison, un rabbin est emprisonné et torturé, des cortèges juifs sont lapidés et des imams décrètent l’interdiction de commercer avec les Juifs. Le Premier ministre, Abdallah Ibrahim, prend la décision d’interdire les relations postales avec Israël. Pire, des jeunes filles juives sont converties de force à l’islam.

Un éditorialiste de l’Istiqlal n’hésite pas à écrire : « L’islam exige de tout musulman  d’être perpétuellement en lutte contre le juif ».

Dès lors, les délégués des organisations sionistes s’empressent de mettre sur pied des départs clandestins pour Israël, départs endeuillés parfois comme lors du naufrage du Piscès.

Le côté positif des choses tient surtout au fait que les souverains successifs du royaume chérifien, Moulay Youssef, Mohammed V, Hassan II et Mohammed VI, se sont toujours considérés comme des « protecteurs de leurs sujets juifs ».

L’historien Haïm Zafrani fait dire à Mohammed V, dans l’un de ses ouvrages : « Il n’y a pas de Juifs au Maroc, il n’y a que des citoyens ». On a parfois affirmé, à propos de ce souverain, qu’il avait tenu tête au régime de Vichy pour l’application du statut des Juifs au Maroc. Les avis sont partagés à ce sujet. Ainsi, Michel Abitbol écrivait, en son temps : «  Á notre connaissance aucune mesure anti-juive ne fut supprimée ou retardée à la suite d’une intervention du Sultan ».

Depuis quelques années, il y a, c’est un fait, des signes encourageants : des dirigeants israéliens ont été reçus au Maroc dont Shimon Peres qui fut très proche de Hassan II. Aux obsèques de l’ancien président israélien, André Azoulay, conseiller du roi, a représenté le Maroc. Sans oublier la restauration des cimetières juifs du pays, la rénovation de plusieurs synagogues et la décision de redonner à certaines rues du mellah de Marrakech, qui avaient été débaptisées, leurs noms juifs d’antan.

Toutes ces mesures, se demandent les auteurs, « est-ce de l’ordre du symbolique ou du réel ? »

Le cinquième et dernier chapitre de l’excellente enquête des frères Malka s’intitule, très lucidement, « Fin de partie ? ». En visite au pays qui les a vu naître, nos auteurs se retrouvent au lycée Maïmonide de Casablanca encore dirigé pour quelque temps par Shimon Cohen. Ce dernier raconte qu’à son arrivée à l’école, il y avait 85% d’élèves juifs et 15% d’élèves musulmans. Au fil des ans, la fourchette s’est inversée. « On est passé de 85% à 30% puis à 20% puis à 5%...Les petits musulmans ont remplacé les petits juifs dans les classe »

Shimon Cohen, qui avoue avoir décidé d’arrêter sa mission l’an prochain, n’est pas naïf, nous disent les Malka. « Il est  là pour accompagner une fin de cycle, une fin de partie…Il y a une fin à l’histoire de cette école comme il y a une fin à l’histoire de la communauté juive de ce pays ». Il était une fois, les Juifs du Maroc. Un récit exemplaire.

Jean-Pierre Allali

(*) Les Études du Crif n°46. 0ctobre 2017. 48 pages. 10 €.

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