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Publié le 7 Mars 2019

Antisémitisme/Antisionisme - Comment riposter à l'antisionisme

L'idée de pénaliser l'expression publique de l'antisionisme a germé après l'agression d'Alain Finkielkraut. Elle se heurte néanmoins à de nombreuses difficultés.

Publié le 2 mars dans L'Express

Philosophe, historien des idées, André Sénik est l'auteur de nombreux essais, dont Marx, les Juifs et les droits de l'homme (Denoël, avec une préface de Pierre-André Taguieff).

Certes, il n'est pas besoin d'entrer dans des analyses sémantiques compliquées pour constater que l'antisionisme est le faux nez de l'antisémitisme. Qu'il est l'antisémitisme d'après la Shoah, le mot de substitution qui permet de contourner le mot tabou. 

Il est d'ailleurs plus que cela. Il est la diabolisation de l'État d'Israël qui permet d'accuser les Juifs d'infliger aux Arabes tous les crimes dont ils ont eux-mêmes souffert. Les victimes des siècles passés se révèlent être les coupables de notre temps, et il est enfin permis de détester les Juifs, à nouveau, et cette fois en toute bonne conscience antiraciste. 

Tout ce que je viens de rappeler a déjà été lumineusement expliqué, en particulier par l'historien des idées Pierre-André Taguieff et par Alain Finkielkraut. 

Je répète donc que sur le plan du constat des faits, il n'est pas besoin de prouver que l'antisionisme d'aujourd'hui est le vecteur le plus puissant et le plus pervers de l'antisémitisme contemporain. 

Mais il n'en va pas de même sur le plan des idées.  

Sur ce plan-là, l'équation antisémitisme= antisionisme n'est pas une évidence. 

Et il n'est pas certain que la bonne question à se poser soit "peut-on étendre le délit d'antisémitisme à l'antisionisme?" Pour éviter toute approximation, rappelons pour commencer le sens de ces deux mots, l'antisémitisme et le sionisme. 

L'antisémitisme, entendu comme expression publique de la haine envers les Juifs, est devenu un délit dans nos contrées. Il ne l'a pas toujours été. Il a plutôt été le mépris et la haine les mieux partagés, y compris parmi les grands esprits des siècles passés, à quelques rares exceptions près. 

"Le mot antisémite me fait de plus en plus horreur, Hitler l'a déshonoré à jamais"

L'antisémitisme est devenu un délit après la Deuxième Guerre mondiale pour la raison qu'il s'est révélé exterminationniste. On a payé pour savoir que les cris de "sales Juifs" et de "Mort aux Juifs" ne sont pas de simples insultes racistes verbales : ils sont mortifères dans leurs intentions et dans leurs effets. C'est le très grand écrivain Bernanos qui l'a dit le plus crûment, et sans une once d'humour. "Le mot antisémite me fait de plus en plus horreur, Hitler l'a déshonoré à jamais."

Au départ, le sionisme est le projet de créer un État-nation juif, par le retour sur sa terre natale, du peuple juif qui s'est maintenu dispersé au cours de l'Histoire et au travers des persécutions. On peut dater l'apparition du sionisme du livre de Moses Hess, Rome et Jérusalem - La Dernière Question Nationale qui parut en 1862. Ce livre appelait à la création d'un "État juif" trente-quatre ans avant que Théodor Herzl publie Der Judenstaat (littéralementL'État des Juifs). Détail piquant : avant de renouer avec sa judéité et de lancer l'idée sioniste, Moses Hess avait enseigné les bases du communisme au dénommé Karl Marx, un fieffé antisémite né de parents juifs.  

Il est facile de résumer l'idée sioniste de ses fondateurs : c'est celle d'un État-nation juif en Palestine, comme version juive du mouvement des nationalités de cette époque. 

En revanche, nombreuses et variées furent les raisons avancées par ceux qui refusèrent le sionisme ou qui le combattirent. Toutes n'étaient pas inspirées par l'antisémitisme. 

On pouvait être un Juif antisioniste parce qu'il fallait attendre l'arrivée du Messie; ou parce que le communisme allait faire disparaître l'antisémitisme; ou parce qu'il fallait combattre antisémitisme à l'intérieur des États démocratiques ; ou parce qu'il fallait se préserver du nationalisme, ou parce qu'on estimait que les Juifs ne forment pas un peuple, ou encore parce que le temps était venu de faire disparaître le problème juif en s'assimilant purement et sans reste aux peuples d'accueil. 

Toutes ces raisons de ne pas être sioniste restent intrinsèquement honorables et ne sont pas délictueuses.  

Mais cela, c'était l'antisionisme d'avant la Shoah. 

Celle-ci a prouvé qu'en l'absence d'un État et d'une armée à eux, les Juifs étaient exposés sans défenses à l'extermination. L'Histoire a fourni six millions de fois la preuve que les Juifs n'ont pas été sauvés de l'antisémitisme par le communisme, c'est un euphémisme, et que leur sauvetage n'a pas non plus été une priorité pour les États démocratiques. 

Aussi la question de l'antisionisme ne se pose-t-elle plus aujourd'hui comme à l'époque où il n'était qu'un projet prémonitoire de la catastrophe.  

L'antisionisme actuel désigne le refus de la légitimité de l'État d'Israël, le refus du droit à l'existence de cet État-nation juif en Palestine, tel qu'il a été voulu au 19e siècle par Moses Hess et Theodor Herzl.  

À proprement parler, la question qui se pose à nous n'est donc pas de savoir si le refus de l'existence de l'État d'Israël est coupable de l'antisémitisme qui est un délit : elle est de savoir si l'existence de l'État juif est légitime. Elle est de savoir si les Juifs - ceux du moins qui le souhaitent - ont le droit d'avoir un État et une armée dont la priorité absolue soit de les protéger contre une haine mortifère qui est loin d'avoir disparu. 

Ce droit des Juifs d'avoir comme les autres peuples un État qui les défende en priorité, dans un pays qui leur appartienne, doit donc être considéré comme absolument légitime.  

On objecte à cet État juif qu'il repose sur une conception ethnique, ce qui ne serait pas démocratique. 

Il est exact que les citoyens arabes israéliens, même s'ils ont plus de droits que les Arabes de n'importe quel pays arabe, ne sont pas en tout point égaux en droits aux Israéliens juifs, puisque l'État est juif et qu'ils ne peuvent pas devenir juifs. Mais une société démocratique a le droit de choisir qui la compose et sur la base de quels principes. L'État juif n'est-il pas entouré d'États arabo-musulmans tout aussi ethniques que lui?

Si Israël cessait d'être un État juif, ou du moins un État à majorité juive, les Juifs d'Israël risqueraient de se retrouver en minorité dans un pays arabo-musulman, ce que certains ont déjà connu, et ce qu'aucun de nous ne rêve de connaître. Combattre le droit à l'existence de l'État juif d'Israël revient à vouloir priver les Juifs d'Israël de la première garantie de leur existence. Ce n'est pas l'antisionisme en général qui est coupable et qui mériterait d'être combattu : c'est le refus du droit à l'existence de l'État juif d'Israël. À quel autre peuple conteste-t-on le droit d'avoir un État qui le protège ?

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