Lu dans la presse
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Publié le 6 Juillet 2020

France - Jean Castex, l’inconnu de Matignon

Chargé du déconfinement pendant la crise sanitaire, Jean Castex a été choisi par Emmanuel Macron pour remplacer Edouard Philippe. Haut fonctionnaire et élu local de droite, il a tenté vendredi d’installer sa différence.

Publié le 4 juillet dans Le Monde

Il y a à peine trois mois, des lustres en ces temps de crise sanitaire, Edouard Philippe présentait aux Français cet inconnu de 55 ans comme « un haut fonctionnaire qui connaît parfaitement le monde de la santé ».

Jean Castex, ex-pilote discret du déconfinement, a été propulsé, vendredi 3 juillet, à la tête du gouvernement. L’ancien secrétaire général adjoint de l’Elysée de Nicolas Sarkozy, maire de Prades (Pyrénées-Orientales), a rendu tout récemment sa carte au parti Les Républicains (LR). Par son parcours, l’énarque choisi par Emmanuel Macron pour son « nouveau chemin » porte tous les attributs d’une droite à l’ancienne, doublés toutefois d’un précieux alibi pour le chef de l’Etat : une expérience des mandats locaux et du dialogue social.

C’est cette veine que le nouveau premier ministre s’est employé à creuser, vendredi, lors de la passation des pouvoirs à Matignon, après avoir semblé crouler sous le poids des compliments adressés à Edouard Philippe, à moins que ce ne soit la longueur des applaudissements destinés à son prédécesseur.

« Les priorités devront évoluer »

« Un maire du Sud, du monde rural, vient donc remplacer un maire du nord de la Loire, d’une grande ville industrielle, maritime », a-t-il déclaré de son léger accent du Gers. C’était pour mieux souligner ensuite, l’air de rien, la nécessité d’une nouvelle gestion, plus ronde, moins « droit dans ses bottes » au vu de la gravité de la crise sociale à venir. « Les priorités devront donc évoluer, a-t-il lancé, les méthodes devront donc être adaptées et il nous faudra plus que jamais réunir la nation pour lutter contre cette crise qui s’installe. »

Quelques heures plus tard, sur le plateau de TF1, le nouveau premier ministre s’est décrit comme un « gaulliste social », avant d’égrener ses valeurs, « responsabilité », « laïcité », « autorité » et de reconnaître que « l’écologie n’est pas une option ».

Si Edouard Philippe s’autorisait volontiers à briller par ses talents oratoires, Jean Castex afficherait plutôt des dehors madrés. L’énarque a fait ses débuts dans une affectation modeste après la Cour des comptes, la direction des affaires sanitaires et sociales du Var, au point que certains, à l’ENA, s’étonnaient du choix « bas de gamme » de leur brillant camarade. Entre autres coïncidences d’un parcours qui déroule tout l’annuaire de la haute administration, il a accueilli à cette époque comme stagiaire énarque Alexis Kohler, l’actuel secrétaire général de l’Elysée et bras droit incontournable d’Emmanuel Macron.

Proche de Xavier Bertrand et de Nicolas Sarkozy

Fin connaisseur du ministère de la santé, il fut d’abord directeur général de l’hospitalisation et de l’organisation des soins, à partir de 2005, un mandat au cours duquel la gauche lui reproche notamment l’installation d’une logique de coût dans les hôpitaux.

Il rejoindra ensuite le cabinet de Xavier Bertrand, ministre de la santé puis du travail de Jacques Chirac. Sous Nicolas Sarkozy, il accède en 2011 à un poste-clé, secrétaire général adjoint de l’Elysée. Ses successeurs sous François Hollande auront pour nom Emmanuel Macron et Nicolas Revel, un triangle de « technos » aujourd’hui réuni.

