Lu dans la presse
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Publié le 4 Février 2020

France/Racisme - "Garde ton virus, sale Chinoise!" : avec le coronavirus, le racisme antiasiatique se propage en France

Alors qu’un cinquième cas avéré sur le sol français a été confirmé mercredi, les propos stigmatisants à l’égard des personnes d’origine asiatique ou perçues comme telles connaissent une recrudescence.

Publié le 29 janvier dans Le Monde

« Garde ton virus, sale Chinoise ! T’es pas la bienvenue en France », crie un chauffard en accélérant sur une flaque d’eau pour l’éclabousser. Minh, qui relate l’épisode intervenu lundi 27 janvier, est d’origine vietnamienne. Depuis l’identification en France de plusieurs cas de patients contaminés par le coronavirus 2019-nCoV, apparu en décembre 2019 à Wuhan en Chine, les propos racistes à l’encontre des personnes de la communauté asiatique se multiplient. Elles sont les premières victimes de l’inquiétude suscitée par le virus.

La mère de John (le prénom a été modifié), d’origine philippine, en a fait les frais. « Elle faisait ses courses, rapporte le jeune homme, lorsqu’elle a entendu une voix dans son dos. Un homme mettait en garde son fils sur le virus et les Chinois, en la désignant. » La scène s’est déroulée dans un hypermarché à Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne). À Lyon, dans une fromagerie, Elodie a été témoin d’une humiliation : « Un couple a refusé d’être servi par une dame d’origine asiatique. Elle s’est mise à pleurer. »

Avec la médiatisation de la crise sanitaire, de nombreuses personnes d’origine asiatique se sentent pointées du doigt. « À la fac, quand je tousse, on me dit que je vais contaminer tout le monde », raconte Julie, étudiante à Assas d’origine japonaise.

Dans les transports, ce sont des regards en coin. Marie (le prénom a été modifié), d’origine chinoise, le confirme : « Dans le métro, un homme a même caché son nez et sa bouche dans son pull devant mes parents. » Dans cette atmosphère paranoïaque, se faire dévisager parce qu’on est asiatique n’est pas rare. « Une amie, aussi coréenne, n’ose plus sortir », signale Sujin. Car certains se font insulter, voire expulser du métro.

Propos discriminants

Sous le couvert de l’humour, au travail, les discussions autour de l’actualité du coronavirus s’accompagnent parfois de propos discriminants. Employée dans une boutique de sacs à Paris, Mia (le prénom a été modifié), d’origine cambodgienne, témoigne : « J’ai à peine le temps de poser mon manteau que mon manageur me dit en rigolant : “J’espère que ta famille n’a pas ramené le virus.” Devant mon sourire crispé, il lâche un “si on ne peut plus rien dire !” Tous les jours. C’est pesant. »

Une lassitude que ressent également Vincent, agent à la SNCF d’origine sud-coréenne. Toujours prêt à plaisanter, « même sur ses origines », il a perdu son sens de l’humour lorsqu’un collègue l’a interpellé gare de Lyon, d’un « alors, t’as pas mis ton masque ? »

Les pharmacies sont d’ailleurs dévalisées. « Je suis en rupture de stock, constate Corine, pharmacienne dans le 4e arrondissement de Paris, j’attends une livraison fin février. » Et à l’hôpital, l’amalgame continue. « Ce week-end, témoigne une urgentiste du SAMU à Marseille, un homme nous a demandé s’il pouvait être infecté après avoir mangé du riz cantonais ! »

Sur les réseaux sociaux, la parole raciste semble se déployer encore plus ouvertement, parfois sans même se cacher derrière du second degré. « Les Chinois ne mettent pas longtemps pour te ramener un virus en France… par contre pour un colis faut attendre trois mois », écrit une internaute sur Facebook. « À cause de soupe de chauve-souris de merde vous contaminez tout le monde »lit-on sur Twitter.

« Déchaînement »

Derrière l’incrimination des pratiques culinaires asiatiques ou du « manque d’hygiène des Chinois », c’est « tout un faisceau d’images stéréotypées de l’inconscient collectif qui s’exprime, observe Mai Lam Nguyen-Conan, spécialiste des questions interculturelles et invervenante en entreprise. Le virus exacerbe la peur d’être envahi par la Chine. »

En réaction au déferlement de propos haineux, lundi 27 janvier, la réalisatrice Amandine Gay a relayé un appel lancé sous le hashtag #Jenesuispasunvirus « La crise sanitaire du coronavirus entraîne dans son sillage une libération de la parole raciste (…). Ce déchaînement vise les personnes “asiatiquetées”. » Le message a reçu des milliers de réponses de soutien. « Je suis contente qu’il ait permis une prise de conscience », confie Julie (le prénom a été modifié), la créatrice du hashtag, qui se dit surprise de l’engouement généré par l’appel.

Professeure de français, elle fait acte de pédagogie auprès des élèves qui partagent la vidéo devenue virale d’une femme asiatique cuisinant une chauve-souris : « Cette vidéo a été tournée dans le cadre d’une émission à sensation. » Auprès des adultes aussi, l’initiatrice du hashtag se sent obligée de calmer « la psychose ambiante ».

Dans son message, Julie dénonce par ailleurs un « processus de racialisation » du traitement médiatique du coronavirus. Dimanche, Le Courrier Picard a fait sa « une » sur « l’Alerte jaune » et titrait son édito : « Le péril jaune ». Le quotidien régional a présenté ses excuses. Mais Renaud André, fondateur de l’association antiraciste Asia 2.0 n’est pas étonné de revoir surgir l’expression. « On a beau alerter, elle revient dans les médias, déplore-t-il. On qualifie de virus chinois un coronavirus qui n’a pourtant aucune identité ethnique. »

Sinophobie latente

Au-delà de la dénonciation des blagues racistes liées à l’épidémie, apparaît le récit d’une stigmatisation banalisée. Evoquant les « gestes à la Bruce Lee » ou les « Ni hao » quotidiens, Vincent ne cache pas sa tristesse : « J’ai 38 ans, plus 15, je n’ai plus envie de me prendre ce genre de réflexions. On a envie de s’exiler à l’autre bout du monde, de raser les murs pour ne pas se faire embêter. »

Pour les associations, le virus n’est qu’un élément qui condense une sinophobie latente. « On a reçu encore plus d’alertes de personnes d’origine asiatique assimilées à des Chinois, et donc associées au coronavirus », déplore Laetitia Chhiv, présidente de l’Association des jeunes Chinois de France. « Il faut porter plainte, qu’il y ait des traces, affirme Renaud André. Tant qu’on n’a pas ces statistiques, les politiques ne se rendent pas compte de la réalité. »

Une sensibilisation à ces questions émerge cependant. Ancien vice-président du Conseil représentatif asiatique de France, Valéry Vuong assure que « la nouvelle génération de Français d’origine asiatique ne se laisse plus faire ». D’une certaine façon, le coronavirus pourrait même servir la lutte contre le racisme, selon Mai Lam Nguyen-Conan : « Les associations ont intérêt à se saisir de ce genre de phénomènes pour essayer de faire passer des messages différents sur les Asiatiques. »

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