La vraie rencontre entre Emmanuel Macron et Jean Castex n’a toutefois lieu qu’en 2017, lors de sa nomination au poste de délégué interministériel aux Jeux olympiques et paralympiques de 2024. Pendant la crise sanitaire, appelé pour piloter le déconfinement, il aura tenu sa réputation de discrétion et de « redoutable efficacité » selon Edouard Philippe, en dosant impératifs de prudence et de relance. Son adresse lui valait, avant qu’il ne devienne premier ministre, des louanges de tout bord.

Tous voient désormais en lui l’incarnation d’un gouvernement entièrement à la main d’Emmanuel Macron. Au sein de son ancienne famille politique, on confirme la lettre « très succincte » arrivée vendredi matin au 238, rue de Vaugirard, annonçant sa démission de LR, mais on réfute qu’il fasse partie du premier cercle de Nicolas Sarkozy.

Jean Castex, qui disait au début des années 2000 : « politiquement, je suis de droite et je l’assume parfaitement », n’a jamais été de cette garde rapprochée à la fidélité sans faille à Nicolas Sarkozy, assure-t-on. « Je ne l’ai jamais vu aux réunions du dimanche soir, ni aux réunions de crise », tente de se remémorer l’un de ses membres. « Castex a été un techno de la Sarkozie, pas vraiment un politique », explique un autre.

Pour autant, le nouveau premier ministre semble jouir de l’« affection », du « respect » et même de « l’amitié » de l’ancien chef de l’Etat. De là à y voir un éclaireur des sarkozystes dans ce nouveau gouvernement ? Certains mettent en garde contre une analyse jugée hâtive, mais qui pourrait être confirmée par d’autres entrées au gouvernement.

« Castex est un alliage entre la haute fonction publique et l’élu local, il a la capacité de répondre aux crises du moment : sanitaire, économique et bientôt sociale », salue Franck Louvrier, ancien conseiller en communication de Nicolas Sarkozy et maire de La Baule-Escoublac (Loire-Atlantique).

Réélu maire de Prades à 76 %

Depuis quelques années, le haut fonctionnaire a pris du champ par rapport à LR. Sa dernière prise de position remonte à 2012 : dans la guerre entre Jean-François Copé et François Fillon pour le contrôle du parti, il avait soutenu le second, plus par opposition au premier que par réelle adhésion. Depuis, il se tenait à distance des écuries, se refusant, dans la primaire de 2016, à soutenir quiconque malgré les appels du pied des juppéistes.

Aussi, à LR, on affirme que son départ du parti n’est pas une grande perte et on souligne que Jean Castex et Christian Jacob, le patron de la formation de droite, ne se sont pas appelés et que d’ailleurs, ils ne se connaissent pas.

« Non seulement il est déjà un collaborateur de la Macronie, mais en plus il est difficile de considérer que ce monsieur ait un jour incarné une figure nationale de la droite. C’est un haut fonctionnaire, un collaborateur des pouvoirs. Ce n’est ni un défaut ni une qualité, c’est un profil qui n’a rien à voir avec les convictions politiques », avance Aurélien Pradié, député du Lot et numéro trois de LR.

Outre les réseaux politiques, l’expérience de M. Castex est à chercher dans son dialogue avec les corps intermédiaires. Recommandé à Nicolas Sarkozy par Raymond Soubie, qui fut conseiller social de l’ancien chef de l’Etat, l’homme entretient en effet avec les organisations syndicales d’excellentes relations de travail, et même des relations personnelles avec Jean-Claude Mailly, ex-secrétaire général de Force ouvrière, et des liens d’estime réciproque avec Bernard Thibault, de la CGT.

Cette affabilité, il la décline en outre chez lui à Prades. Maire depuis 2008, réélu à près 76 % à la mi-mars, il a cédé la place vendredi à son premier adjoint, mais assure, en douze ans, avoir rendu visite à presque tous les 6 000 habitants de la commune. Il aime à raconter que dès qu’un mécontent apparaît, il fait en sorte d’aller sonner chez lui pour comprendre ce qui se passe. « C’est imparable », assure-t-il. Nul doute qu’il aura l’occasion d’éprouver la méthode à Matignon.

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